Un projet de transformation sociale ne sera crédible que s’il est construit dans le mouvement du réel
Un entretien avec Fabienne Pourre
par Michel Vakaloulis
Cet entretien avec Fabienne Pourre a été réalisé le 2 octobre 2009. Fabienne Pourre est secrétaire de section de Vitry Sur Seine et membre au Comité exécutif national du PCF, responsable du travail des communistes dans les quartiers populaires.
— Quels sont les éléments qui vous frappent concernant l’évolution politique en France un an après l’enclenchement de l’actuelle crise économique et financière ?
Fabienne Pourre — Par delà les multiples résistances contre la politique gouvernementale, ce qui me frappe le plus est le décrochage populaire qui s’opère, au sens large du terme, avec la sphère politique. C’est une donnée fondamentale de la période actuelle, y compris à l’égard du sarkozysme qui n’est pas en aussi bonne santé qu’on le croyait quelques mois auparavant.
Par contre, comme il demeure un énorme vide dans la proposition politique à gauche, l’adhésion au projet de Nicolas Sarkozy est une adhésion par défaut. Il faut admettre que ce projet est intelligent. Il part réellement des problèmes tels que les gens les vivent et les disent dans la rue – c’est un des aspects de sa force – pour arriver à formuler des proposions qui leur semblent d’évidence répondre à leur problèmes. Mais il ne suscite pas de véritable adhésion militante.
L’autre trait majeur de la conjoncture, c’est la contradiction entre l’avènement d’une crise énorme qui apparaît ouvertement aux yeux de tout le monde comme une crise du système capitaliste et l’absence de perspectives de changement profond. On aurait pu croire à cette occasion qu’une fenêtre d’opportunité allait s’ouvrir pour les forces de la transformation sociale. Pourtant, il ne se passe rien. On a l’impression que la majorité de la population vacille entre l’attentisme et la colère.
— La crise fonctionne comme accélérateur de prise de conscience sur les méfaits du système, sans aboutir pour l’instant à de fortes réactions collectives, comme si la société était en apesanteur. Comment expliquer cette situation paradoxale ?
Fabienne Pourre — Je ne crois que la société puisse être en apesanteur. Par contre les partis politiques le sont dans leur projet. Le détour par l’histoire peut éclairer le paradoxe de la situation : échec du communisme, de la social-démocratie, du capitalisme. Cela fait quand même beaucoup de choses à « digérer » dans un laps de temps assez court. Le terreau de l’espoir est pourtant là : on est dans une situation où tout le monde a l’obligation d’inventer. Celui qui pour l’instant dispose d’un pas d’avance, c’est le sarkozysme.
Mais soyons clairs, la crise du capitalisme est aussi la crise de la politique. Depuis l’échec des illusions de 1981, un décrochage s’opère entre les citoyens et la politique sans que personne n’arrive à l’empêcher. Les couches populaires sont au cœur de cette disjonction, comme le révèle magistralement leur forte propension à l’abstention électorale.
Or, pour pouvoir inventer, il est indispensable de reconstruire le lien avec le peuple – j’emploie ce mot qui garde à mes yeux une valeur politique inestimable. Un peuple échaudé, marqué par un terrible recul de la politisation au même titre que les partis politiques. Dans une société rongée par l’individualisme, cette reconstruction est un immense chantier. D’où la nécessité de faire advenir un projet qui donne envie de créer une dynamique.
En même temps, la dynamique et le projet en question ne peuvent être crédibles et valables que s’ils sont enracinés dans le mouvement réel. À l’heure actuelle, personne n’a trouvé de réponse satisfaisante. La droite est confrontée aux effets de la crise et doit revoir sa copie ; la social-démocratie est à son tour contrainte à réinventer un projet social-démocrate. Il en est de même pour les communistes et tous les autres.
— Comment expliquer la bonne résistance des forces politiques conservatrices en Europe, comme l’indiquent les résultats des élections européennes de juin 2009, et la fragilité politique de la gauche social-démocrate, alors que les conséquences de la crise attestent la faillite des politiques néolibérales ?
