Les raisons de l’élection de Donald Trump

par

par Christophe Deroubaix, grand reporter à l’Humanité, auteur de « L’Amérique qui vient » (éditions de l’Atelier).

Novembre 2016

 

L’Amérique s’est réveillée au petit matin du 9 novembre dans le même état de conscience politique que la veille. Une Amérique ainsi décrite par le réalisateur Michael Moore : « Un pays où la majorité des électeurs pensent que nous commençons à subir les effets du changement climatique, qu’à travail égal les femmes doivent être payées autant que les hommes, que les études universitaires ne devraient plus être synonyme d’endettement, qu’ils ne veulent plus que nous envahissions d’autres pays, qu’il faut augmenter le salaire minimum et que chacun devrait pouvoir bénéficier d’une couverture sociale digne de ce nom. Nous vivons dans un pays où la majorité des gens partagent une vision “progressiste” de la société. » Grâce à des référendums locaux, quelques-unes de ses idées (augmentation substantielle du SMIC, légalisation de la marijuana, contrôle des armes à feu) étaient même devenues, au cours de la nuit, des réalités dans des bouts plus ou moins importants d’Amérique. « Tout cela n’a pas changé », insistait-il.

Deux Amériques face à face

Non, mais quelque chose avait changé : dans l’un des paradoxes les plus saisissants de l’époque, cette Amérique-là avait désormais à sa tête le président le plus à droite depuis le début du New Deal (les réformes de Roosevelt changent les paradigmes politiques et ouvrent un nouveau cycle long dans lequel nous nous trouvons toujours). L’incarnation presque parfaite de ces « deux Amériques » aux trajectoires divergentes.

Trump président… Et comme si cela ne suffisait pas à la peine de cette Amérique progressiste: un président minoritaire, très mal élu mais élu tout de même.

Il faut commencer toutes les analyses par leur commencement. Donc, dans ce cas, par la réalité concrète des résultats.

Le décompte des voix n’est pas encore tout à fait terminé mais le reste des bulletins à comptabiliser ne viendra pas infirmer les grandes tendances suivantes.

Hillary Clinton est majoritaire en voix : 61,9 millions de voix contre 60,9 pour Donald Trump. Lors du précédent cas d’un candidat majoritaire en voix mais minoritaire en nombre de grands électeurs, soit en 2000, Al Gore disposait de 600.000 voix de plus que Georges W. Bush. Le hiatus en 2016 est encore plus prononcé qu’en 2000 puisque Trump distance largement sa concurrente en nombre de grands électeurs (306-232) que Bush (271-266).

Il faut s’arrêter sur ce système du « collège électoral » institué afin de pondérer (censurer ?) le suffrage universel. Il est coutumier de souligner que les « Etats-Unis sont une république pas une démocratie. » C’est exact dans un sens : aux Etats-Unis, le principe « Un homme=une voix » n’est pas respecté. Chaque Etat dispose d’un certain nombre de grands électeurs égal au total des représentants et des sénateurs. Or, le nombre des premiers est déterminé au regard du poids démographique de l’Etat mais le nombre des seconds est identique pour tous les Etats, soit deux. Le poids des petits Etats est donc surdimensionné.

Revenons au « vote populaire ». Avec 47,2% des suffrages exprimés, Donald Trump est le président le plus mal élu depuis Bill Clinton en 1992. Cette élection était atypique puisqu’il s’agissait d’une véritable triangulaire au cours de laquelle le gouverneur de l’Arkansas devançait le président sortant Georges Bush (43% contre 37,45%) et le milliardaire texan Ross Perot (19%).

Une victoire par défaut de Trump

Avec un peu moins de 61 millions de voix, Trump s’inscrit dans l’étiage des candidats républicains depuis 2004 : 62 millions pour Bush cette année-là, 60 pour McCain en 2008 et 61 pour Romney en 2012. Cette remarquable constance numérique ne doit pas masquer une érosion relative de ce « bloc » républicain : 30,4% des électeurs « éligibles » (tous ceux qui peuvent voter, qu’ils soient inscrits sur les listes électorales ou non) en 2004, 26,7% en 2008, 27,5% en 2012 et 26,4% cette année.

