Archives - L’organisation du PCF à ses débuts par Serge Wolikow

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Nous publions intégralement ci-après, à partir des originaux issus des archives du PCF, la lettre dite « des 250 », datée d’octobre 1925, et la « Lettre ouverte aux adhérents du parti », de décembre 1926. Deux documents à mettre en liaison avec le congrès du PCF des 20-27 juin 1926 à Lille, dont nous traitons par ailleurs (Voir Un Parti à la croisée des chemins).

Ces deux textes, élaborés à la fin de l’année 1925, ont joué un rôle notable dans l’histoire du PCF même s’ils sont aujourd’hui méconnus. Ils ont représenté des jalons associés à des temps forts de l’édification d’une organisation partisane devenue stable seulement au cours des années 30. Ils renvoient à deux moments du processus de modification des structures du parti qui s’est étalé sur plusieurs années. En fait, ce qu’on a appelé la « bolchevisation »est une opération entamée dès 1923, donc un an avant le lancement officiel du mot d’ordre lors du Ve Congrès de l’Internationale communiste (IC). Elle se poursuit, en France, après 1926, alors même qu’en principe la bolchevisation est achevée. En fait, il a fallu plusieurs années pour que l’opération de transformation du Parti communiste aboutisse, non sans mal, notamment parce que les références russes qui constituaient les principes sur la base desquels elle était effectuée prenaient à contrepied les habitudes et les pratiques héritées du socialisme français.

Ces deux textes nous permettent d’entrer dans le vif des débats et des tensions qui traversent le Parti communiste français (PCF) moins de 5 cinq ans après sa naissance. Identifier leur forme et leur fonction aide à comprendre la richesse des informations qu’ils apportent. La forme épistolaire des deux ne laisse pas d’étonner pour des textes qui portent sur l’activité d’ensemble du parti. Ces deux documents sont fonctionnellement très différents puisque le premier exprime un désaccord transmis à l’Internationale communiste tandis que le second exprime la position de la direction du PCF à l’intention de ses adhérents. Finalement ces deux textes qui se répondent ont en commun d’emprunter une forme d’expression qui contourne le fonctionnement normal de l’organisation. Les opposants doublent la direction nationale tandis que celle-ci s’adresse directement aux adhérents. Ces procédures inhabituelles témoignent des incertitudes qui agitent alors le PCF.

Le PCF, né à Tours d’une décision majoritaire du parti socialiste SFIO, est devenu en 1921 la SFIC, Section française de l’Internationale communiste. Durant les quatre années qui suivent il doit faire face au défi d’une situation politique française où le mouvement ouvrier divisé est affaibli face à une droite auréolée du prestige de la victoire, bénéficiant de surcroît du soutien des radicaux. Il doit également se plier aux recommandations de l’Internationale communiste qui n’a de cesse de transformer un parti qu’elle juge réformiste et parlementariste. Les changements de direction, les modifications des structures d’organisation, de 1923 à 1925, vont dans le même sens : il s’agit d’enraciner le parti dans le monde ouvrier, mais aussi de subordonner l’activité syndicale aux orientations du parti. Les cadres issus du syndicalisme révolutionnaire applaudissent dans un premier temps, en 1923, lorsqu’il s’agit d’écarter ceux qui comme Frossard voulaient maintenir l’ancienne manière de diriger le parti. Restés jusqu’alors méfiants à l’égard du PCF comme ils l’avaient été à l’égard de la SFIO, ils adhèrent et entrent dans ses instances dirigeantes locales et nationales. Impulsée par Trotski, cette orientation est l’année suivante relayée par Zinoviev dans un contexte politique transformé. Après l’échec des mouvements révolutionnaires en Allemagne, en 1923, au lendemain de la mort de Lénine, la direction de l’Internationale comme celle du Parti communiste russe se divisent autour des perspectives révolutionnaires et de la stratégie internationale des partis communistes. Lors du Ve Congrès de l’Internationale communiste, en juillet 1924,la transformation des partis communistes est mise à l’ordre du jour comme objectif stratégique central. Alors que l’horizon révolutionnaire s’éloigne, la réorganisation des partis devient la principale tâche du moment, afin de transformer les partis communistes à l’image du parti russe. Le léninisme énoncé par Zinoviev et Staline devient la théorie de la bolchevisation face à Trotski qui dénonce les errements de 1923 en Allemagne, la liquidation de la démocratie interne et l’abandon des perspectives révolutionnaires.

