Une république juste, juste une république (3)
par Denis Fernàndez-Recatalà
Ecrivain.
avril 2007
Cet article est le troisième d’une série de quatre. Les deux précédents sont en ligne :
Une république juste, juste une république ? (1)
Une république juste, juste une république ? (2)
En avril 1931, les républicains remportent les élections municipales. La monarchie tombe. Alphonse XIII abdique et prend la fuite. La République des travailleurs de toutes sortes est proclamée. Pendant les deux premières années de son exercice, le gouvernement républicain s’oblige à des réformes démocratiques et réprime les mouvements ouvriers et paysans. En 1933, le biennat réformateur cède la place au biennat noir et à une Restauration masquée…
APRÈS LE MASSACRE DE CASAS VIEJAS, la majorité parlementaire qui soutient Manuel Azaña se lézarde. On assiste à des transformations à vue. Ainsi, Lerroux, le ministre radical des Affaires étrangères qui s’était élevé non sans grandiloquence contre la tuerie, endosse les habits neufs pour lui de l’extrême modéré. Jusqu’alors, il s’était distingué par des discours corrosifs, révoltés, réfractaires à l’ordre et rétifs au communisme. Désormais, il change son fusil d’épaule, sans se départir de sa démagogie. On lui prête des ambitions comme on prête aux riches.Toutefois, soulignons que ces ambitions émergent dans un climat qui les favorise. Elles naissent du désarroi social et politique. De 1931 à 1933, la République s’est cherchée. Elle a titubé sans jamais trouver son équilibre. Elle trébuche sur la question sociale. Elle a professé des promesses qui ne se sont concrétisées que très imparfaitement. Elle a prodigué des violences qui ont débouché sur des crimes. Elle a accumulé contre elle des colères ouvrières et paysannes et les ressentiments d’une population, l’autre Espagne, que ses agissements, accompagnés de rodomontades idéologiques, anticléricales, n’ont pas rassurée. Elle s’est coupée de ses auxiliaires les plus fervents, c’est-à-dire de femmes et d’hommes qui avaient placé leurs espoirs en elle sans en toucher les dividendes politiques et sociaux. Elle n’a pas su apaiser les couches, moyenne et petite bourgeoisie, qui l’auraient confortée. Elle a dilapidé un capital de confiance qui culminait, parfois, à une certaine naïveté. Le désir qu’elle avait suscité s’émousse. La République était belle sous le règne d’Alphonse XIII. Son exercice, hasardeux, contribue à la flétrir. La République apeure les uns et révulste les autres.
EN 1933, DONC, AZAÑA PERD PIED, ET LA RÉPUBLIQUE PATINE. Plus encore, on dirait, comme l’écrivait Antonio Alcalà Galiano au début du XIXe siècle que « l’Espagne reste à faire », qu’elle reste un rébus à déchiffrer ou un puzzle à reconstituer. Les deux Espagne antagonistes s’épient. Lerroux manœuvre. Il surfe sur les mécontentements les plus divers. Il se déplace vers un « centre », identifié à la modération, un centre qui s’écarte des républicains de gauche et des socialistes. Et, du même coup, tout en déclarant le contraire, il se livre aux droites, aux monarchistes et à un fascisme encore timide bien qu’assidu aux brutalités. De fait, son glissement encourage des forces qui veulent en découdre et que la victoire républicaine d’avril 1931 avait un instant pétrifiées.
Manuel Azaña perd trois élections successives. Les anarchistes ont appelé au boycott des urnes. Il manque aux républicains réformateurs un million et demi de voix. Dans cette atmosphère qui endeuille la paysannerie pauvre et la classe ouvrière, l’aversion du gouvernement Azaña se traduit par un silence.
EN NOVEMBRE, les droites remportent deux cents sièges et les centristes de Lerroux cent cinquante. Lerroux, l’homme d’un centre musclé, sinon « body buildé », plastronne. Ses prétentions ne sont pas absurdes, elles sont inopportunes. Il clame qu’il gouvernera sans les conservateurs. La gauche républicaine qu’il vient de trahir lui fait défaut, et bientôt le parti radical, son parti, se scindera. Lerroux voulait réconcilier. Il rebute très vite une fraction non négligeable de ses propres troupes.