Si l’on poursuit la réflexion en termes de sociologie électorale, Donald Trump était bel et bien un candidat républicain. Le socle sur lequel il s’est appuyé demeure celui des conservateurs blancs de plus de 50 ans, établis socialement, pas touchés par la crise de 2008, généralement propriétaires. Le revenu moyen d’un électeur de Trump s’établit à 72000 dollars par an contre 50000 pour un Américain moyen. C’est l’électorat qui est le plus opposé à l’intervention de l’Etat dans l’économie, aux aides sociales, aux impôts. Il se trouve que depuis dix à quinze ans (le mouvement a commencé en fait dans les années 70 et s’est accéléré avec l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche), cette base, sans se modifier sociologiquement, se radicalise politiquement et se droitise. D’où l’impression qu’elle a évolué dans sa composition sociale. Pour rester dans l’archétype, un conservateur « compassionnel » de Bush est devenu un conservateur « tea party » sous Trump.

Le coup de maître de Trump dans le Midwest

Trump porte-voix des « petites gens », des petits blancs » et des ouvriers frappés par la peur du déclassement : serait-ce une fable ? Encore faut-il faire le tri dans ce fourre-tout que l’on nous propose trop souvent. Le vote Trump est ultra-majoritaire chez les non-diplômés blancs, c’est une réalité. Mais non-diplômé ne signifie pas forcément pauvre. C’est d’ailleurs la nostalgie de l’Amérique d’avant qu’agite avec succès le milliardaire. Un temps, connu en France comme la « période des trente glorieuses », où un élève blanc sorti du lycée pouvait trouver un emploi dans une industrie, bien payé, bien encadré par des syndicats et de bonnes conventions collectives (avec assurance-maladie et plan-retraite de l’entreprise). Cet ouvrier devenait, dans la plupart des cas, propriétaire de son pavillon de banlieue, pardon, de « surburb ». Et il pouvait envoyer ses enfants  l’Université (les frais de scolarité n’avaient pas encore explosé) afin qu’ils deviennent professeurs, agents immobiliers, ingénieurs, voire avocats, médecins ou juges. C’est ce modèle d’ascension sociale qui a explosé depuis quarante ans. Pour l’anecdote, il est assez ironique de voir un candidat du parti républicain, milliardaire qui n’a pas payé d’impôts depuis 20 ans, vouloir rétablir une « grandeur » attachée à l’époque où le taux de syndicalisation était le plus fort, les salaires les plus élevés et le taux marginal d’imposition sur les revenus le plus lourd (dans les années 50, le PDG de General Motors, fort prospère entreprise, laissait 93% de son salaire à l’Etat). Il est vrai que c’était également le temps de la « ségrégation ». Peut-être, dans le langage codé trumpien, est-ce en cela que l’époque avait sa « grandeur », quand « chacun était à sa place… »

Revenons à la question de la « fable ». Nationalement et globalement, oui, c’est une « fable ». Localement, non. Et c’est ce « localement »-là qui a fait toute la différence. Il faut en dessiner le contour géographique: la « rust belt », cette « ceinture rouillée », ancienne terre industrielles soumise aux fermetures d’usines, aux délocalisations, à l’appauvrissement, au déclassement, à l’agonie du rêve d’ascenseur social. Pour trois d’entre eux (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie), ces Etats faisaient partie du « mur bleu », cette forteresse d’Etats qui avaient voté démocrate sans discontinuer depuis 1992. L’Ohio, quant à lui, fait office de « swing state » depuis des décennies. C’est dans cette « rust belt » que le nominé républicain n’a pas agi comme un républicain « standard ». Au plan de la stratégie politique, il s’avère qu’il s’agit là d’un coup de maître. Son discours sur la nocivité des traités de libre-échange a porté.