Le lancement de la bolchevisation correspond à des changements de direction dans les partis communistes, en écho à la mise à l’écart de Trotski. En France, Souvarine ainsi que les dirigeants issus du syndicalisme révolutionnaire, Rossmer et Monatte notamment, sont écartés puis exclus, tandis que Sémard, lui aussi issu du mouvement syndical, devient le secrétaire général d’une direction où l’essentiel du pouvoir est détenu par les dirigeants de la fédération de la Seine,A.Treint et S. Girault, qui affirment leur allégeance aux thèses de Zinoviev Durant le deuxième semestre de 1924, lors du IVe congrès du parti, à Clichy en janvier 1925, la réorganisation bat son plein. L’Internationale communiste, comme la direction du parti russe, infléchit ses analyses dès le printemps de 1925 aussi bien dans le domaine international que proprement russe. La ligne gauchiste du Parti communiste allemand est désavouée en août par une intervention publique de Manouilsky qui condamne comme des dérives gauchistes les prises de position du PCA aussi bien à l’égard des syndicats que de la social-démocratie. Dans le même temps, Zinoviev se trouve en difficulté au sein du parti russe et de l’Internationale où grandissent les critiques contre le gauchisme de ses analyses sur l’imminence du fascisme en Europe et la centralisation exagérée au sein de l’Internationale. En France, le délégué de l’IC, Gouralskia constamment appuyé la politique initiée par S. Girault et A.Treint, il a encouragé l’intervention du parti dans le champ des luttes sociales et incité à l’adoption d’une action vigoureuse contre la guerre du Maroc menée par le gouvernement radical du cartel des gauches.

Ainsi le texte des 250, rédigé, transmis en octobre 1925, mais publié seulement en janvier 1926, s’inscrit tout à la fois dans le contexte d’une inflexion de la politique de l’Internationale et dans celui des difficultés rencontrées par le parti pour conduire à bien la bolchevisation entreprise depuis plus d’un an.

La décision de réorganiser les partis communistes est inséparable d’une analyse stratégique qui a culminé lors du Ve Congrès. L’accent avait alors été mis sur la fin prochaine de l’« ère démocratico-pacifiste » et sur le développement prochain de la contre-révolution bourgeoise. Les difficultés des partis communistes étaient expliquées uniquement par leurs erreurs opportunistes. La bolchevisation ne devait pas simplement être le moyen de les réorganiser sur le modèle du parti bolchevik, mais d’en faire des partis avant tout disciplinés idéologiquement et unis, afin qu’ils puissent s’engager avec succès dans les combats révolutionnaires dont la perspective semble proche. Le caractère précipité de la réorganisation, la sous-estimation des problèmes posés par les réactions des adhérents, l’attention secondaire portée aux cellules de quartier, au caractère de masse des partis et à leur situation nationale spécifique furent les conséquences logiques du Ve Congrès de l’IC. Mais la direction du PCF, s’inscrivant sans réserve dans cette orientation, la mit en ?uvre de façon systématique au moment même où, dans l’été 1925, l’expérience aidant, l’IC amorçait un infléchissement sensible de ses conceptions.