Il a préjugé de ses forces et surestimé ses capacités. La réalité l’a démenti. Il ne sera pas l’artisan d’une voie médiane, celle d’une modération consentie. Il se projette dans une fuite en avant. L’accord avec la droite devient à ses yeux inévitable. Sa grande entreprise s’abîme dans la médiocrité des compositions ou recompositions gouvernementales.
En l’occurrence, la combinaison Lerroux-Gil Robles surprend plus qu’elle n’étonne. Elle surprend les monarchistes arc-boutés au cléricalisme – ils réfutent la mésalliance de catholiques et de francs-maçons – et n’étonne pas une gauche parlementaire en voie de radicalisation et déçue de plus en plus par la représentation. Lerroux est le seul à s’entendre et à se comprendre. Son dessein, rapprocher des contraires afin d’élargir son audience et tempérer les passions, est voué à la faillite. Comme ses prédécesseurs, il tient compte de la crise sociale tout en sous-estimant son ampleur et sa profondeur.
En définitive, bon gré mal gré, il se soumet à l’influence des conservateurs et se mettra quasi à leur service. Gil Roblès, l’homme de la CEDA, la Confédération espagnole des droites autonomes, séduit par Dollfuss – il a effectué son voyage de noces en Autriche où il découvre un ordre et un régime qui lui parlent – et Mussolini, lui tire le tapis sous les pieds. Leroux gouvernera, certes, mais en tant que supplétif d’une alliance politique des droites qui croit l’heure de sa revanche venue et s’active à la Restauration, à une Restauration qui s’injecte un semblant de modernité en puisant ses modèles en Italie et en Autriche, mais qui, surtout, parvient à ajuster le vieil appareil réactionnaire à un nouveau stade de l’autoritarisme. Pour lui, Gil Robles, la modernisation économique et politique de l’Espagne passe par un durcissement et une re-fondation d’un État directeur. Il se réfère, à l’évidence, à un XVIIe siècle absolutiste conjugué à un XXe totalitaire, à une politique de Dieu assise dorénavant sur les théories fascistes del stato totalitario. Gil Robles, si l’on peut dire, c’est le catholicisme plus l’électricité.
Pour clarifier sa position et en quelque sorte l’énoncer, Gil Robles ne ménage pas les symboles. Début avril 1934, il convoque ses formations à l’Escurial, habité encore par le spectre de Philippe II, le roi de la contre-réforme et, par conséquent de l’Inquisition triomphante. Il est ovationné par ses partisans qui empruntent alors leur liturgie au fascisme en scandant par salves « Chef ! Chef ! Chef ! » comme on hurle « Duce ! » à Rome. Il affirme : « Nous prendrons le pouvoir quand nous le voudrons. » Écho mussolinien, l’assistance lui répond : « Les chefs ne se trompent jamais. » Puis, afin de valider une alliance du nouveau et de l’ancien, le public exulte : « D’abord l’Espagne, et par-dessus L’Espagne, Dieu ! » Gil Robles réussit son coup, alors qu’une grève générale paralyse Madrid afin de contrer son élan
. Le dirigeant de la CEDA compte sur les réflexes nationaux-catholiques, et il mime le fascisme Les fascistes lui renvoient la balle comme par anticipation. Jusqu’alors dispersés, ils fusionnent vers la mi-février La Phalange de José Antonio Primo de Rivera se fond à la JONS (Junte d’offensive nationale syndicaliste), la formation groupusculaire de Ramiro Ledesma de Ramos. Ils impriment sur le drapeau rouge et noir de l’anarchie, emblème d’une vision de la révolution dans la péninsule, le joug et les flèches des Rois Catholiques, Isabelle et Ferdinand. Conservateurs ravalés, liftés, et fascistes échangent des signes et se dirigent, pour ainsi dire, les uns vers les autres. Les premiers esquissent un ancrage dans un présent dictatorial quand les seconds tentent de s’enraciner dans une pérennité débarrassée de sa désuétude. La question de l’héritage national occupe les esprits. Bientôt, la gauche le disputera aux droites à la faveur du Front populaire. Au cours de cette période, chacun postule à une légitimité historique.
