Intervention de Nicolas Werth

Ce n’est pas souvent que j’ai la chance de rencontrer des philosophes car on est assez cloisonnés dans notre domaine disciplinaire, mais plutôt que d’entrer d’emblée dans un débat avec Domenico Losurdo, je vais évoquer mon dernier livre et, après ces considérations très globales, l’approche philosophique, par catégories, je vais redescendre « au ras des pâquerettes », et les « pâquerettes » de l’historien ce sont les archives.

Je vais donc vous parler de ce travail collectif L’état soviétique contre les paysans qui est le résultat, le condensé, d’un travail entrepris par Alexis Berelowitch, historien et sociologue français, moi-même, et une équipe d’historiens russes dirigés par le Professeur Danilov. Cette collaboration avec des historiens russes est une des grandes richesses actuelles de notre historiographie occidentale : après des années de non-dialogue, de coupure, avec nos collègues russes et plus généralement ceux qui étaient de l’autre côté du rideau de fer, depuis une vingtaine d’années il y a convergence et travail en commun, des équipes se sont constituées. Ainsi, j’ai eu la grande chance, il y a déjà quinze ans, d’être invité par Victor Danilov, la figure principale de l’histoire de la paysannerie soviétique, à participer avec d’autres historiens à un projet de publication d’archives, les rapports de la police politique sur l’état des campagnes entre 1917-1918 et la Seconde Guerre mondiale, 1939. Sept volumes sont ainsi parus en Russie, échelonnés entre 1998 et 2012, soit au total 7000 pages.

Qui est Victor Danilov ? C’est un historien communiste né en 1925, d’origine paysanne, qui a lui-même connu avec sa famille les terribles famines du début des années 30, qui, mobilisé à 18 ans, a été un combattant de la Seconde Guerre mondiale, et qui a ensuite fait une thèse d’histoire remarquée sur la paysannerie dans les années 20 et est devenu le principal directeur du secteur d’histoire de la paysannerie de l’Académie des Sciences de l’URSS dans les années 60. Danilov était à la fois un communiste et un antistalinien, un de ceux qu’on appelait à l’époque la génération des « soixantards », ces intellectuels très marqués par le 20ème congrès, la critique de Staline par Kroutchev, et qui restaient en même temps des communistes convaincus. Pour Victor Danilov, les ennuis ont commencé en 1966, lors de cette restalinisation du début du brejnévisme, après l’éviction de Kroutchev, en 1964. Victor Danilov venait de terminer son ouvrage majeur sur la collectivisation des terres, la tragédie des campagnes soviétiques, et ce livre a été interdit in extremis par le Comité central du P.C.U.S., au moment où le bon à tirer était quasiment signé. Au moment de la perestroïka, il a de nouveau travaillé dans les archives, encore davantage qu’auparavant, et il s’est lancé, en 1986, dans ce grand projet de publication des archives de la police politique qu’il avait entrevues dans les années 60.

La grande thèse de Danilov, c’est que s’il y a bien eu une révolution importante en URSS, il faut casser le schéma traditionnel des trois révolutions, 1905, la répétition générale ; février 1917, la révolution bourgeoise ; octobre 1917, la révolution prolétarienne. Pour Danilov, il y avait une grande révolution, la révolution des paysans qui a commencé au début du XXe siècle, lorsque les paysans se sont soulevés en masse contre le tsarisme pour réclamer plus de terres, et qui a continué comme facteur essentiel de la révolution russe – il ne faut pas oublier que les paysans constituaient 85 % de la population de l’empire russe – jusqu’en 1922. En octobre 17, dans un premier temps, les paysans ont soutenu les bolcheviks, même s’il y avait un autre grand parti implanté dans les campagnes, les socialistes-révolutionnaires, et une grande rivalité entre ces deux partis. Lénine aurait souhaité passer rapidement à une collectivisation des terres et non à une distribution de micros lopins à tous les paysans, mais il a eu la grande intelligence politique de « voler », comme il l’a reconnu, leur programme aux socialistes-révolutionnaires. Donc, les paysans ont été dans un premier temps favorables au bolchévisme, simplement cela n’a pas duré longtemps. Très rapidement, au printemps 1918, lorsque les bolcheviks dont le pouvoir était dans les villes ont eu besoin de les ravitailler et de recréer un état, la dictature du prolétariat, avec des antagonismes inévitables avec les campagnes, les paysans se sont opposés au régime, se voyant alors deux ennemis : un ennemi principal, les Blancs, qui voulaient le retour à l’ancien régime et un ennemi secondaire, les bolcheviks, qui voulaient réquisitionner. Lorsque les Blancs ont été vaincus, fin 1919, il est resté un ennemi aux paysans, les détachements ouvriers de réquisition, contre lesquels de formidables révoltes paysannes ont éclaté, révoltes qui ont marqué durablement le rapport entre la paysannerie et le régime, non seulement à court terme mais à moyen terme, voire à long terme, avec un état de tensions et de peur du régime face à ces masses paysannes qui continuaient leur propre révolution sociale, et dont les intérêts n’allaient pas forcément de pair avec les intérêts du prolétariat ouvrier.