À la veille du Ve Plénum du CE de l’IC, au printemps 1925, s’était tenue la première conférence d’organisation [1]. Son objectif selon Piatnitsky était « d’examiner les bonnes et mauvaises expériences des divers partis et de les corriger [2] ». Cette conférence prétendait confronter les expériences déjà très diverses des partis. Elle était également le moyen pour l’IC d’obtenir des informations qui, par ailleurs, ne lui parvenaient qu’irrégulièrement. De plus, les problèmes posés par la réorganisation de l’appareil central des partis et le fonctionnement des nouvelles directions étaient loin d’être résolus. Enfin beaucoup d’interrogations demeuraient quant aux cellules : les cellules d’entreprises devaient-elles rester les seules organisations de base ou bien fallait-il donner une plus grande place aux cellules de rue ? Comment organiser leur travail pour qu’elles aient une activité politique régulière... ? Un certain souci de réalisme s’alliait à la préoccupation, affirmée à plusieurs reprises, de voir les partis communistes conserver ou conquérir une influence de masse. Il s’agit surtout pour l’Internationale d’arriver à mettre en place des structures nouvelles de direction et de fonctionnement, identiques dans leurs principes pour tous les partis. Les différents textes adoptés par la conférence, puis le Ve Plénum, constituent ensuite des références impératives pour chaque parti.

La délégation française, forte des succès qu’elle n’hésite pas à détailler, intervint à de nombreuses reprises pour affirmer ses positions. Elle était composée de membres du Comité central, de la Région parisienne et de celle du Nord. Facilement critiques à l’égard des autres partis moins avancés que le PCF dans la réorganisation, les délégués français ont un point de vue particulièrement tranché sur la question des cellules de rue, alors que la section d’organisation de l’IC est gagnée par une certaine circonspection. Thorez, repoussant la formation des cellules de rue, justifia la suppression des organisations territoriales. « Les cellules de rue n’ont guère réussi. Elles ont été, au contraire, des foyers de déviation. Elles ont donc été dissoutes et leurs membres rattachés à des cellules d’usine. » Cette thèse, reprise par toute la délégation française, provoqua une réaction mesurée de Piatnitsky soucieux d’éviter une déperdition d’adhérents. « Le parti français dit que les cellules de rue sont superflues ; d’autres partis disent le contraire. Je ne veux pas défendre les cellules de rue. Si les conditions sont telles qu’on peut s’en passer, alors, je serai le premier à les combattre (...) Je ne dis pas que le parti français doive immédiatement créer des cellules de rue, mais le parti français et la jeunesse qui sont tout à fait opposés aux cellules de rue ont entrepris la création de groupes de travail au lieu du domicile. Cela prouve que l’on ne peut se passer d’organisations comme celles des cellules de rue. »

Le texte des 250, rédigé, transmis en octobre 1925, mais publié seulement en janvier 1926, s’inscrit tout à la fois dans le contexte d’une inflexion de la politique de l’Internationale et dans celui des difficultés rencontrées par le parti pour conduire à bien la bolchevisation.

La direction de l’Internationale, désormais plutôt favorable aux cellules de rue, n’avait cependant pas d’avis encore complètement arrêté, d’autant que les dirigeants russes manquaient d’expérience. Cependant les remarques de Piatnitsky indiquaient un infléchissement tactique de l’IC qui modifiait ses positions tout en évitant de les théoriser.

L’appréciation globale de l’IC sur la réorganisation en France restait encore positive, au vu des résultats présentés par la direction de PCF. Celle-ci n’avait-elle pas indiqué, par la bouche de son secrétaire à l’organisation, Sauvage, que la réorganisation était effective dans les principales régions, que le nouvel « appareil central » du parti, avec le Comité central, le Bureau politique, le Bureau d’organisation, le Secrétariat et différentes commissions, était mis en place. Sauvage, à l’appui de son appréciation optimiste, avait cité le chiffre de 2500 cellules concentrées dans les différentes régions [3]. Il précisait cependant que la réorganisation n’est pas terminée partout, indiquant qu’il restait environ 1 000 sections locales encore à transformer [4]. Bientôt, cependant, l’IC intervint pour opérer des rectifications, vu les difficultés de fonctionnement du parti, carla situation réelle était fortement contrastée.