Fabienne Pourre — Le point crucial est le virage de la social-démocratie vers le social-libéralisme. Dans l’imaginaire populaire, cette évolution marque un abandon de la place traditionnelle que la social-démocratie occupait dans l’échiquier politique. La social-démocratie européenne paie politiquement et électoralement le fait d’avoir perdu sa place.
Cela peut expliquer l’émergence d’une diversité de forces radicales, telle Die Linke en Allemagne, qui se situent à gauche et s’emploient à réinventer dans le nouveau contexte une visée de transformation sociale. À cette précision près, que la social-démocratie n’a pas dit son dernier mot et s’efforcera sans doute de reprendre sa place. D’autant plus que la voie du centre ne marche pas non plus. D’où le besoin de rebrousser chemin.
— Cela pourrait expliquer le retard de la social-démocratie européenne dans sa capacité d’innovation par rapport à la droite. Mais comment analyser la grande capacité d’adaptation de la droite et son pragmatisme dans le nouveau contexte ?
Fabienne Pourre — La droite est en adéquation avec le système et son travail essentiel consiste à le maintenir. Toute sa mobilisation politique est subordonnée à cet objectif. Elle est ainsi perçue comme étant la plus efficace dans le système à mesure qu’il n’existe rien à côté qui puisse montrer que l’on peut faire autrement. Elle sait accomplir cette tâche, quitte à recycler des idées et des motifs qui apparaissent ou qui sont de gauche.
Il est caractéristique que le mouvement altermondialiste s’est fait « piquer » tous ses thèmes originaux : l’aide à l’Afrique, la faim dans le monde, la taxe Tobin, les paradis fiscaux, maintenant l’écologie, etc. C’est le signe de sa percée, mais peut-être, aussi, de sa perte. L’intelligence de la droite est d’avoir compris qu’au lieu d’être dans la lutte frontale, elle avait intérêt à reprendre et à recycler certains thèmes forts. Cette capacité de récupération idéologique n’a pas d’équivalent en face d’elle.
— Comment s’exprime dans ce contexte politique la contestation sociale contre les effets de crise qui frappent durement la multitude des citoyens ?
Fabienne Pourre — Je trouve que c’est l’élément le plus intéressant actuellement : le nombre impressionnant de résistances, de combats, de refus. Il ne peut pas en être autrement pour la reconstruction d’un projet de transformation sociale que de passer par cette multitude qui s’exprime à partir de ce qu’elle vit et qui, de fait, rentre dans le champ politique. Les luttes sociales, les résistances populaires, la plate-forme syndicale sont éminemment politiques.
Si les partis politiques s’obstinent à dire que ce qui manque, c’est le débouché politique, ils ne comprennent manifestement rien. Cette diversité de luttes et de résistances est en train de reconstruire la conscience politique. De repolitiser la société.
— Toutefois, ces luttes sont souvent éclatées, discontinues, et pas toujours socialement visibles. Elles n’impactent pas forcément l’opinion publique. Et surtout, elles n’aboutissent pas à une mutualisation de l’expérience et de la prise de conscience. Au vu de ces difficultés, quel est le potentiel des mobilisations collectives pour créer les prémisses d’un rebond politique ?
Fabienne Pourre — La votation citoyenne contre la privatisation de La Poste est révélatrice des potentialités de repolitisation. C’est une mobilisation impressionnante construite d’en bas par une soixantaine d’organisations. Ce qui manque aux gens, c’est le fait d’avoir des urnes devant eux. On aurait pu penser que l’avenir du service public postal ne concernait avant tout que les communes rurales et les endroits éloignés des centres urbains.
Or, l’ampleur de la votation témoigne que l’enjeu est global : il concerne tout le monde. C’est un vrai acte politique. Toute la question est de savoir si les militants politiques et les syndicalistes sont capables d’être disponibles pour un mouvement potentiellement massif ou s’ils continuent à miser sur sa récupération partisane et syndicale. Or, ces deux attitudes peuvent changer totalement le rapport à la politique, et partant, redéfinir la nature des liens entre les citoyens, les mouvements et les partis politiques.
— Comment faire croire aux citoyens que le fait de se mettre en tant que militant politique au service d’une grande cause ne cache aucune velléité de tirer les marrons du feu pour sa propre chapelle ?
