Visée communiste et développement humain durable

par Arnaud Spire

Philosophe, journaliste, conseiller de la Fondation Gabriel Péri.

24 novembre 2009

Séance du Mardi 24 novembre avec Arnaud Spire, Philosophe .

Le développement est une notion qui a un caractère passe-partout. Dès lors que le point de départ de la pensée est la notion abstraite de développement ou de progrès, toute chose prend un aspect très simple. La dialectique du réel et de la pensée est niée au profit d’une généralité abstraite. La contradiction entre l’ancien et le nouveau ne peut plus, dès lors, être pensée. L’idée que, d’un point de vue dialectique, « la vérité est toujours concrète » se transforme en généralité abstraite. Les ébranlements cycliques qui jalonnent l’histoire du capitalisme se succèderaient à l’identique et aucun ne déboucherait sur une nouvelle ère. Est-ce le cas de la crise mondiale que nous vivons aujourd’hui ?

L’introduction de la visée communiste dans ce que l’ONU nomme « développement humain durable » met en relief les limites économiques et écologiques de ce processus. Le revers de la mondialisation, n’est-ce pas sa finitude géographique ! Les limites de la poursuite de la financiarisation du capital, c’est la récession et la surproduction généralisées. La fin de « l’équilibre de la terreur » coïncide avec l’impossibilité d’une troisième guerre mondiale salvatrice du système capitaliste. Il importe, dans ces conditions, d’introduire, dans le mode de production, une dimension émancipatrice rompant avec l’exploitation de l’homme par l’homme. Comment réussir enfin la rencontre des révoltes et d’une rupture révolutionnaire ?


Compte-rendu

Lors de la seconde séance du séminaire « Quel nouveau type de développement ? » le philosophe Arnaud Spire a interrogé la notion de développement durable à partir des réflexions critiques de Marx et dans une confrontation avec la perspective émancipatrice du communisme. Il a montré que pour ce penseur du dépassement du capitalisme, les notions abstraites de progrès et de développement tendent à faire des formes historiques passées des étapes conduisant à celles d’aujourd’hui. Ce sont donc des notions empreintes de déterministe. A ce titre et sous cet angle, le développement, fut-il durable, peut se révéler n’être fondamentalement que la poursuite de l’état de chose existant. Leur usage dans le cadre d’une logique formelle –celle du capitalisme- ne permet pas de penser le concret comme fruit d’une multiplicité de causes tendancielles qui le maintiennent toujours ouvert sur une pluralité de possibles. Parmi ceux-ci, l’intervenant rappelle qu’il y a l’utopie concrète du communisme, conçu ici comme un processus d’émancipation qui fonde le royaume de la liberté sur celui de la nécessité. Or il y a antagonisme entre ces deux royaumes. Dans celui de la nécessité, auquel on ne peut échapper, la seule liberté possible pour « les producteurs associés » est d’établir des relations rationnelles et justes dans leurs échanges entre eux et avec la nature. Quant au royaume de la liberté, il ne débute qu’au-delà de celui de la nécessité avec la réduction du temps de travail, faut-il y insister, et la fin des contraintes imposées de l’extérieur.

Au regard de cette analyse, que peut-on déceler dans le concret actuel ? Selon A. Spire, la crise du capitalisme financiarisé met en lumière les changements qui affectent ce mode de production. De vecteur de décuplement, le capital accumulé sous le contrôle des marchés financiers est devenu destructeur. Les multiples crises et leurs conséquences qui affectent à un niveau jamais atteint peuples et planète en sont les révélateurs. Dans ces conditions comment peut évoquer les objectifs du développement durable, à savoir « répondre aux besoins des populations actuelles sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » s’interroge-t-il ? Dans le cadre d’un capitalisme converti à l’écologie et pour lequel ce qui doit durer c’est la croissance et l’accumulation du capital ? Ne serait-on pas alors placé devant un oxymore où la durabilité –le temps long des solutions- est évoquée pour masquer l’urgence de l’action devant les dégâts actuels que produit le temps court des marchés en quête de rentabilité ? Du fait d’un certain nombre de limites systémiques, spatiales et temporelles, il n’y a pas d’issue capitaliste à la crise actuelle qui verrait une nouvelle croissance satisfaire les besoins humains dans le cadre d’un développement respectueux de l’environnement naturel des peuples. Pour l’intervenant, il ne peut y avoir de solutions inscrites dans un autre type de développement sans lutte et rupture avec la logique capitaliste, sans changements dans les rapports sociaux. Une issue à la crise devra se fonder sur la libération et la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme : « Si développement humain durable il y a, cela ne peut que coïncider tendanciellement avec l’émancipation de l’humanité. »

Au cours du débat qui a suivi, Sylvie Mayer, responsable d’une commission de travail sur l’économie équitable, a rappelé que si la notion de développement durable peut-être récupérée et dévoyée, elle n’en comporte pas moins des germes d’anticapitalisme – ce que semble avoir compris le grand patronat qui a pris au sérieux cette dimension dès le sommet de Johannesburg pour mieux l’étouffer- parce qu’elle renvoie, entre autre, aux liens entre économie, social et environnement. C’est un point d’appui dont il faut savoir se servir pour avancer dans le débat d’idées. D’autres intervenants ont notamment insisté sur le fait que le développement ne devez pas seulement s’examiner et se penser sous le prisme de l’économie. La nécessité anthropologique ne peut-elle inclure d’autres dimensions propres au processus jamais achevé d’humanisation de l’humanité ?