La Lettre des 250 et son contexteDe fait, à l’automne 1925, le PCF, en proie à de nombreuses difficultés, est conduit, en liaison avec l’Internationale, à infléchir l’ensemble de son activité. À la fin du mois d’octobre 1925, une lettre critiquant la politique du PCF est adressée au « Comité exécutif de l’Internationale communiste ». Son contenu et ses 250 signatures expriment bien l’ampleur du mécontentement. Parmi les inspirateurs de cette lettre on trouve Rosmer et Dunois qui ont été exclus de façon expéditive lors du Congrès de Clichy Ils sont résolument hostiles à la politique suivie depuis le Ve Congrès de l’IC, mais d’autres, ayant approuvé la bolchevisation, se retrouvent maintenant d’accord avec eux pour mettre en cause la ligne suivie et la direction du parti. Il ne s’agit pas de simples militants, mais de syndicalistes, d’enseignants, de jeunes universitaires et de nombreux élus, des députés notamment. Cette lettre n’est publiée par les Cahiers du bolchevisme qu’en janvier 1926 [5], mais, rédigée fin octobre, elle témoigne bien des critiques dont la politique du PCF est alors l’objet. Elle nous éclaire également sur la détermination de ces militants qui sont persuadés que la direction du PCF ainsi que sa politique vont connaître le même sort qu’en Allemagne, quelques semaines plus tôt ! C’est-à-dire être changés par l’IC ! Le début de la lettre exprime bien cette idée tandis que l’appel à une intervention de l’IC est explicite. Les débats dans le parti russe, les récentes interventions de l’IC dans les travaux du PCA sont autant de signes d’un changement que les dirigeants de l’opposition, associés à Souvarine dans sa revue Le Bulletin communiste, appellent l’IC à réaliser en France. Leur critique revêt un caractère systématique puisqu’elle met en cause la bolchevisation et l’orientation suivie depuis le Ve Congrès. Elle est habile en mettant au premier plan les erreurs et les difficultés que l’IC a déjà signalées et dénoncées dans d’autres partis. Ainsi les « 250 » dénoncent la façon hâtive avec laquelle les dirigeants du parti ont conduit la réorganisation. Tirant argument des difficultés rencontrées et des erreurs commises, ils en concluent que « les cellules ne peuvent pas constituer actuellement la base du parti ». Ils proposent en conséquence que, « sans supprimer les cellules d’usine, en s’efforçant, au contraire de les multiplier, il faut revenir sans tarder à la Section territoriale comme base organique du parti ».

Par ailleurs, la lettre dénonce les échecs électoraux et le fiasco de la grève générale du 12 octobre. Sont notamment critiquées les outrances verbales contre les socialistes et les radicaux, un temps qualifiés de fascistes, ou les mots d’ordre de fraternisation proposés comme base pour l’action commune contre la guerre du Maroc. « L’échec complet de la campagne pour l’unité syndicale » est imputé aux dirigeants du parti et de la CGTU accusés de bluff et d’exagération. La politique du parti, caractérisée comme politique du « cavalier seul », est mise en cause. Très habilement, la lettre propose comme seul remède le retour au centralisme démocratique et l’instauration d’une large discussion dans le parti.

À la Conférence nationale d’Ivry, le 30 octobre, les résultats positifs de la réorganisation sont réaffirmés, mais ne s’y expriment ni les critiques des signataires de cette lettre ni même les inquiétudes de nombreux cadres régionaux. Malgré tout, le malaise a tendance à s’élargir aux dires mêmes de Crémet, chargé du contact avec les régions, cela quinze jours après cette Conférence nationale,bien vite dépassée. « Très peu de camarades de province ont parlé à la Conférence nationale, parce qu’ils ne veulent pas qu’on les assimile à la droite, et disent-ils aussi, parce qu’ils ne veulent pas donner d’armes à la droite, ni gêner le travail de la direction du parti. [6] »

En somme, la Lettre des 250, en combinant critiques de fond et remarques factuelles, rassemble à la fois ceux qui mettent en cause la politique du parti, qu’ils soient ou non exclus, et ceux que tel ou tel aspect de son activité mécontente. En ce sens, elle est susceptible de voir son audience grandir, comme l’indique le nombre, la notoriété et la diversité de ses signataires. Contrairement à ce que laisse entendre cette lettre, la direction du parti n’est pas insensible aux problèmes de fonctionnement et d’activité de l’organisation communiste. Mais, faute d’être discutées et analysées, les difficultés auxquelles les dirigeants communistes se heurtent provoquent une situation de blocage dans le fonctionnement même du Bureau politique et constituent un terrain favorable à l’affirmation de divergences.