Fabienne Pourre — Dans ce domaine, les partis politiques ne peuvent plus faire croire des choses aux gens. Depuis longtemps, le peuple montre qu’il est capable d’autonomie sans être instrumentalisé, d’adhésion sans perte de ses propres convictions.
Ma formule peut paraître exagérée. Mais il est clair que la posture de l’instrumentalisation ne marche pas. Les citoyens refusent de s’y soumettre et le disent ouvertement. Lorsqu’ils adhèrent, ils entrent tels qu’ils sont dans un projet et non pas dans une case. Le jour où les partis politiques comprendront cette attitude et la prendront en compte pour tracer leur action au quotidien, ils feront un bond en avant.
Le PCF était le premier parti à subir l’échec de l’instrumentalisation. D’autres l’ont subi, au sein même du mouvement social. Attac est morte le jour où fut créée la liste 100 % Alter-mondialistes comme formule électorale. C’est une donnée fondamentale qu’il faut savoir travailler. Il n’y a plus d’hiérarchisation entre les mouvements et les partis. L’égalité des rapports des uns et des autres, la confrontation et le travail en commun doivent se faire en respectant la fonction de chacun.
C’est pareil pour les citoyens en général. À défaut, c’est l’impasse en matière d’engagement. Nous, organisations politiques, nous avons encore trop d’héritage à liquider ; et comme l’héritage se transmet, il n’y a personne vraiment de neuf.
— Malgré l’espoir suscité autour de la mobilisation citoyenne pour défendre le service public de La Poste, on constate quand même que les grands mouvements sociaux, le plus souvent impulsés par les syndicats de salariés, ont du mal à émerger et encore plus à aboutir.
Fabienne Pourre — C’est une question assez complexe qui n’admet pas une réponse univoque. Je pense que les syndicats sont pris dans une difficulté énorme à l’heure actuelle. Même ceux qui se battent le plus fort, après avoir perdu la bataille pour le maintien de l’emploi, revendiquent de pouvoir quitter l’entreprise avec le plus d’indemnités. C’est terrible d’entendre un salarié dire : « Je demande tant d’argent pour partir ».
Cette attitude n’est pas sans lien avec les difficultés des mobilisations collectives qui apparaissent comme des confrontations globales. La plate-forme syndicale comporte une dimension politique évidente. Mais il est extrêmement difficile, par la vertu de son existence propre, de créer les cohérences et les convergences pour se battre sur la politique industrielle, la question de l’emploi, les salaires, les retraites, etc.
Certes, les salariés soutiennent les grands axes revendicatifs de la plate-forme syndicale. Mais le concret de la vie quotidienne percute les objectifs et les nécessités du rassemblement à une plus grande échelle. En même temps, tous les mécontentements, luttes, contestations qui s’expriment ici et maintenant font qu’il existe un climat de révolte possible. D’ailleurs, la droite craigne la révolte. On en parle souvent à propos de la jeunesse des banlieues, mais l’inquiétude porte plus loin. Encore une fois, on lit en creux dans cette inquiétude diffuse mais réelle l’absence d’un projet de gauche.
— Justement, pourquoi la droite aurait-elle peur d’une révolte alors qu’il n’y pas pour l’instant d’alternative à gauche en termes de projet politique et que le mouvement social et le syndicalisme se battent sur la défensive ?
Fabienne Pourre — Parce que les couches populaires s’abstiennent jusqu’à 70 % dans les différentes échéances électorales. C’est un énorme problème politique. La radicalisation de l’extrême droite existe et ce processus est incontrôlable. La difficulté syndicale est elle-même un facteur incontrôlable parce qu’elle signale une rupture du « dialogue social » et du compromis social. Une rupture d’ordre sociétal qui s’accentue à défaut d’un projet alternatif.
Il est étonnant de voir quand on discute avec les gens la dose de mécontentement qui y existe au même titre que l’incapacité de trouver des moyens d’expression qui pèsent globalement. Le vieux monde meurt, mais le nouveau n’est pas encore né. Mais dans cette période charnière, il y a une part d’espoir. Idéologiquement, la société capitaliste est contestable. L’individualisme comme valeur de promotion sociale « évidente » est remis en cause. Même constat sur l’engouement de l’argent pour l’argent : les années Tapie sont derrière nous, y compris dans les quartiers populaires.