Le 4 mars, l’intégration de la Phalange et de la JONS est officialisée, à Valladolid, au théâtre Calderon, devant trois mille adhérents et sympathisants venus de toute l’Espagne.
Au nord, les monarchistes les plus hostiles à la République s’unissent dans l’aversion qu’ils lui portent en dépit de leur différend dynastique.
LA GAUCHE PARLEMENTAIRE VACILLE. Lerroux s’active en pure perte. Les droites s’organisent. Les monarchistes financent la Phalange. Le banquier catalan Juan March prodigue des subsides à José Antonio Primo de Rivera que Rome, par ailleurs, sponsorise.
Toutefois, Rome ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Les monarchistes dépêchent auprès de Mussolini le général Barrera, coauteur du putsch de 1932 avec Sanjurjo, et Goicochea, député de Renovacion española. Dans ses Mémoires de la conspiration, Antonio Lizarza Iribarren, membre de la délégation, reproduit les promesses du Duce ainsi que ses exigences : « Le Duce s’engagea alors à nous apporter une aide en armes et financière. Nous, de notre côté, nous nous engageâmes à renverser la République, à restaurer la Monarchie traditionnelle, à conclure un pacte d’amitié avec l’Italie et à dénoncer, en cas de guerre, méditerranéenne, le traité franco-espagnol… » Mussolini promet l’envoi de vingt mille fusils, deux cents mitrailleuses, vingt mille grenades et les crédite de un million et demi de lires.
Lerroux pensait calmer le jeu et ramasser la mise. Ses intrigues sont dérisoires. Son bras droit, Diego Martinez Barrio le lâche et crée son parti, l’Union républicaine.
La valse des cabinets commence. Lerroux bat en retraite.Alcalà Zamora, le président de la République, nomme Diego Martinez Barrio. Mais il lui préfère bientôt Ricardo Samper qui cumule les ridicules de la laideur physique et d’une intelligence mesurée. La laideur passe encore. Les peintres espagnols l’ont magnifiée… Chose impardonnable, dans cet univers du verbe, Samper se révèle un médiocre orateur. Il parle comme il est fait. L’ambassadeur des États-Unis, Claude Bowers, le surnomme « la grenouille » et le qualifie de grotesque. La République espagnole n’est pas mal partie. Elle semble n’avoir pas quitté le quai où elle prend l’eau.
D’AUTANT QUE L’AGITATION SOCIALE S’ACCENTUE. Dirigé par Diego Martinez Barrio, le « centre », à peine installé aux commandes, ordonne la répression de communes libertaires instaurées en Aragon et en Estrémadure, dès la fin de 1933. Lerroux a oublié sa dénonciation des massacres de paysans alors qu’on tue quatre-vingt-neuf anarchistes et qu’on dénombre cent soixante-quatre blessés.
Les forces de l’ordre généralisent leurs exactions. Elles socialisent le crime. Le gouvernement interdit la CNT. En guise de riposte, les anarcho-syndialistes lancent des ordres de grève. Au printemps de 1934, Saragosse est en prise à mouvement qui dure huit semaines.
De son côté, dès janvier, l’UGT, le syndicat d’inspiration socialiste, fait son aggiornamento révolutionnaire lors d’une réunion à la maison du Peuple de Madrid. La ligne, désormais insurrectionnelle, soutenue par Largo Caballero, surnommé le Lénine espagnol, l’emporte sur les vues réformistes de Julian Besteiro.