Le mauvais fonctionnement du Bureau politique, en octobre-novembre 1925, est l’indice de désaccords qui s’expriment surtout par des refus et des absences systématiques. Au lendemain de la grève du 12 octobre, cette situation s’aggrave tandis que le Secrétariat du parti, animé par S. Girault et A.Treint, met sur pied la Conférence nationale qui réaffirme sans restriction la validité du travail accompli depuis dix-huit mois. La faible participation aux réunions du BP et du CC devient en octobre un fait patent dont le délégué de l’IC, pourtant peu critique à l’égard de Girault et de Treint, souligne la gravité en faisant remarquer, lors de la séance du BP du l5 octobre, que seuls trois membres titulaires sont présents.

Ces oppositions cristallisent pour une large part la diversité persistante des courants constitutifs d’un parti encore bien jeune. Elles expriment également la pluralité des choix politiques auxquels le PCF se trouve confronté dans une situation de crise de la gauche radicale et socialiste.

Les difficultés de fonctionnement de la direction grandissent et sont bientôt au centre des discussions du Bureau politique.

Au fil des réunions du BP, les divergences entre dirigeants apparaissent progressivement, à la faveur des initiatives politiques à prendre et en relation avec le malaise grandissant dans le PCF. Monmousseau, dirigeant syndical depuis moins d’un an à la direction du parti, nie l’existence de divergences politiques, mais souligne les problèmes de fonctionnement du BP et ses relations difficiles avec la CGTU, aspect pourtant central de la politique suivie depuis le Congrès de Cli-chy Il indique d’entrée : « Je suis de ceux qui viennent au BP avec l’impression de perdre leur temps. Apporter des critiques ? Cela ne servirait à rien. La direction unique n’a jamais existé. C’est le problème de deux générations, de deux façons d’agir, de deux façons d’avoir une vue d’ensemble. Nous ne le résoudrons pas de sitôt. [Il poursuit] Il y a un relâchement non pas seulement dans le parti, mais partout, dans les syndicats, à la Commission exécutive. Nous n’avons pas gagné la confiance du parti et nous perdrons la confiance des syndicats [7]. »

Sémard quitte le terrain des problèmes d’organisation pour souligner que les carences de la direction proviennent de conceptions erronées. Sur ce point, il met en cause l’IC : « À l’IC, on a surestimé les possibilités du PCF et on lui a imposé des tâches d’organisation, alors qu’il se trouvait en face de tâches politiques considérables [8]. »

Les divergences, cristallisées sur des problèmes d’organisation, traduisent de façon biaisée des difficultés politiques. Elles se manifestent progressivement dès octobre et préludent aux changements d’orientation de début décembre. Les divergences se précisent à propos des enseignements de la grève du 12 octobre. Au lendemain de celle-ci, les membres du BP se réunissent afin d’en faire le bilan. À cette occasion apparaissent leurs désaccords sur les rapports parti-syndicat, la manière d’organiser les luttes et l’évolution de la situation politique. Si tous s’accordent pour considérer que la grève a été un succès, les analyses qu’ils en font diffèrent largement.

La différenciation des positions et des analyses parmi les membres du BP s’accentue ainsi à la faveur de la crise politique française et de l’inflexion de la stratégie de l’IC. Pour autant, le collectif dirigeant du PCF réussit, dans les semaines suivantes, à prendre des initiatives inédites qui, avec l’appui de Manouilsky lui permettent d’engager un processus de rectification. De la sorte, le malaise et le mécontentement diffus dans le parti sont effectivement combattus, mais la transformation de la direction n’est qu’amorcée en raison des divisions et des oppositions qui se manifestent alors en son sein. Ces oppositions cristallisent, pour une large part, la diversité persistante des courants constitutifs d’un parti encore bien jeune. Elles expriment également la pluralité des choix politiques auxquels le PCF se trouve confronté dans une situation de crise de la gauche radicale et socialiste.