— L’enjeu pour les partis est de transformer cette potentialité en projet politique. Quel est votre regard sur le positionnement et le rôle du PCF dans ce processus de recomposition ?
Fabienne Pourre — À l’heure actuelle, l’action du PCF est illisible, même si par endroits il se passe toujours des choses intéressantes. Globalement, le PCF n’est pas compris. Où est-il ? Sa vocation est d’être un parti rassembleur au service d’une mise en mouvement de la société.
Or, actuellement, le PCF oscille entre l’exigence, portée par le « peuple de gauche », d’un rassemblement de toutes les forces progressistes et la tentation de construire un pôle « radical » avec la « gauche de la gauche » capable de disputer le pouvoir aux socialistes. La majorité des communistes ne se retrouvent pas dans cet écartement.
— Ne serait-il pas envisageable de construire des convergences politiques à géométrie variable, y compris avec le PS, tout en constituant une force « radicale » susceptible de peser et de modifier les équilibres internes dans le camp de la gauche ?
Fabienne Pourre — Dans le passé, le PCF avait réussi à obtenir 23 % des suffrages aux élections. À la dernière élection présidentielle, il a fait 1,93 %. Son influence politique est certainement bien au-delà de ce score d’étiage. Je reste pourtant convaincue que toute construction « radicale » qui fait l’impasse sur la question de la construction du communisme au XXIe siècle prive le PCF de ses responsabilités particulières d’acter politiquement un tel projet, même s’il n’en est pas le détenteur exclusif.
Par ailleurs, je mets en doute l’idée de deux gauches. Je ne pense pas avoir moins de points communs avec Benoît Hamon qu’avec Jean-Luc Mélenchon. Si l’on s’accorde sur la nécessité de travailler ensemble et de réinventer quelque chose avec la social-démocratie qui se trouve elle-même en quête de projet et impacté par le mouvement réel, il faut admettre qu’on a beaucoup moins de choses en commun avec les trotskistes, notamment sur la pratique politique.
Je ne vois pas de différence entre la LCR, essayant d’instrumentaliser par l’entrisme l’altermondialisme, et le NPA qui souffre d’une totale incapacité à se débarrasser de l’idée de l’avant-garde. Sans oublier les débats fondamentaux sur la manière d’appréhender la transformation sociale et le rapport au mouvement social.
— L’espace de la gauche serait-il donc une sorte de continuum ?
Fabienne Pourre — Absolument. Il faut partir des exigences populaires. L’image que les gens ont de la gauche n’est quand même pas complètement inventée. À défaut de tenir compte de cette donne fondamentale, on risque de se retrouver soi-même en apesanteur.
Voyons de plus près. Les gens savent que le PS est un parti de gauche, mais qui n’a pas été assez à gauche. C’est pour cela d’ailleurs qu’ils l’ont pénalisé. Ils reprochent au PS d’être incapable de rassembler toute la gauche avec un projet de gauche. En revanche, ils reconnaissent que la spécificité du PCF est d’être… communiste. C’est-à-dire un parti qui vise le dépassement du capitalisme. Un an après sa fondation, le NPA ne répond pas aux attentes sociales.
Quant au Parti de Gauche, parti en quête d’une nouvelle social-démocratie de gauche, il a besoin d’un partenaire pour lui permettre de mettre en place son projet. À l’horizon de la présidentielle de 2012, il risque d’instrumentaliser le PCF. Au sein du Front de Gauche, le PCF est la composante communiste d’un nouveau quasi parti qui comporte deux autres composantes.
Je suis contre cette configuration qui conduit à minorer le rôle du PCF tout en faisant miroiter l’idée d’une régénérescence du communisme. En somme, on constate partout la même difficulté à construire le nouveau projet.
— Quel type d’alliances des forces de gauche envisager une fois rejetée la stratégie du Front de gauche ?
Fabienne Pourre — Pour chaque élection la situation est différente. L’interrogation pertinente est la suivante : qu’est-ce qui est important pour les couches populaires ? Il ne s’agit pas simplement de battre la droite, mais plus fondamentalement, de répondre aux exigences populaires une fois la droite battue.
