La Pensée n° 382 - Althusser, 25 ans après

En 1965, voici un demi-siècle, paraissaient aux éditions François Maspero Pour Marx de Louis Althusser et Lire le Capital du même Louis Althusser en collaboration avec Étienne Balibar, Pierre Macherey, Roger Establet et Jacques Rancière. La publication de ces deux ouvrages représenta un événement à la fois philosophique et politique ; et une partie des textes qui les constituaient étaient précédemment parus dans La Pensée. Vingt-cinq ans plus tard, en 1990, il y a donc vingt-cinq ans ajourd'hui, Louis Althusser mourrait.

Louis Althusser était un ami de La Pensée et La Pensée était une amie de Louis Atlhusser. La Pensée a publié treize articles de lui entre 1961 et 1975(¹). Pour La Pensée, marquer le double anniversaire, de 1965 et de 1990, était dans la nature des choses. Elle l'a fait en deux temps. D'abord en organisant, conjointement avec la Fondation Gabriel Péri et le Groupe d'études du matérialisme rationnel, un colloque "Louis Althusser" qui s'est tenu à Paris les 19 et 20 mars.

Les articles de ce numéro traitent successivement des questions de philosophie, et plus largement de théorie, qui ont occupé Louis Althusser, notamment celles relatives au matérialisme, à la dialectique, à la structure, à l'histoire, au communisme ; d'Althusser lecteur d'autres penseurs, en l'occurence Machiavel, Montesquieu, Rousseau et Freud, auxquels il aurait fallu ajouter Spinoza, Hegel, Feuerbach... ; de l'influence d'Althusser hors de France, en particulier au Japon, en Italie et en Espagne mais malheureusement pas en Amérique latine, des raisons de santé ayant empêché la rédaction d'un témoignage sur cette partie du monde. La biographie d'Althusser est au centre d'un article sur la profonde amitié qui unit ce dernier au père Stanislas Breton. Mais elle est présente dans plusieurs autres articles pour deux raisons au moins. D'une part, on ne peut parler d'Althusser en mettant entre parenthèses les graves troubles psychiatriques qui l'ont plusieurs fois comme retiré du monde des mois durant (...). La seconde raison tient à la personnalité d'une partie des auteurs des articles. (...)

Enfin, on l'observera, il n'y a pas de partie "Atlhusser et la politique". La raison en est simple : la politique est, chez lui, toujours présente ou toute proche. Il avait adhéré au Parti communiste français en 1948 et en est resté membre jusqu'à la fin de sa vie. Les deux livres qui l'ont fait connaître (...) appartiennent à une époque où s'exprime, chez nombre d'intellectuels communistes (...) une volonté de lecture rigoureuse des textes de Marx (...). Entre les protagonistes de ce mouvement, auquel Louis Althusser a contribué d'éminente façon, les débats, contradictions et affrontements étaient marqués par le fait que le Parti communiste était vécu comme une instance de validation en matière théorique. Cette conception entra en crise dans les années soixante-dix. Nombre d'interventions de Louis Althusser, pour leur part, en témoignent, comme elles témoignent des désaccords de celui-ci avec la politique d'un parti auquel il restera indéfectiblement attaché. Mais pour y réfléchir aujourd'hui, il est bon d'avoir à l'oreille cette mise en garde qu'il a lui-même énoncée en 1975 : "On a écrit : il faut du temps pour comprendre. J'ajouterais: surtout ce que l'on a dit."(²)

La Pensée

(1). Six d'entre eux ont été réédités en 2006 dans la collection "Penser[R]. Les dossiers de La Pensée" aux éditions Le Temps des Cerises.

(2). "Est-il simple d'être marxiste en philosophie ?" texte dit "Soutenance d'Amiens", La Pensée n° 183, septembre-octobre 1975, p. 8.

Sommaire

Althusser, 25 ans après

Les questions philosophiques

  • Althusser et « le communisme », par Étienne Balibar
    On étudie le rapport d’Althusser à la question du « communisme », qui comporte des constantes mais a profondément évolué au cours de sa vie, en commençant par le situer dans la phase de décomposition du communisme « réel », comme système politique et mouvement social dont Althusser se considérait comme totalement solidaire. Il importe à cet égard de ne pas oublier que la période 1960-1974 a comporté des tentatives de « révolution dans la révolution » dont l’issue n’était pas a priori assignable, et dont il n’était pas arbitraire d’attendre une tout autre histoire. Le « communisme » d’Althusser est étudié successivement comme expérience personnelle, attente eschatologique, théorie de la « transition » historique ramenée dans les limites d’une lutte des classes « aléatoire », enfin conception de l’organisation politique comme « parti hors état » faisant contrepoids à l’armature des appareils idéologiques dominants. La conclusion demeure, évidemment, aporétique.