Puis l’Espagne n’est pas imperméable aux événements qui se déroulent en Europe, tant à Paris qu’à Vienne, en février. Elle y est d’autant plus sensible que les milieux ouvriers redoutent l’instauration d’un fascisme rampant, un fascisme qui ne s’avouerait pas tel. Elle ne digère pas le revers essuyé aux élections.Avec les républicains d’Azaña et les catalanistes, ils ont essayé, le 7 janvier à Barcelone, de reproduire l’alliance, sorte de conjuration démocratique, qui avait présidé à leur victoire de 1931, quand ils s’étaient réunis en secret à Saint-Sébastien. Lors de cette rencontre, Marcelino Domingo, le vieux républicain, se projette dans une dialectique aventureuse quand il déclare : « Quand une politique bénéfique au peuple est rejetée par le peuple, elle doit s’imposer y compris contre la volonté du peuple. » Début février, les socialistes confirment leur nouvelle orientation par la voix de leur dirigeant Indelacio Prieto qui proclame l’urgence de la révolution sociale.
Les gauches se mobilisent. Le 12 février, à l’instigation de la CNT, l’idée d’une Alliance ouvrière est proposée aux socialistes. Les communistes, prisonniers de leur sectarisme en voie de péremption, la méprisent. D’une part, partisans d’un tout ou rien, ils prétextent, non sans raison, que l’Alliance ignore « la paysannerie, seconde force motrice du pays ». D’autre part, ils pratiquent le noyautage dans les syndicats tout en favorisant leur propre mouvement, la CGTU.
Le Komintern somme les communistes espagnols de s’y associer. Cette alliance prend véritablement corps en juin, et les communistes qui l’ont rejoint pratiquement à reculons s’attribueront les mérites de sa concrétisation. Précisons que leur essor – ils sont archi-minoritaires dans le mouvement ouvrier bien qu’ils se dépensent sans compter – date de cette période.
LA CONJONCTURE SOCIALE SE DÉGRADE. La situation politique se délite. Le « centre » de Samper la grenouille cherche à charmer les droites et amnistie les putschistes de 1932. Le général Sanjurjo, condamné à mort et réfugié au Portugal, revient à Madrid, tandis que son complice, le député monarchiste Calvo Sotelo, retrouve son siège aux Cortés. Il souhaite intégrer la Phalange. José Antonio Primo de Rivera rejette son adhésion.
Débauche de mesures antidémocratiques, le gouvernement restreint les pouvoirs, déjà limités, des prud’hommes espagnols, les jurados mixtos. Il suspend les expropriations des grands d’Espagne. Il fait expulser des fermiers pauvres qui s’étaient partagé des cultures ou des friches. Il songe à restituer des terres confisquées légalement. Il revient sur les augmentations de salaires des ouvriers agricoles. Cerise sur le gâteau des complaisances de Leroux envers les nationaux-catholiques, le clergé recouvre un statut qui lui avait été contesté les deux années précédentes. Cette décision explique la dissidence de Martinez Barrio pour qui la compromission des radicaux avec les droites comporte des limites.
Le gouvernement s’adonne à une braderie d’articles réactionnaires. Lerroux projetait, obscurément, le rapprochement des deux Espagne. Il aggrave leur divorce. On se hasarde vers un extrémisme de plus en plus prononcé du paysage social et politique de la péninsule.
Le 3 juin 1934, la Fédération des travailleurs de la terre, dirigée par les socialistes, soumet un ordre de grève à ses militants. La grève est décidée par soixante-dix mille voix contre trois cent cinquante. Elle s’étend sur les provinces andalouses, en Estrémadure et touche la Castille, près de Tolède. Néanmoins, elle se traduit par un échec. D’autant que le gouvernement n’a pas lésiné pour la contrer. Il décrète la moisson obligatoire et l’assimile, sans rire, à un « service public ». Il interrompt le droit de réunion. Il emprisonne plusieurs milliers de paysans. Il ferme les maisons du Peuple dans les villes et villages concernés. Il dispense des violences meurtrières qui concluent, désormais, la majorité des conflits. « Bouffez de la République », disent leurs répresseurs à leurs victimes.