La Lettre ouverte aux membres du parti est adoptée par la Conférence nationale du PCF, tenue les 1er et 2 décembre. Ce document marque l’aboutissement de débats animés et dénoue une crise grave de la direction tout en amorçant une nouvelle orientation du parti.

En présence de Manouilsky représentant la direction de l’Internationale, arrivé à Paris en provenance de Berlin où il a contribué à infléchir l’orientation du KPD, la décision d’une réunion exceptionnelle des instances dirigeantes a été prise par le Bureau politique en raison des divisions qui traversent la direction et surtout des difficultés provoquées par une orientation politique marquée par un volontarisme centralisateur qui a suscité mécontentement et montée des oppositions, comme en témoigne la Lettre des 250 envoyée à l’Internationale, à la fin du mois d’octobre. La tenue d’une Conférence nationale, du 18 au 20 octobre, moins d’un mois et demi après la conférence d’Ivry, est inhabituelle. Elle est convoquée sans être précédée de réunions régionales ni même d’une réunion particulière du Comité central. Cette Conférence nationale est en réalité une réunion du Comité central élargie aux secrétaires régionaux du parti et aux secrétaires des Unions départementales de la CGTU. C’est Thorez qui l’a organisée avec Crémet. La décision de sa tenue a coïncidé avec l’arrivée de Manouilsky le 27 novembre. L’initiative prolonge les débats commencés dans le BP et concrétise les remarques de Manouilsky selon qui une des causes du malaise du parti provient de l’absence de discussions. Le dirigeant soviétique, dans son intervention préliminaire, reprend devant la conférence toutes les critiques qu’il a formulées les jours précédents auprès du BP, puis il encourage les participants à s’exprimer largement : « Je demande aux camarades de dire tout à fait franchement leur opinion, qu’une discussion sérieuse s’engage [9]. » À la différence des séances habituelles du Comité central ou de la précédente Conférence nationale, les secrétaires régionaux, mis en confiance, interviennent pour présenter la situation du parti dans leur région [10]D’autres signalent la difficulté du parti à s’implanter dans les entreprises face à la répression patronale et à l’activité des réformistes, notamment en Lorraine ou en Franche-Comté. Avec des nuances, la plupart des secrétaires fédéraux approuvent les remarques de Manouilsky Trouillard, de Basse-Seine, considère ainsi que « la faiblesse du parti n’est pas seulement une faiblesse de la direction. Nous sommes tous responsables [11] ». Charles, du Nord-Est, trouve certaines critiques exagérées : « On a exagéré le malaise du parti que nous avons été les premiers à souligner. Nous apercevons au contraire un développement du parti dans toutes les questions [12]. » Il n’y a pas d’un côté la direction et de l’autre les secrétaires régionaux, car ils n’ont pas tous la même appréciation de la situation. Ils insistent ensemble sur l’amélioration nécessaire et urgente de l’activité du parti dans les domaines que Manouilsky a évoqués : les rapports avec les syndicats, le front unique, la démocratie intérieure.

À la fin de la première journée de la réunion il est décidé, à l’instigation de Manouilsky, de rédiger une Lettre ouverte au parti qui expose les analyses et les décisions adoptées par la conférence. La composition de la commission chargée de la rédaction de cette Lettre reflète la volonté d’y inclure les préoccupations des secrétaires régionaux puisqu’ils s’y retrouvent à côté des membres du BP [13]. La rédaction de ce texte n’est achevée qu’après la clôture de la conférence et au lendemain d’une nouvelle discussion du BP [14] qui charge Thorez, Sémard et Doriot de sa mise au point finale et de sa publication dansL’Humanité [15].

Cette Lettre diffère de la résolution adoptée par la Conférence nationale précédente par sa structure, ses thèmes et son ton. La première résolution constate les faiblesses et les fautes en les situant exclusivement au niveau de la vie intérieure du parti. Elle se contente de signaler, pour s’en inquiéter, l’absence de discussion et la peur de s’exprimer qui règnent dans le parti. Elle reconnaît « le léger malaise persistant » avant d’affirmer, dans une partie positive, la nécessité d’appliquer correctement le centralisme démocratique qui combine libre discussion et discipline. L’activité effective du parti, son contenu idéologique et ses modalités pratiques n’y sont pas examinés. Les difficultés sont mises au compte d’une mauvaise application.