Le fil conducteur serait donc de construire un système d’alliances en considérant le réel. Il est nécessaire d’en débattre à chaque échéance électorale pour prendre une décision qui serait la plus efficace et utile pour les couches populaires au lieu de figer notre positionnement ad vitam aeternam.
On ne peut pas faire l’économie d’une telle démarche de participation et de confrontation pour définir notre stratégie en matière d’alliance. On ne peut pas placer la construction politique avant la prise en compte du réel. Par exemple, on ne peut pas décider à l’avance de se présenter séparément aux élections régionales sans avoir fait le bilan de notre implication dans la gestion des régions aux côtés de nos partenaires socialistes. C’est un acte de responsabilité démocratique à l’égard de celles et de ceux qui nous ont élus.
On ne saurait se soustraire à l’obligation de rendre des comptes à nos électeurs. En l’absence d’un débat public avec la participation des citoyens où les besoins populaires seraient pris en considération et nos choix politiques seraient affichés clairement par rapport à l’apport singulier des autres composantes de la gauche, la visibilité du PCF risque de s’anéantir. Ce qui me gêne dans la stratégie actuelle du PCF, c’est le fait qu’il procède plus de l’idéologie que de la prise en compte du mouvement réel. Il semble plus préoccupé de lui-même et de construire un pôle de gauche que de l’intérêt des gens.
— Comment articuler aujourd’hui un projet de transformation sociale et une nouvelle démarche politique animée par le respect de l’apport spécifique des différentes forces sociales et partisanes qui composent le mouvement d’ensemble ?
Fabienne Pourre — Un projet de transformation sociale ne sera crédible que s’il est construit et élaboré dans le mouvement du réel. C’est-à-dire avec la participation de celles et de ceux qui sont déjà engagés collectivement dans les syndicats, les collectifs citoyens, les associations, mais aussi, avec tous les autres qui sont à l’écart de la politique dans ses configurations actuelles.
C’est sur ce point décisif que se joue la spécificité du PCF. Il faut admettre une fois pour toutes qu’il cessera de compter politiquement s’il décroche avec les couches populaires et s’il perd son lien avec les intellectuels – ce qui faisait autrefois sa force. Mobiliser les non engagés, tout en contribuant à impulser et à mutualiser l’activité des engagés au sein du mouvement social, telle devrait être l’obstination stratégique d’un parti communiste.
C’est cette démarche qui permettra la repolitisation, et dans son sillage, la régénérescence du PCF. Il est urgent de s’y atteler, le temps nous fait défaut.
— Justement, comment recentrer le travail politique sur les couches populaires ?
Fabienne Pourre — On a souvent reproché au PCF de constituer une sorte de contre-société. Je pense que c’est profondément faux. Il était toujours actif dans la société et tissait des liens très profonds avec le peuple. Malgré son terrible affaiblissement, ce maillage existe encore. D’une certaine manière, le PCF reste un parti représentatif de la société. Un parti capable – ce n’est pas le moindre de ses mérites – de demander et de recevoir du dialogue. Parce qu’on existe encore dans la tête des gens.
Au sein même du parti, malgré les divisions et les dissensions, il y a un énorme « capital » de subjectivités. C’est l’une des grandeurs et l’un des défauts essentiels de ce parti : l’engagement y est vital, à tel point que toute rupture provoque des désastres, y compris intimes.
En revanche, il faut que son organisation change, que le centralisme démocratique disparaisse alors qu’il est revenu en force depuis quelques années, que les communistes soient considérés comme des citoyens qui militent et non pas comme des distributeurs de tracts. Il faut mettre en valeur la richesse de sa diversité à la fois dans les formes d’organisation partisane et le rapport avec les mouvements et les citoyens.
Il faut apporter des idées nouvelles, des pratiques politiques inédites dans le débat public. Privilégier l’ouverture à la société en mouvement plutôt que la construction politique dans un espace confiné prétendument « radical ». C’est une manière singulière pour les communistes de réinventer la politique, de revitaliser l’intérêt de l’engagement, d’avancer dans la concrétisation du projet d’émancipation humaine.
Entretien réalisé et restitué par Michel Vakaloulis, validé par Fabienne Pourre