Interviewé quelques jours avant le scrutin, au siège l’AFL-CIO à Washington, le numéro 2 de la grande centrale syndicale, Tefere Gebre lançait un appel (l’Humanité du 8 novembre 2016): « Je dis aux travailleurs : « ne vous laissez pas duper. » Nous combattons le TPP depuis deux ans. 100% de nos syndicats sont dans la bataille. Nous avons manifesté dans les rues, devant les bureaux des députés. Nous avons fait diffuser sur les chaînes de télé des clips alertant sur les dangers. Nous l’avons dénoncé comme un accord spécialement taillé pour les multinationales. Bernie Sanders y a été opposé dès le départ. Il était des premières manifestations. Hillary Clinton y était favorable puis a changé d’avis quand les gens se sont mobilisés. Tant mieux. Personne ne peut dire que Donald Trump ait décroché son téléphone et dit à son député de ne pas le voter. Personne ne peut me montrer une lettre de Donald Trump en ce sens. Trump prend le train en marche, un train que nous avons lancé, et il le fait afin de mieux séduire nos membres. Mais cela ne marche pas. Trump est un imposteur. Simplement un imposteur. »

Force est de reconnaître que cela a marché un peu plus que ne l’anticipait le syndicaliste. Dans ces quatre Etats, Hillary Clinton a perdu un million de voix (soit moins 10% par rapport à Obama 2012) et Donald Trump en a gagné 600000 (soit +7,3% sur Romney 2012), récupérant indéniablement une part de l’électorat ouvrier blanc démocrate. Une autre partie a préféré l’abstention. Enfin, troisième élément : incontestablement, des électeurs qui étaient sortis du processus électoral y sont revenus par Trump.

La conjonction de ces trois évolutions a fait basculer des bastions démocrates.  Ainsi Erié, au nord-ouest de la Pennsylvanie. Trump y progresse de 11.000 voix. Clinton y perd…11.000 voix. Erie a fait la « Une » des journaux ces derniers mois car General Electric a décidé de fermer son unité de production avec ses 1500 emplois. La multinationale a assumé qu’il s’agissait d’une délocalisation vers un endroit où les salaires étaient trois fois moindres. Le Mexique ? La Chine ? Non, le Texas. Avec l’assurance de l’absence de syndicats, évidemment. Le discours de Trump sur la nocivité du libre-échange ne « cadre » pas avec cette situation de délocalisation en interne, mais la colère ressentie a trouvé un « canal » pour s’exprimer. Lors des primaires, Trump y avait réalisé un moins bon score que sa moyenne dans la Pennsylvanie. Mais le jour d’élection générale venu, il est apparu comme le seul capable de « renverser la table ».  Bill Fletcher Jr, militant des droits civiques, analyse ainsi la percée du milliardaire dans des terres ouvrières : « Trump s’est concentré sur les symptômes de la mondialisation néo-libérales, telles que les pertes d’emplois, mais il n’a jamais critiqué le néo-libéralisme. Il continue de promouvoir la dérégulation, les baisses d’impôts, l’anti-syndicalisme. Il n’a pas produit de critique systémique, mais les exemples qu’il a pointés de gâchis résultant d’une dislocation économique et sociale, ont résonné pour beaucoup de Blancs qui, pour des raisons divers, ressentent que leur monde s’écroule. »

On peut considérer que Trump a réussi à organiser un référendum sur la mondialisation dans une poignée d’Etats et qu’il l’a remporté. Un pan de 46 grands électeurs s’est détaché du « mur bleu », suffisant pour faire s’effondrer l’ensemble de la stratégie démocrate. Comme l’écrivait, à chaud, Harold Meyerson, chroniquer au magazine de gauche « The American Prospect », « en votant pour le Brexit l’été dernier, une courte majorité de Britanniques ont rejeté un pays globalisé, financiarisé, plus divers et plus inégalitaire que la Troisième Voie du premier ministre Tony Blair a aidé à créer. En votant pour Donald Trump la nuit dernière, une courte majorité d’Américains (le journaliste ne savait pas encore qu’il ne s’agissait même pas d’une courte majorité, NDLA) ont rejeté un pays globalisé, financiarisé, plus divers et plus inégalitaire que Bill Clinton a aidé à créer. Hillary, le problème a commencé à la maison. Et c’est désormais notre problème. »