La comparaison des phrases introductives des textes des deux conférences, à quelques semaines d’intervalle, permet de saisir d’entrée et concrètement la nouveauté de la Lettre ouverte. La résolution d’octobre commençait ainsi :

« Notre Conférence nationale a été des plus intéressantes et d’une excellente tenue. Elle a établi que le niveau politique de notre parti s’est sérieusement élevé depuis le Congrès de Clichy et a marqué un pas de plus vers sa bolchevisation [16]. »

La première phrase de la Lettre Ouverte, elle, est lapidaire :

« La conférence du parti, réunie les 1er et 2 décembre, marque le début d’une étape nouvelle dans la vie du parti. »

Cette phrase situe d’entrée la portée du texte. Le terme d’étape introduit le thème du changement non comme rupture ou tournant, mais comme moment spécifique d’un cheminement. Il ne s’agit pas d’une étape franchie, mais d’une étape nouvelle dans laquelle le parti ne fait que commencer à entrer : « le début d’une étape importante ». C’est signaler d’emblée la nouveauté des travaux de la conférence. Cette nouveauté est inscrite dans l’évolution du parti depuis sa constitution. Le rappel en quatre courts paragraphes des luttes pour fonder le parti « sur le terrain des principes du communisme » trace le bilan positif de l’activité du parti dans les années précédentes. Ayant fait ses preuves dans la lutte contre les guerres coloniales, dans la lutte pour la défense des intérêts de la classe ouvrière, « il devait maintenant aborder les grandes tâches posées devant lui par la gravité des événements ».

Cette brève introduction précède une analyse de la situation politique présentée sous le titre « la crise du régime en France ». Cette première partie indique le souci prioritaire de modifier la politique du parti en fonction de la situation. Les éléments d’analyse avancés les semaines précédentes sont repris et assemblés : le tableau de la crise politique ainsi tracée est bien différent de celui esquissé jusqu’à l’automne. L’accent est mis sur l’incertitude de la situation politique, sur le danger du fascisme dont l’activité n’est pas sans écho parmi les masses désorientées. La faillite de la politique du Cartel étant rappelée, c’est l’urgence de rassembler les larges masses contre le fascisme, « pour résoudre révolutionnairement la crise », qui est soulignée. La Lettreprocède ensuite à un examen critique et à une redéfinition des aspects essentiels de la politique du parti. Sont abordés successivement les questions du Front unique, les rapports avec les syndicats et la vie intérieure du parti. Il s’agit de reformuler toute la politique du parti en y apportant des modifications substantielles. Par rapport aux résolutions antérieurement adoptées par le CC, la démarche est renversée. L’objet du texte n’est plus l’exposé, même critique, des conditions d’application d’une ligne politique dont la teneur est mise entre parenthèses, mais l’analyse du contenu même de la politique du parti.

La Lettre passe en revue les différents aspects de cette politique en liant critiques et modifications souhaitables : attitude à l’égard des masses et politique de front unique, lutte pour les revendications immédiates et politique syndicale adaptée sont mises en relation. LaLettre consacre un long développement au Front unique afin de le faire « comprendre et appliquer de façon complète par le parti ». Le rappel circonstancié des modalités de cette tactique confirme que c’est « dans la situation présente, la seule tactique de défense effective et de sauvetage des masses menacées ». L’évocation des dangers opportunistes et sectaires met en valeur une conception positive et réaliste de la politique de Front unique. Cette conception du Front unique est à la base des récentes propositions adressées à la SFIO. La nouveauté du texte tient surtout à l’autocritique à laquelle la direction du parti se livre en évoquant les erreurs commises, ces derniers mois, dans la politique de Front unique. Cette autocritique est complétée par l’exposé de la nouvelle orientation centrée sur les revendications et le Front unique. Ce passage tire les enseignements généraux des difficultés rencontrées par le parti sans préciser cependant le contenu ou le programme du Front unique dont l’urgence est pourtant affirmée. Le texte ne détaille pas, non plus, les conditions, les possibilités et l’ampleur des propositions susceptibles d’être adressées de nouveau à la SFIO.