Autre facette du personnage improbable de Lerroux, sa corruption. Il est mêlé au scandale financier dit « le Straperlo », acronyme de ses deux initiateurs. Cette affaire équivaut, grosso modo, à la faillite du Crédit municipal de Bayonne, manipulé par Stavisky. Mais là, excentricité ibérique, il s’agit d’une affaire de roulette truquée au casino de Saint-Sébastien. Pourtant incontestable, la corruption de Lerroux est cependant moins grave que la rumeur d’alors le suggère. Mais il abuse de sa situation, tant et si bien que l’on considère qu’il est devenu un syndicat d’intérêts à lui seul. Il dévergonde la République quand il ne la démoralise pas en donnant des gages politiques à ses alliés et en se conformant aux désirs de l’Église et de l’armée qu’il amadoue, quitte à verser le sang.
POUR PARFAIRE LE CLIMAT DE TENSIONS qui règne alors, la Catalogne, restée à gauche, s’insurge contre des directives de Madrid qui prétend revoir la loi relative aux bas-saires, les métayers du cru. Cette loi contraignait, sous certaines conditions, la vente des terres aux métayers qui les travaillaient.
Le gouvernement s’abrite derrière le tribunal des garanties constitutionnelles qui, contre toute attente, casse un droit jugé acquis. En guise de protestation, les députés catalans abandonnent les Cortés, tandis que leurs collègues du Parlement de Catalogne adoptent de nouveau le texte incriminé, à main levée.
Néanmoins, notons une particularité au pays jaloux de ses particularismes. Lluis Companys, le président du Parlement de Catalogne, républicain sincère, s’allie avec deux éléments fascistoïdes, des nationaux-catala-nistes, séparatistes nuancés de brun, afin de conforter sa majorité.
Et, comme si la coupe n’était pas assez pleine, Madrid se brouille avec les Basques en leur contestant le droit de collecter des impôts dont ils reversaient un montant forfaitaire au pouvoir central. Soucieux de leurs prérogatives, les Basques convoquent des élections municipales auxquelles le gouvernement s’oppose en menaçant de recourir à la force. Au cours de cette année 1934, la violence est devenue un quotidien et les troubles se propagent. Le gouvernement jette de l’huile sur le feu. L’heure des brasiers a sonné.
Les contingents policiers se développent. Ils atteignent un contingent inédit. Les droites et la gauche multiplient les dépôts d’armes. On tue et s’entretue, pratiquement comme on crache, et le gouvernement Samper la grenouille s’effondre sous les assauts conjugués de Gil Robles et de Lerroux qui tient alors sa revanche. Il revient sur le devant de la scène alors que Gil Robles, dont le mouvement est majoritaire, demeure en embuscade.
Gil Robles avait exécuté Samper, en l’apostrophant : « Il s’avère, Excellence, que vous n’êtes pas l’homme des changements qui s’imposent. » Samper voué aux gémonies et renvoyé aux limbes, Lerroux est chargé de bâtir un nouveau cabinet, sous le contrôle, bien entendu, de Gil Robles avec lequel il s’est acoquiné. Le vieux leader radical pense circonvenir le jeune « Chef » qui joue avec lui au chat et à la souris.
L’état-major, précautionneux, avait consigné les troupes dans leur casernement, au cas où la formation du nouveau cabinet ne répondrait pas à ses vœux. Pour dénouer la crise, Manuel Azaña avait préconisé de nouvelles élections législatives. Maintenant, « dégagé de ses obligations… », il dit : « Nous devrions conquérir nos droits à découvert. »
À l’exception de Lerroux, les républicains sont fatigués de ces gouvernements qui outragent la République et amplifient la crise sociale.