Vote-sanction contre le « clintonisme »

Les résultats dans le Midwest sont, en effet, sans appel : c’est un vote-sanction contre les Clinton et le « clintonisme ». Qui est le premier président à avoir signé un traité de libre-échange ? Bill Clinton, en 1992, avec l’ALENA (avec le Mexique et le Canada). Qui a soutenu mordicus cette politique ? Hillary Clinton, jusqu’à une date assez récente. En fait, jusqu’à ce que le mouvement d’opposition dans l’opinion publique devienne majoritaire. Elle s’est alors opposée au traité trans-pacifique (TTP), défendu bec et ongles par Barack Obama et qu’elle qualifiait jadis de « règle d’or ». Son changement de position sur ce sujet est apparu tactique. En tout cas, il n’a pas suffi, lors des primaires, à empêcher que l’opposition des ouvriers démocrates du Midwest ne se canalise dans la candidature Sanders. Le candidat socialiste a battu Hillary Clinton dans le Wisconsin et dans le Michigan et a remporté le vote des catégories populaires blanches en Pennsylvanie, en accusant les traités de libre-échange, ce qu’il fait depuis l’origine de ces projets. Sanders aurait-il donc fait perdre Clinton, en ouvrant la voie à la rhétorique de Trump sur le « libre-échangisme » ? Constatons d’abord que la candidate n’a pas fait grand cas de ces Etats durant sa campagne, à la fois en termes de déplacements et de substance. Elle n’a pas mis les pieds dans le Wisconsin entre la convention démocrate (25-28 juillet) et le jour du vote. Les sondages y étaient bons. Soit. Mais une Clinton convaincue d’accéder à la Maison Blanche savait que le deuxième enjeu du 8 novembre résidait dans la bascule du Sénat. Il y avait justement un siège à prendre dans le Wisconsin. Le sortant républicain se trouvait en difficultés dans les sondages, dominé par l’ancien représentant Russ Feingold. Pourquoi ne pas avoir organisé un seul meeting de soutien ? La réponse, à coup sûr, tient en ceci : Russ Feingold est un proche de Bernie Sanders. Quand les petits règlements de compte boutiquiers s’appuient au bras du flou programmatique…

Avec ses mauvaises manières, son mauvais langage et ses idées rances, Donald Trump s’est tout de même pointé sur la ligne de front de l’ «hégémonie culturelle ». Il n’y a pas trouvé Hillary Clinton pour un corps-à-corps idéologique. La favorite des sondages a préféré transformer le scrutin présidentiel du 8 novembre en un référendum sur la personnalité de Trump. Comme si une élection présidentielle relevait du concours de compétence voire de morale. Pourtant, longtemps, les sondages lui ont donné raison. Après la diffusion de l’enregistrement d’une discussion avec Billy Bush au cours de laquelle le milliardaire traitait les femmes comme de la viande à consommer, la courbe d’intentions de vote pour le candidat républicain chutait. Hillary Clinton a donc insisté sur ce point. Trump était un affreux misogyne : vrai. Il était, de plus inapte à devenir président : vrai. Le jour du vote, les choses ne sont pas déroulées ainsi. Selon le sondage sorti des urnes CNN, 10% des Américains ont voté pour Trump tout en l’estimant « pas qualifié » pour être président. 12% des électeurs ont voté pour lui alors même qu’ils pensent qu’il n’a pas le caractère pour exercer la magistrature suprême. Et 5% de ce même corps électoral a coché la case « Trump » sur le bulletin alors que son comportement avec les femmes les «ennuient beaucoup ». Et ils ont voté Trump, malgré ces tares, parce qu’il leur semblait être celui porteur de « changement ». Un comble.