  • Le rejet de la dialectique, par Lucien Sève
    La dialectique chez Althusser est une question qui se rapporte (tout comme l’humanisme) à son rapport à la religion, à la téléologie. Althusser s’efforce de vider la dialectique marxiste de ses concepts hégéliens et de la vulgate stalinienne, qui sont des déterminismes téléologiques. Il trouve d’abord dans Mao Zedong un modèle : le déplacement des contradictions. Mais il refuse d’y distinguer les contradictions conjoncturelles, phénoménales et les traits d’essence permanents. Son attachement au modèle maoïste l’écarte d’une lecture plus attentive du travail marxien de « renversement matérialiste » de la dialectique hégélienne qu’on trouve dans les Grundrisse et le livre I du Capital. Finalement Althusser rejette toute dialectique, la qualifie d’« horreur », et sa philosophie aléatoire, peu consistante, n’est qu’un échec.
  •  De la théorie structurale à la conjoncture aléatoire, par André Tosel
    Althusser ne se renie pas dans sa dernière philosophie. Le matérialisme de la conjoncture s’accompagne d’une analyse concrète de la situation historique qui en pense l’urgence dans la contingence. Les textes qui exposent cette analyse historique sont négligés sans doute parce qu’ils sont historicistes. C’est cet historicisme qui permet de comprendre l’historicité d’une analyse qui permet à Althusser de ne pas abandonner son programme de travail théorique et politique dans l’absence de ses conditions dans le monde de la mondialisation, ce monde structurellement sans centre.
  •  L'esprit du matérialisme et son destin, par Olivier Bloch
    On tente de retracer en un parcours sommaire les étapes que tracent les écrits et esquisses consacrés par Louis Althusser au matérialisme, depuis sa prise de parti en faveur du matérialisme marxiste à la fin des années 1948, et les écrits qu’il y a consacrés entre 1953 et la fin des années 1970, jusqu’aux esquisses, remontant à ses dernières années, d’un travail portant sur le « matérialisme de la rencontre ».

  • La causalité structurelle, par Vittorio Morfino
    Au centre de Lire le Capital il y a ce qu’Althusser appelle « l’immense révolution théorique de Marx », le concept de causalité structurale, pourtant seulement ébauché par Marx à travers une série de termes tels Verbindung, Gliederung, Darstellung et d’autres. L’article se propose d’exhiber le tissu philosophique profond du modèle de causalité proposé par Althusser dans sa relecture de Marx à travers trois thèses qui en fixent les caractères : du caractère constitutif des relations, de la contingence des relations et de la temporalité plurielle..

Le lecteur des philosophes

  • Machiavel, philosophe sans guillemets, par Jean-Claude Bourdin
    Althusser célèbre en Machiavel « le plus grand des “philosophes’’ de tous les temps » alors que celui-ci s’en est tenu à un discours strictement politique. Pour comprendre ce paradoxe il faut rappeler la question de la philosophie chez Althusser. Dans sa période « positiviste » Althusser avance les notions d’occasion, de conjoncture, c’est-à-dire de politique dans la théorie de l’histoire, puis il définit la philosophie comme « lutte de classe dans la théorie », et plus tard encore il désigne le marxisme comme la philosophie qui a un « dehors » qui est la pratique politique. Dans tous ces cas il s’interroge sur le rapport complexe entre la « forme » systématique de la philosophie et la politique réelle. Si Machiavel est « philosophe » c’est en ce qu’il provoque la philosophie à penser autrement, et incite à de nouvelles catégories qui pensent le commencement radical : une philosophie pour affronter notre présent, un appel à une « utopie » à réaliser.

  • La lecture althussérienne de Montesquieu, par Céline Spector
    Dans Montesquieu. La politique et l’histoire, l’auteur de L’Esprit des lois est présenté comme l’inventeur de la science de l’histoire et le précurseur de Marx. Mais la lecture althussérienne demeure ambivalente. à la faveur d’une forme de lecture symptômale qui s’assigne la tâche de découvrir quel est le « parti pris de Montesquieu » derrière l’apparente objectivité du savant, Althusser décèle un Montesquieu réactionnaire qui est l’autre face du Montesquieu révolutionnaire qu’il a plus tôt célébré. Cette contribution entend évaluer la pertinence d’une telle lecture.