En septembre, la garde civile découvre un trafic d’armes en Asturies. Elle incrimine les socialistes, au pouvoir dans la province. Ils auraient utilisé des camions de l’administration pour les transporter. Le 24 du mois, José Antonio Primo de Rivera écrit au général Franco, récemment nommé à l’état-major en vue de réformer l’armée, que la révolution est imminente. Aussitôt, Franco organise de vagues manœuvres et des inspections dans le León, aux lisières des Asturies. Le 25, El socialista publie : « Que tout le monde renonce à la révolution pacifique ; c’est une utopie ; bénie soit la guerre. »
Santiago Cariilo, futur dirigeant du Parti communiste d’Espagne, mais à cette heure responsable de la Jeunesse socialiste, cède aux attraits exercés par l’Union soviétique. Il n’est pas le seul socialiste en ce cas. Le 4 octobre, l’affaire est conclue. L’Alliance ouvrière contre-attaque. Les couches populaires désespèrent de leur avenir comme elles se désolent de leur présent. La République les avait trahis. Maintenant, on La trahit : les monarchistes occupent trois sièges au gouvernement. Et, bilan du rêve avorté d’Alejandro Lerroux, les ennemis de la République sont au pouvoir. Il envisageait de les instrumenter. Maintenant, ils le manipulent et lui se laisse manipuler.
LA PERSPECTIVE D’UN GOUVERNEMENT conditionné et activé, de l’intérieur, cette fois, par les droites exaspère une population qui perd confiance dans les institutions quand, c’est le cas des anarcho-syndicalistes, elle ne les soupçonne pas de vice originel. Les marxistes sont plus circonspects, eux qui théorisent le dépérissement de l’État alors que les disciples de Bakounine sont partisans de son abrogation. Le processus désavoue l’immédiat. Deux conceptions se disputent la vérité révolutionnaire. Et, à cette heure, précisément, quelle que soit la thèse que l’on propose ou que l’on défend, l’heure est venue de l’insurrection. L’idée que le fascisme – ou un de ses avatars, la CEDA – l’emporte révolte les femmes et les hommes, qui le redoutent et le combattent.
La grève générale et insurrectionnelle est décrétée. En octobre, les partis de gauche ouvriers se lancent, donc, à l’assaut du régime.
À partir du 5, la révolution gagne tout le territoire. Elle est en sursis. Elle est peu ou pas suivie dans les campagnes que les répressions viennent de ravager. Le même jour, le général Franco est appelé au gouvernement comme conseiller spécial du ministère. En Catalogne, une révolution en cache une autre : les séparatistes avec Companys à leur tête proclament l’État catalan, dans le cadre d’une république fédérale. Il laisse en plan les socialistes qui comptaient sur son appui. Les anarchistes ne leur accordent pas un crédit suffisant pour participer pleinement au mouvement, surtout qu’on les a désarmés, avec le concours de la Généralité qui a jeté en prison Buenaventura Durruti, un de leurs dirigeants charismatiques. Dans cette circonstance, la CNT ne croit pas à la rédemption révolutionnaire des socialistes. Les anarchistes les rejoindront sans conviction : ils ménageront, pour ainsi dire, des plages à leur engagement
À Madrid, la capitale est quadrillée par des militaires qui sillonnent en autos les rues désertes. La grève est là, présente et sourde, mais l’insurrection est ajournée. Le 7, José Antonio Primo de Rivera organise une manifestation de soutien au gouvernement sans qu’il soit inquiété. Les socialistes madrilènes semblent réitérer leur échec de 1917. À cette heure, ils fantasment une révolution plutôt qu’ils ne s’y appliquent. En deux jours, l’histoire est pliée. L’ordre règne à Madrid. Il en va de même à Barcelone où le général Franco incite le général Batet, républicain et catalaniste, à canonner les réduits de la rébellion. Batet s’exécute. Le 7, donc, le gouvernement a repris les choses en main. Hormis aux Asturies où l’Alliance ouvrière regroupe une armée de trente mille hommes.
L’Alliance ouvrière est commandée par un socialiste qualifié de modéré : Ramon Gonzalez Peña, ancien mineur de fond et secrétaire de la Fédération des mineurs UGT. Il est flanqué d’une figure vénérée du mouvement ouvrier espagnol,Teodomiro Menéndez, qui participa à la grève générale révolutionnaire de 1917. Condamné à mort à six reprises, il obtint sa grâce par des mobilisations populaires. Les leaders communistes Manso et Ambou, ainsi que le responsable anarchiste José Martinez, collaborent à la direction du mouvement. Elle emprunte les allures décidées d’une formation solidaire malgré sa diversité. Un slogan la couronne : UHP (Unis frères prolétaires).