Les propositions démocrates plébiscitées, pas la candidate

Il est facile d’écrire « post-mortem » que ce fut une monumentale erreur de la part de la campagne Clinton. Une personne l’a pointée avant même le drame : Bernie Sanders. Durant la dernière semaine, il a traversé le pays « coast to coast ». Douze Etats visités. Avec le programme du parti démocrate en main, « le projet le plus progressiste » de l’Histoire du pays, selon sa formule. Battre Trump sur son projet. Battre Trump avec un projet. Au fil de la campagne, Hillary Clinton avait semblé égarer son exemplaire du programme du parti qu’il l’a nominée. Verdict : les propositions portées par Sanders ont rencontré de nombreux succès (quatre Etats ont voté pour une augmentation du SMIC de 50 à 75%, quatre autres ont légalisé la consommation récréative de la marijuana, trois ont renforcé le contrôle des armes à feu) la nuit même où la candidate qui était censée les populariser a subi un revers historique. Il ne faut pas masquer que les deux référendums sur la peine de mort (Californie et Nebraska) se sont soldés par des revers pour les partisans de l’abolition. Mais il faut aussi mettre en exergue que dans les quatre Etats qui ont donné un « coup de pouce » historique au SMIC, le nombre d’électeurs a été égal ou supérieur à ceux qui ont voté pour la présidentielle : +0,14% dans l’Etat de Washington et dans le Maine, +5,7% dans le Colorado et +17% en Arizona.

Hillary Clinton recueille 47,9% des suffrages exprimés soit le plus mauvais score du parti de l’âne depuis… Bill Clinton. Si l’on s’en tient à la proportion d’électeurs éligibles, le recul est saisissant : 26,4% pour Clinton contre 32,9% et 29,2% pour Obama en 2008 et 2012… C’est encore moins mobilisateur que la candidature de Kerry en 2004 (27,09%). Sachant, de plus, que les données socio-démographiques favorisent largement les démocrates : les forces sociales et démographiques ascendantes du pays – les jeunes, les minorités, les femmes diplômées – sont également des électeurs démocrates « fidèles ». Ils l’étaient. Ils le sont toujours d’ailleurs. La part de Trump dans ces électorats n’a pas varié par rapport à ses prédécesseurs de droite. Mais celle de Clinton a reculé : -5% chez les Africains-Américains, -6% parmi les Latinos, -5% chez les moins de 30 ans, ces « millennials » qui avaient constitué la force motrice de la candidature Sanders. Et encore ne parle-t’on que des électeurs pas des abstentionnistes. Clinton perd 3 millions de voix sur Obama 2012 alors que le corps électoral a gagné 9 millions de citoyens, notamment les jeunes arrivés à majorité, groupe ultra-favorable au progressisme. Au total, ce sont des millions de voix qui ont manqué à l’ex-future « première femme présidente. »

Des millions de voix en provenance de cette nouvelle Amérique qui émerge des changements démographiques et de l’évolution des mentalités (voir mon livre « L’Amérique qui vient ») et qu’Hillary Clinton n’a pas su mobiliser. En reportage pour l’Humanité, en Caroline du Nord, quelques jours avant l’élection, j’avais été frappé de voir la détermination des « millennials » progressistes à ne plus vouloir voter « pour le moindre des deux maux », à revendiquer « de voter pour, pas de voter contre », de « voter en notre conscience », bref à vouloir échapper au bipartisme historiquement installé dans ce pays. Nombre d’entre eux sont allés au bout de leur démarche et n’ont pas voté Clinton pour faire barrage à Trump. Ceci explique la proportion historiquement importante de suffrages recueillis par des « troisièmes candidats » : 4,3 pour le libertarien Gary Johnson, 1,3 pour la Verte Jill Stein et 500.000 pour un républicain « dissident » dans l’Utah. On peut y ajouter les « write ins », ces bulletins qui portent le nom d’un autre candidat mais qui, aux Etats-Unis, ne sont pas comptabilisés comme nuls : 750.000.