  • Lecture de Rousseau, par Yves Vargas
    Il s’agit de considérer le second Discours de Rousseau et voir comment, d’une part, il s’intègre parfaitement au matérialisme aléatoire et comment, d’autre part, il est incompatible avec ce modèle. Althusser a pleinement conscience de cette difficulté et réinterprète les concepts anthropologiques de Rousseau de façon à les intégrer. Cette opération montre que le modèle aléatoire est tiré de Rousseau autant qu’il lui est imposé de l’extérieur. On peut penser aux théories de Hegel et de Sartre comme lointaines réminiscences de cette philosophie du vide.

  • Althusser et l’insu de la psychanalyse, par Nicole-Édith Thévenin
    Le retour à Marx pour Althusser ne se sépare pas d’un retour à Freud. Deux sciences matérialistes et scissionnelles, dont l’objet et le processus de connaissance s’opposent aux sciences normatives, à l̓idéologie du sujet. La psychanalyse permet à Althusser d’élaborer une théorie de la lecture qui dégage les traits spécifiques de l’oeuvre de Marx et une théorie de l’idéologie qui manque à Marx, en la liant aux processus inconscients. L’article suit l’évolution contradictoire de la démarche althussérienne quant à la conception du statut de la théorie psychanalytique dans sa liaison au matérialisme historique.

Sa réception dans le monde

  • Premières réceptions d'Althusser au Japon, par Kenta Ohji
    Dans les années 1960-1970, Althusser est lu au Japon dans un contexte hautement politique. Les partisans de la Nouvelle Gauche cherchent à justifier leur revendication d’une transition immédiate vers le socialisme en référence à la « science de l’histoire » marxiste, telle qu’il l’a reformulée ; à la fin des années 1970, ses écrits polémiques à l’égard de la direction du PCF sont immédiatement transplantés dans les débats similaires au sein du PCJ, au moment où les deux partis s’engagent dans la voie de l’« eurocommunisme ». La redéfinition althussérienne de la dialectique marxiste était à la source de ces répercussions, tant au-dedans qu’au-dehors du PCJ.

  • Un amour compliqué avec les marxismes dissidents italiens, par Cristian Lo Iacono
    Dans cet article on va résumer la réception critique d’Althusser par les marxistes qui n’étaient pas strictement liés au Parti communiste italien, et à ses enjeux philosophiques et politiques. On portera attention sur le marxisme « phénoménologique », sur l’expérience du marxisme « épistémologique », sur la rencontre avec « le postoperaïsme ». Enfin, on s’arrêtera sur les derniers voyage d’Althusser en Italie, qui furent une occasion pour élaborer sa diagnose de la crise du marxisme, mais aussi pour amorcer sa nouvelle conception du communisme.

  • Althusser / Spinoza : la fin des fins, par Gabriel Albiac
    En nous montrant le chemin à travers lequel Spinoza mettait, avant la lettre, en question toute la téléologie historique de l’idéalisme, Louis Althusser nous a donné la clé du véritable matérialisme de Marx. Et aussi un instrument essentiel pour nous sortir de cette vision eschatologique du marxisme qui fait un drame théorique et politique essentiel dans la crise finale du XXe siècle.

Souvenirs

  • La rencontre avec Stanislas Breton,  par René Nouailhat
    « Comment s’expliquer cette étonnante relation entre un prêtre – religieux de surcroît – et un matérialiste décidé ? », s’interrogeait le père Stanislas Breton après la mort de Louis Althusser. La rencontre de ces deux philosophes fut, pour l’un comme pour l’autre, un événement de grande portée. Leur histoire personnelle antérieure, leur sens de l’engagement et une même exigence intellectuelle les ont rapprochés de façon décisive, depuis leur première rencontre en 1966. Ils ont croisé la radicalité de leurs recherches théoriques. Et ils ont partagé une très forte amitié. Ils furent tous deux de grands professeurs. Ils ont éveillé chez leurs proches les exigences de la rigueur conceptuelle, et ont su leur infuser une « ferveur opérante » assez exceptionnelle. La radicalité de leur critique fut renforcée par le questionnement qu’ils n’ont cessé de poursuivre l’un et l’autre. Stanislas Breton, qui a vécu et médité la « folie de la Croix » telle qu’en parle saint Paul et telle que l’a développée toute une tradition mystique chrétienne, était bien placé pour comprendre la détresse personnelle d’Althusser, qu’il accompagna jusqu’au bout.

VIE DE LA RECHERCHE

  • Le Dieu mâle perd de sa superbe, par Jean George

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