Dès le début, des villes d’importance sont investies. Des usines d’armes légères sont prises d’assaut. Des casernes gagnées. Les insurgés se nantissent donc de fusils et de mitrailleuses. Ils emportent de rares pièces d’artillerie, un manque d’artillerie qu’ils comblent à l’aide de pains de dynamite. Selon la sensibilité de leurs dirigeants locaux, ils collectivisent les mines et les fabriques, s’ils sont marxistes ou, s’ils sont anarchistes, ils implantent des fragments de communisme libertaire, abolissent la propriété privée et suppriment le papier-monnaie.
En dépit de leur masse, les assaillants, mineurs et ouvriers, sont seuls, contenus sur un territoire qu’ils n’élargiront pas malgré leurs efforts. On les encercle. Ils vont entamer leur solo funèbre. Madrid est brisé, la Catalogne netralisée, la paysannerie atone. L’Octobre rouge, inspiré des soviets, se transforme en Commune de Paris, à l’échelle d’une vaste province, fière d’avoir jadis repoussé les Maures.
On se bat pied à pied. De modèle insurrectionnel, l’Octobre rouge des Asturies devient un exemple de la passion espagnole, de la pugnacité et du courage des démunis, face à des forces féroces et disciplinées. Franco, on l’a vu, étrenne ses fonctions. Il dirige les opérations à distance. Il ne lésine pas sur les moyens mis en œuvre. En militaire acquis aux nouvelles techniques de combat, il engage des forces écrasantes : trois ans plus tard, Guernica signera les bombardements de civils. Aux Asturies, Franco inaugure la combinaison de l’artillerie et de l’aviation. Les insurgés asturiens subiront un double feu : on les pilonnera simultanément du ciel et de la terre. De plus, afin de prévenir toute fraternisation de la troupe régulière et des insurgés, Franco déplace des contingents d’Afrique. La guerre civile espagnole a débuté.
Gil Roblès et Lerroux communient dans l’idée d’une répression exorbitante.
Les Asturiens leur ont inspiré une peur panique. Ils s’attachent, par le truchement de leurs journaux, à un décervelage équivalent à la presse belligérante entre 1914 et 1918. Il est exact que des édifices religieux ont été incendiés : on décuplera leur nombre. On y adjoindra le viol collectif de nonnes et de novices, en réalité recrutées pour un service sanitaire. On colportera la cruauté sans pareille des insurgés qui, prétendon, crèvent les yeux d’enfants de gardes d’assaut. Sept colonnes de légionnaires sont dépêchées dans les Asturies. Leurs excès génèrent des massacres. La répression engendre des tortures dignes de l’Inquisition. Les soldats passés du côté des insurgés sont exécutés. On recense trois mille morts et plus de sept mille blessés. Gonzalez Peña et Teodomiro Menéndez, bien que députés, sont incarcérés, ainsi que le très jeune Santiago Carrillo.
Sur le plan national, on dénombre trente mille emprisonnés. Et alors que tout est perdu, fors l’honneur, le Front unique, dont l’Alliance ouvrière est l’incarnation, se rompt sur des questions de tactique, y compris la défaite consommée.
La guerre civile reproduira des schémas quasi identiques.
Le secrétaire du Parti communiste d’Espagne, José Diaz, revendique l’organisation de l’insurrection quand Largo Caballero et les dirigeants socialistes prétextent sa spontanéité. On le comprend, revendiquer, c’est assumer. Invoquer la spontanéité consiste à se dégager de responsabilités et de leurs conséquences. Les détenus seront donc abandonnés à leur sort et défendus au cas par cas. Ils patienteront jusqu’à la victoire du Front populaire pour revoir le jour. La grande frousse de la bourgeoisie conservatrice a été conjurée au prix d’une tuerie de masse. À l’égal d’Adolphe Thiers, Francisco Franco, l’apolitique, acquiert le titre de « Sauveur ». Quoi qu’il en soit, la gauche a produit sa légende unitaire. Et les rancunes se sont cristallisées.
Je souhaite...
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