Soit un total de 5,55% des suffrages exprimés (1,85% en 2012, 1,54% en 2008, 1% en 2004 et 3,75% en 2000, année où la candidature écologiste de Ralph Nader, avec 2,43%des voix, avait été accusée d’avoir favorisé la victoire de Bush). Si l’on « zoome » sur les Etats-clés, toutes les marges d’avance de Trump sont inférieures aux voix des « troisièmes candidats ». C’est particulièrement flagrant dans le Michigan : Clinton est devancée de 11.000 voix tandis que Jill Stein, seule, en récolte 50.000.

Le racialisme, matrice du trumpisme

Si Hillary Clinton a disloqué la « coalition d’Obama » et découragé « l’Amérique qui vient », Trump, lui a mobilisé l’Amérique d’hier, celle qui se meurt statistiquement, mais pas encore électoralement, manifestement. Et il l’a fait en jouant principalement sur une corde, la plus ancienne ligne de fracture de la société et de la politique américaine : le racialisme. Toutes les figures de l’Autre, non-blanc et non-chrétien ont été désignées à la vindicte : latinos, noirs, musulmans.

D’une certaine façon, Trump a réussi faire du 8 novembre un référendum sur les changements démographiques. Les blancs ne représentent plus que 62% de la population (mais encore 70% de l’électorat cette année) et dans une génération, ils seront minoritaires. Les latinos, qui forment les nouvelles classes populaires, représentent la minorité qui monte en puissance (18% aujourd’hui, 22% dans un quart de siècle). La proportion d’Africains-Américain ne changera pas (13%) tandis que celle des Asiatiques passer de 6 à 10%. La part des « métis », des « mixtes », des « autres » monte également en flèche, notamment parmi les jeunes, signe d’un refus des assignations identitaires.

« Cette élection, c’est la dernière occasion pour l’Amérique blanche de reprendre la Maison Blanche », nous disait le professeur de sciences-politiques, John Mason, en juin dernier, en marge du Left Forum à New York où la Fondation Gabriel-Péri a organisé un atelier sur le libéralisme et sa contestation aux Etats-Unis et en Europe. L’Amérique blanche a saisi cette occasion. Quel meilleur endroit pour constater ce vecteur que le Sud, ancien berceau de l’esclavagisme, théâtre de la ségrégation qui lui a succédé, bastion du parti républicain depuis que celui-ci, a décidé, à la fin des années 60, de se faire le porte-voix des peurs blanches, dans le cadre de la « stratégie sudiste » ? Une enquête récente publiée par Harvard (« The political legacy of american slavery », par Avidit Acharya, Matthew Blackwell et Maya Sen) montre que les comtés qui votaient le plus républicain en 2012 étaient également ceux qui comptaient le plus d’esclaves au moment de l’abolition en 1865. Déroutante permanence. Mais Marx ne nous avait-il pas prévenu : « Le passé pèse comme un tombeau sur le cerveau des vivants »…

Et, en 2016, il pèse encore un peu plus. Dans les Etats de l’ancienne confédération, Trump remporte près d’un million de voix de plus que Romney, qui y avait déjà largement dominé Obama. Si dans le Midwest, certains électeurs ont peut-être cru que Trump ramènerait les emplois, dans le Sud, ils sont des légions à avoir compris de quoi il s’agissait : une « révolte contre l’avenir », selon la jolie formule de Bill Fletcher Jr, militant syndical et des droits civiques, auteur d’une très fine première analyse (lire sur billfletcherjr.com). On le voit, dans le Midwest et dans le Sud, Trump a joué « à domicile », entre ressorts de « classe » et de « race ». Si les seconds sont, selon moi, les plus puissants mobilisateurs de ce « phénomène », ce sont bien les premiers qui l’ont propulsé à la Maison Blanche. Bill Fletcher propose cette formulation du « segment » électoral qui a fait basculer la décision : « Il s’agit du segment de la population blanche qui assiste, terrifiée, à l’érosion du rêve américain, mais il le regarde à travers le prisme de la race. »

L’avenir passe-t-il encore par le parti démocrate ?

