Observatoire des Mouvements sociaux - Mali

17-18 novembre 2015, Bamako

La Fondation Gabriel Péri a contribué à la réalisation d’un séminaire de réflexion sur la mise en place d’un observatoire des mouvements sociaux au Mali, organisé par le Forum civique.  Il s’est tenu les 17 et 18 novembre 2015 au Centre Hampâté Bà à Bamako avec le soutien du Forum pour un autre Mali (FORAM).

Contexte

Terre de civilisation et de cultures riches et diverses,  le Mali a été, très tôt (dès le premier millénaire de l’ère chrétienne) un haut lieu de brassage (social, physique et culturel) et le théâtre de la réalisation d’institutions sociales assurant de subtils équilibres garants de rapports sociaux harmonieux et qui ont permis la naissance et le développement d’Etats qui figurent parmi les plus vastes et les plus stables de l’histoire du continent africain (notamment les « Empires » du Ouagadou ou Ghana, du Mali et du Songhoy).

Une société civile (avant la lettre) fortement ancrée, agissante et efficiente, composée de groupements socioprofessionnels (« gens de caste » artisans comme les forgerons, les cordonniers…), d’une grande diversité d’associations traditionnelles (« tons » et sociétés de types économique, social, culturel, religieux, artistique), des deux sexes et de différentes catégories sociales (adolescents, jeunes, adultes et vieux), de médiateurs professionnels (« gens de la parole » ou griots), de confréries de chasseurs, etc., utilisant des outils de communication, de concertation, de débat et de dialogue mais aussi de contrôle citoyen (comme le système de « sinankunya », « jo », «flanya » et autres « amortisseurs et régulateurs sociaux »), a contribué avec efficacité à l’édification et à la pérennité de ces entités politiques. Elles sont devenues des nations multiethniques cohérentes et équilibrées, créatrices de valeurs humanistes universelles (telle que la Charte du Mandé au 13è siècle) avant la colonisation européenne au 19è siècle. La part active et déterminante prise par cette portion du « corps social » (de la Communauté nationale) est une des clés de la gouvernance efficace et solide de nos sociétés précoloniales, basée sur l’équité, l’alternance et la solidarité.

A  l’indépendance de notre pays, le régime nationaliste et progressiste de l’US-RDA au pouvoir, dans sa volonté de mobiliser toutes les ressources nationales dans l’édification rapide d’une nation moderne, puissante et prospère, a mis en place une politique d’encadrement pour tirer profit de ce potentiel organisationnel et de cette dynamique sociale autonome multiséculaire (investissements physiques collectifs dans les travaux d’intérêt public, les chantiers de production, surtout dans le monde rural, participation aux débats populaires, à la conception et à l’évaluation des plan quinquennaux de développement).

Malheureusement, le dogmatisme théorico-politique et le dirigisme bureaucratique de l’élite d’alors ainsi que la très courte durée du régime, n’ont pas favorisé la réussite de l’expérience à travers l’instauration d’une véritable souveraineté populaire à la base.

Sur la période 1970-1990, sous la dictature monopartite du régime de l’UDPM, qui avait  confisqué toutes les libertés démocratiques et les initiatives citoyennes, les mouvements sociaux, la société civile ont été mis hors-jeu et frigorifiés durant une longue période. Cependant, à force de résistance et de combativité, ils ont fini par émerger, éclore pour, à la fois, servir de fer de lance au combat pour l’instauration de la démocratie multipartiste et constituer le rempart par excellence aux dérives du nouveau régime issu de la révolution populaire du 26 mars 1991.

A partir des années 1990, dans le contexte de la crise de la dette extérieure et de l’imposition forcée d’une avalanche de programmes d’ajustement structurel successifs, plus dévastateurs les uns que les autres pour l’économie nationale et la société globale, malgré leur dynamisme et leur vitalité,  les mouvements sociaux perdent très largement leur fonction de leader et de contre-pouvoir du système démocratique pour dégénérer, dans leur écrasante majorité, en instrument au service des intérêts des Partenaires Techniques et Financiers au développement (PTF), de forces politico-financières et de réseaux mafieux.

Cette situation s’est aggravée suite à la crise sécuritaire, territoriale, politique, institutionnelle, sociale et morale née de l’occupation des régions septentrionales du Mali par une alliance de groupes armés (rebelles Touaregs, djihadistes et narcotrafiquants) depuis janvier 2012.

Devant la faillite de la gouvernance, l’occupation prolongée du pays par les armées étrangères,  l’imposition forcée de réformes politiques et institutionnelles qui risquent de consacrer la partition du Mali, les mobilisations populaires initiées par des mouvements sociaux les plus combattifs et les plus conséquents, se multiplient, avec des organisations bien ancrées à l’instar de l’Union des associations et des coordinations pour le développement et la défense des droits des démuni(e)s au Mali (UACADDDD), les mouvements paysans dans la zone de l’Office du Niger, dans les zones CMDT, les mouvements contre la dette, les mouvements altermondialistes (FORAM, CAD-Mali) ou de nouveaux mouvements créés spécialement par rapport à la situation politique comme Mali Té Tila etc. Les raisons du mécontentement sont nombreuses : accaparement des terres en ville comme en campagne, des richesses minières, chômage, inégalités criantes, etc..

Toutefois, malgré leur extrême détermination, les mouvements sociaux du Mali n’arrivent pas à changer fondamentalement le rapport de force. Cela est dû à un manque d’articulation de leur lutte avec celles des forces politiques progressistes, les syndicats combattifs des différents secteurs en lutte. Mais aussi de l’absence de liens organiques avec les classes populaires et les masses exploitées qui sont totalement exclues des processus de prise de décision et du partage équitable de la richesse nationale.

Engagé depuis plusieurs années dans le travail d’éducation populaire par l’information, la sensibilisation, la formation des populations et le débat démocratique citoyen, pour assurer la prise de conscience de la situation actuelle du Mali et des enjeux, le Forum Civique  avec l’appui de la Fondation Gabriel Péri basée en France, a décidé de mettre en place un Observatoire des mouvements sociaux afin de capitaliser les différentes expériences de lutte au Mali et les canaliser vers une finalité de contrôle efficace de la gestion politique, sociale et institutionnelle du pays en faveur de l’immense majorité des citoyens qui aspirent  au progrès  économique et social.

 

Conclusion et perspectives

 Le séminaire a permis un échange constructif visant à donner une définition ouverte du « mouvement social », à identifier ses caractéristiques et à proposer une typologie thématique des luttes de ces cinq dernières années au Mali.

Il a été décidé collectivement de mener une étude sur une problématique centrale du développement, constituant un levier de mobilisation populaire en milieu urbain comme en milieu rural : le foncier. Les termes de référence et le cahier des charges de l’étude sont en cours de finalisation.

Parallèlement, l’observatoire des mouvements sociaux porté par le Forum civique, doit se mettre en place et commencer un travail de capitalisation des connaissances sur les mouvements populaires et de vieille sur les conflits sociaux, les luttes sociales, politiques et citoyennes en cours.


Fondation Gabriel Péri - Tour Essor, 14 rue Scandicci, 93500 Pantin - France / T +33 (0)1 41 83 88 50 - F +33 (0)1 41 83 88 59 - e-mail : fondation@gabrielperi.fr