La conclusion de la Lettre ouverte, dirigée contre l’opposition, traduit le souci de la direction du parti d’isoler les chefs de cette opposition au moment même où le bien-fondé de leurs critiques semble reconnu.

La Lettre prend soin d’affirmer que cet exposé, en partie autocritique, ne peut être interprété comme une justification des critiques antérieurement émises par les opposants. Ces critiques sont dénoncées comme dangereuses en matière d’organisation, puisqu’elles mettent en cause la restructuration du parti en cellules. Sur la vie interne du parti et ses rapports avec les syndicats, la lettre reprend les analyses de Manouilsky L’exposé comporte cependant des accents nouveaux sur l’amélioration du travail de direction et les diverses situations régionales.

Le passage consacré aux rapports avec les syndicats évoque le rôle d’avant-garde des communistes, mais souligne qu’il ne peut être décrété administrativement et qu’il faut le conquérir politiquement dans les luttes. Dans le traitement des problèmes d’organisation et de fonctionnement du parti, il y a également une évolution sensible. La nécessité de poursuivre et d’achever la réorganisation du parti sur la base des cellules est réaffirmée, mais il est également indiqué, avec une vigueur nouvelle, que « la réorganisation sur la base des cellules ne signifie nullement la suppression du travail local ». Cette formule répond aux nombreuses critiques et difficultés suscitées par la transformation des sections territoriales en cellules d’entreprises. Elle reconnaît l’activité locale du parti et donc, au plan de l’organisation, les cellules de rue, selon la terminologie alors en usage dans l’IC.

La conclusion de la Lettre, dirigée contre l’opposition, traduit le souci de la direction du parti d’isoler les chefs de cette opposition au moment même où le bien-fondé de leurs critiques semble reconnu. « Contre eux, le parti unanime mènera une lutte implacable, pour arracher à leur influence chaque ouvrier qui aurait pu un instant se laisser égarer par eux. » Ce ferme épilogue n’infirme cependant pas la tonalité générale de cette Lettre, finalement publiée par L’Humanité le 6 décembre. Ce texte modifie sensiblement la politique du parti dans des domaines essentiels et annonce des modifications dans l’organisation en vue de la rendre adéquate à la nouvelle orientation. Le processus de réorganisation de la direction autour de P. Sémard est amorcé au cours de la seconde partie de la Conférence nationale, il sera mené à son terme lors d’une réunion du comité exécutif de l’IC en février 1926 puis lors du Ve Congrès du parti.

[1] Correspondance internationale n° 61, 15 mai 1926.

[2] Ibid.

[3] Piatnitsky, en mars 1926, reconnaît 2300 cellules au PCF.Correspondance Internationale n° 61, 15 mai 1926.

[4] Op. cit.

[5] « Comment la droite man ?uvre », Cahiers du bolchevisme n° 35, 15 janvier 1926.

[6] Bureau Politique, 14 novembre 1925, Rgaspi 517/1/249.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Conférence nationale, 1er décembre 1925, Rgaspi 517/1/234.

[10] « Sans l’intervention de Kirsch, je n’aurais pas exprimé mon avis, mais je suis entièrement d’accord avec lui. Il est bien certain qu’il y a un malaise, un manque de liaison avec le centre et la province, un manque de camaraderie. » Intervention de M.Trouillard, de la Basse-Seine, Conférence nationale, 1er décembre 1925.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] « Une commission composée des camarades Vilatte, Béors, Charles, Devernay, Sémard, Thorez, Costes, Trouillard, Treint, Froimage, Doriot est chargée de rédiger une résolution politique : Lettre ouverte au parti pour la conclusion de la discussion qui vient d’avoir lieu », ibid.

[14] Bureau politique, 5 décembre 1925, Rgaspi 517/1/249.

[15] L’Humanité, 6 décembre 1925.Voir ce document en annexe.

[16] Résolution de la Conférence nationale d’Ivry, CB, n° 11, 1925.

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