Alors que le creusement des inégalités économiques et la polarisation politique (pour le dire vite : républicains de plus en plus à droite et les démocrates les plus en plus à gauche) dessinent un pays profondément divisé, Hillary Clinton n’a finalement activé aucun de ses leviers. Ni celui de la « classe » : lors de ses derniers meetings, elle avait même abandonné toute précision programmatique n’évoquant plus qu’une nécessaire augmentation des salaires alors que la bataille pour un SMIC à 15 dollars remporte des victoires dans tout le pays. Ni celui de la « race » : elle aurait pu se présenter comme la candidate de la « multicolorité », de la mixité, de la diversité  voire de la créolité, comme projet politique. Aucun des deux. Etait-elle à ce point convaincue que le sens de l’Histoire était doublement de son côté : que les changements démographiques constituaient une « destinée », selon la formule employée aux Etats-Unis, et que le vent de Clio devait porter une femme à la tête du pays qui y avait déjà élu un noir ? Fait-elle à ce point partie de « l’establishment » coupé du monde pour ne pas avoir saisi le « pays réel » ? A-t-elle été à ce point hypnotisée par les sondages et sites de statistiques politiques qui lui donnaient, jusqu’au jour même du vote, plus de 85% de « chances » d’être élue ? En tout cas, s’il fallait se rappeler qu’il n’y a jamais rien de spontané dans l’Histoire…

La victoire « par défaut » de Trump est avant tout la défaite d’Hillary Clinton. Mais la débâcle ne tient pas qu’en l’ancienne secrétaire d’Etat. Elle est celle de la conversion néolibérale de l’establishment démocrate et, au fond, de sa désertion du champ de bataille idéologique. Bernie Sanders est celui qui a saisi l’importance de mener ce combat, pied à pied. Il dispose d’une majorité d’idées dans le pays. Il peut bâtir sur douze millions d’électeurs qui se sont exprimés en sa faveur pendant la primaire. Il lui faut désormais une organisation car, comme le soulignait, Harold Meyerson, rencontré dans son bureau à Washington, quelques jours avant le Jour J : « sans organisation, la jeune génération qui émerge, la plus ­progressiste depuis les années 1930, risque de rentrer à la maison et de délaisser le processus politique. » Bernie Sanders a lancé il y a quelques mois « Our Revolution », moignon d’un futur mouvement aux contours et missions encore mal définis. Mais l’écroulement de la famille historique de la social-démocratie américaine ouvre une autre perspective : le parti démocrate lui-même. Bernie Sanders a rapidement montré ses intentions en proposant la candidature, au poste de président du DNC (democratic national committee, l’organe exécutif du parti), de Keith Ellison, député du Minnesota, Africain-Américain, seul élu national musulman du pays. L’establishment sortant a tenté une parade en proposant le nom d’Howard Dean, qui a occupé la fonction après avoir perdu les primaires de 2004 face à John Kerry et soutien inconditionnel d’Hillary Clinton. L’avenir de cette Amérique émergente se joue entre ces joutes « en haut » et la construction « en bas » dans les métropoles d’alternatives. La « religion » de Sanders est désormais faite : sans victoire nationale, la pétulance progressiste peut être contenue voire, à terme, refoulée.

« La crise, c’est quand le jeune hésite à naître et que le vieux se meurt », disait Gramsci dans une formule célèbre. Il ajoutait : c’est également l’heure des monstres. Le « casting » est incarné : le « monstre » Trump a donné à la vieille Amérique qui se meurt une dernière chance de noyer l’Amérique qui hésite à naître. Qui (organisation, mouvement, leaders) pour pratiquer l’accouchement et entretenir l’espoir ?

 

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