Lénine a donc eu l’intelligence, dans un rapport de force qui devenait peu favorable, au début de l’année 1921, de décider une trêve dans l’affrontement entre le régime et la paysannerie. On a longtemps pensé que la NEP (Novaya Ekonomitcheskoya Politika, c’est-à-dire « nouvelle politique économique ») avait été proclamée essentiellement à cause de la révolte de Cronstadt et de la menace que celle-ci faisait peser sur le pouvoir bolchevik. En réalité, comme l’a montré Danilov à partir d’archives, c’est la peur des révoltes paysannes, qui ont pris une extension démesurées au printemps 1921, qui a contraint le régime et Lénine à cette marche arrière, à laquelle un très grand nombre de militants bolcheviks étaient opposés – Domenico Losurdo l’a évoqué à l’instant - notamment dans les villes, mais pas uniquement. Ce conflit est absolument fondamental et Lénine le résout en reculant. On ne sait évidemment pas s’il voyait cette reculade comme du long terme ou du court terme, s’il était prêt à revenir au projet de collectivisation des campagne, toujours est-il qu’il a développé dans ses derniers textes la théorie qu’il nommait « l’alliance des ouvriers et des paysans », théorie reprise en particulier au cours des années 20 par Nikolaï Boukharine, selon laquelle il ne fallait pas forcer les choses et avancer vers le socialisme « à pas de tortue », doucement et sans violence vis-à-vis du monde paysan. En 1929, Staline, contre Boukharine, a fait le choix inverse, celui du grand bond en avant, du tournant, pour des raisons complexes, notamment stratégiques et idéologiques, avec l’idée que la petite paysannerie propriétaire était un élément plutôt rétrograde qui empêchait toute modernisation profonde. On sait à ce sujet que, dans les années 20, un économiste marxiste, Préobajenski, plutôt proche de Trotski avait développé l’idée de « l’accumulation primitive socialiste », en prônant un pompage des ressources agricoles pour permettre l’industrialisation du pays, l’exportation massive de produits agricoles pour importer des machines et pour pouvoir ainsi développer la base matérielle du socialisme et faire de l’URSS un grand pays moderne, industrialisé et prêt à se défendre dans l’arène internationale contre les menaces de l’encerclement capitaliste qu’il diagnostiquait, non sans raison. Toujours est-il qu’en 1929 c’est le choc, le séisme, la véritable guerre menée par le régime stalinien contre la paysannerie qui se traduit par ce qui est sans doute la plus grande catastrophe historique de la période soviétique de l’histoire russe, à savoir la collectivisation forcée des campagnes qui a des conséquences catastrophiques à très long terme puisque cette question de la paysannerie, de l’agriculture soviétique, a été quelque chose qui a eu des effets jusque dans les années 60-70, avec un secteur agricole qui ne s’est jamais remis de la collectivisation et a contribué à la crise finale du système (on sait le problème de l’importation massive de céréales américaines auxquelles l’URSS a eu recours dans les années 70-80).

Nous avons donc essayé de voir à travers tous ces documents envoyés aux plus hauts dirigeants du parti, depuis Lénine jusqu’à Staline, ce qui se passait concrètement dans les campagnes, pendant cette période extrêmement troublée des années 20 et 30.

Pourquoi les rapports de la police politique ? On connaît la fonction répressive de la police politique, mais celle-ci avait une autre fonction fondamentale, une fonction d’information. Dzerjinski [1] écrivait à ce propos : « nous devons être les yeux et les oreilles du régime » et « l’information c’est l’alpha et l’oméga de notre travail ». À travers ces documents, il s’agissait donc de fournir une information fiable sur ce qui se passait dans le pays. Je signale que la question du rôle d’information de la police politique dépasse largement le cadre de la Russie soviétique puisque cette fonction d’information de la police existait dans tous les pays. Il y avait évidemment une tradition russe mais, encore une fois, c’est la Première Guerre mondiale qui a démultiplié cette fonction de surveillance et d’information. Un exemple : en 1913, il y avait à peine 50 responsables dans la 4e section de l’Okhrana – la police politique tsariste – pour traquer l’opinion, les opinions, et rendre compte de ce qui se passait dans les campagnes ; en 1916, à Petrograd, c’était déjà plus de 1500 fonctionnaires qui étaient chargés de compiler les rapports sur le moral de la population dans les campagnes. En France, la fonction de surveillance explose également dans cette période matricielle qu’a été la Première Guerre mondiale.

Ces documents fournissent une information fiable sur ce qui se passe dans les campagnes. Nous avons publié des séries complètes, des années calmes de la NEP, qui montrent une vitalité politique du monde paysan plus grande qu’on ne le croyait, avec les paysans qui réclamaient un parti pour eux comme le parti bolchevik pour les ouvriers, ce qui inquiétait beaucoup les autorités, ou mettaient en avant une revendication forte des années 1905-1906, celle des « unions paysannes », sur le modèle des syndicats ouvriers.

Une grande partie de ces documents est évidemment consacrée aux grands moments de tension avec la paysannerie qu’ont été la collectivisation forcée, la déportation de masse de plusieurs millions de paysans qui s’opposaient à ce qu’on a appelé la « dékoulakisation », mais que Victor Danilov a justement appelé la dépaysannisation (un koulak c’était un paysan qui avait 3 vaches et c’était surtout sur des critères d’opposition politique et non sociaux que se faisait cette chasse aux koulaks). On a beaucoup de documents durs et forts sur les terribles famines qui se sont abattues à la suite de la collectivisation forcée, qu’il serait absurde de qualifier de famines organisées, mais qui sont des conséquences directes de cet énorme chaos, de cette désorganisation de tout le système de production traditionnel, au moment de la collectivisation forcée, et là nous sommes devant des processus qui rappellent beaucoup les grandes famines chinoises consécutives au « Grand bond en avant ».

Et nous avons enfin beaucoup de documents extrêmement intéressants sur la Grande terreur de 1937-1938 dans les campagnes, puisque celle-ci a été bien autre chose que ce qu’en a dit Nikita Kroutchev – et, je ne peux qu’être d’accord avec les passages écrit pas Domenico Losurdo pour critiquer l’approche de Nikita Kroutchev, cachant sa propre responsabilité dans la Grande terreur, noircissant certainement pour des raisons politiques le seul rôle de Staline durant la Grande terreur, alors qu’il faisait partie de ces hiérarques qui l’ont encouragée - et bien autre chose, comme je l’ai montré dans le livre L’ivrogne et la marchande de fleur. Autopsie d’un meurtre de masse, 1937-1938, que la répression contre les seules cadres militaires, économiques, politiques, mais qui était avant tout une grande opération de nettoyage prophylactique social et ethnique décidée par Staline et son groupe dans la perspective de la Deuxième Guerre mondiale, avec cette idée qu’il fallait éliminer tous les éléments qu’il considérait comme des éléments potentiels d’une cinquième colonne d’espions et de « diversionnistes », qui aurait agi dans le dos du régime au moment d’une invasion par l’Allemagne ou la Pologne, ennemi jugé tout aussi important que l’Allemagne. De ce point de vue, la Guerre d’Espagne a été un élément absolument central dans la pensée de Staline, avec comme résultat l’exécution de 750 000 personnes en 16 mois, le plus grand massacre commis en temps de paix en Europe.

Les archives nous ont donc apporté énormément de choses nouvelles, à la fois sur les chiffres et les processus de ce qui a été au fond « la tragédie des campagnes soviétiques », titre que nous avons donné à cette série de 7 volumes.

Victor Danilov est décédé en 2004. Alexis Berelowitch, moi-même, ainsi que quatre autres historiens avons continué ce travail de publication achevé l’année passée. L’État soviétique contre les paysans [2] est un condensé de ces 7 volumes.

Je veux conclure en soulignant à nouveau les changements induits dans notre travail par l’ouverture des archives et la suppression de ce mur qui coupait les historiens occidentaux de ceux de l’ex-URSS, qui ont permis ce travail commun, dont nous ne pouvons que nous féliciter.

Notes

[1] Premier dirigeant de la Tcheka

[2] Nicolas Werth et Alexis Berelowitch, L’État soviétique contre les paysans : Rapport secrets de la police politique (Tcheka, GPU, NKVD) 1918-1939, Paris, Tallandier, octobre 2011, 793 p. (ISBN 978-2-84634-575-9)

(Transcription réalisée par Éric Le Lann à partir de l’enregistrement).


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