Une lettre d’Elio Vittorini à Palmiro Togliatti (1947)
Un débat intellectuel en période de guerre froide
par Olivier Frolin
Maître de conférences en histoire contemporaine, université de Grenoble-II. Publications récentes : Les Intellectuels français et l’Italie, 1945-1955. Médiation culturelle, engagements et représentations, L’Harmattan, 2006 ; (direction de) : Anticléricalisme, minorités religieuses et échanges culturels, entre la France et l’Italie. De l’Antiquité au XXe siècle, L’Harmattan, 2006.
avril 2007
En France comme en Italie, une controverse agite les milieux intellectuels marxistes dans les années 1946-1948, pour devenir un des enjeux idéologiques majeurs d’une période synonyme de basculement dans la guerre froide. S’emparant en effet de la « question culturelle », les uns cherchent à soumettre la culture à des normes définies par les autorités communistes, alors que d’autres tentent de défendre son autonomie, au moins relative, par rapport à la politique.
En Italie, la polémique a tendance à se focaliser autour des lettres ouvertes échangées par Elio Vittorini, écrivain et intellectuel engagé dans les rangs du Parti communiste, et Palmiro Togliatti, secrétaire général du parti. Or,Vittorini commence à obtenir un début de notoriété en France où il a déjà noué des liens parmi certains groupes intellectuels [1] ; aussi, sa lettre à Togliatti a-t-elle une résonance de l’autre côté des Alpes où d’aucuns n’hésitent pas à s’en saisir afin de conforter leurs positions sur la question des rapports entre politique et culture, tandis que d’autres la stigmatisent. Avant de s’attarder sur les modalités de cette instrumentalisation, il convient de revenir sur la situation idéologique dans les deux pays : les similitudes expliquent que la controverse se pose dans les mêmes termes et prenne corps au même moment.
LES INTELLECTUELS FRANÇAIS ET ITALIENS FACE À LA QUESTION CULTURELLE
Deux intelligentsia séduites par le marxisme Dans l’immédiat
après-guerre, les champs intellectuels français et italiens présentent plusieurs traits communs non exclusifs de quelques singularités.Auréolés de leur participation à la Résistance, les partis communistes des deux pays, qui voient leurs effectifs croître de façon substantielle, reçoivent le renfort d’assez nombreux intellectuels : mouvement favorisé par l’attitude des deux formations qui recherchent l’adhésion des élites culturelles auxquelles elles laissent une relative autonomie en matière culturelle [2]. Si en France le PC n’est pas le « parti de l’intelligentsia » qu’il prétend être [3], il peut compter néanmoins sur l’appui des compagnons de route pour asseoir sa « sphère intellectuelle ». À l’extérieur de celle-ci, des groupes séduits par le marxisme, tels celui rassemblé autour des Temps modernes que dirige Sartre, ou plus encore celui que structure la revue Esprit d’Emmanuel Mounier, dialoguent assez régulièrement avec les intellectuels communistes [4]. En Italie, le tableau est analogue, à ceci près que les intellectuels marxistes sont quasi tous membres ou très proches d’un PCI réputé plus ouvert et moins dogmatique que son homologue français [5]. Sont dans ce cas, entre autres,Vittorini et les rédacteurs d’Il Politec-nico (publié à Milan), ou Ranuccio Bianchi Bandinelli et l’équipe de Società (Florence), même si les deux périodiques ne dépendent pas directement du PC [6] I ; Rinascita est quant à elle la revue culturelle du parti dirigée par Togliatti lui-même. Aussi, alors qu’en France ce sont plutôt les groupes marxistes indépendants du PC ou, s’ils en sont membres, ceux situés sur ses marges qui font vivre un marxisme se voulant « ouvert », en Italie ce sont les communistes qui mènent d’intenses réflexions autour du marxisme. D’autant que la pensée d’Antonio Gramsci, un des fondateurs du PCI mort dans les geôles fascistes en 1937, est intégrée au patrimoine idéologique du parti à partir de 1945 [7] : elle contribue à enrichir la dimension philosophique du marxisme et à lui donner une souplesse, alors que le PCF est le dépositaire d’un marxisme nettement plus économiste et déterministe. Un autre facteur du dynamisme des débats de l’intelligentsia communiste italienne renvoie aux itinéraires de bon nombre d’intellectuels. Presque tous sont en effet restés en Italie sous le fascisme, certains en choisissant le désengagement politique, d’autres, les plus jeunes, formés dans les organisations du régime, en prenant parti pour un fascisme aux accents « révolutionnaires ». Ils ont ensuite progressivement évolué vers un antifascisme culturel avant de basculer, sous l’effet de la guerre, dans l’antifascisme politique et de s’engager dans la Résistance, souvent au côté du PCI. Ces parcours favorisent chez eux un rejet de l’autoritarisme et une volonté d’associer marxisme et libéralisme politique ; ils les incitent également à s’interroger sur l’engagement des intellectuels, comme le fait Sartre au même moment dans Les Temps modernes [8].
Elio Vittorini cristallise les quelques caractéristiques de l’intelligentsia transalpine que l’on vient d’énoncer. D’origine sicilienne, d’abord neutre vis-à-vis du fascisme, il s’oriente vers un antifascisme culturel implicite dans Conversation en Sicile où il décrit les conditions de vie difficiles du peuple sicilien et, en conséquence, fait le constat de l’échec du fascisme à développer le Mezzogiorno. Son roman, publié en 1937 dans une revue animée par quelques-uns des jeunes intellectuels thuriféraires d’un fascisme « révolutionnaire », paraît en volume en 1941 et il est censuré. L’écrivain participe à la Résistance à Milan en 1943-1945, adhère au PCI, dirige Il Politecnico dont le contenu reflète ses préoccupations : réflexion sur le parcours et l’engagement des intellectuels, sur le marxisme abordé au prisme de la pensée de Gramsci, assez large ouverture culturelle, promotion du néoréalisme qui irrigue le renouveau de la culture italienne…
Les premiers débats sur la question culturelle Cette diversité culturelle explique sans doute que les premiers débats sur la question culturelle commencent un peu plus tôt en Italie. Dès avril 1946, Mario Alicata tire les premières cartouches en épinglant, dans Rinascita, l’éclectisme culturel et l’« intellectualisme » du Politecnico [9]. Fin 1946, Togliatti lui emboîte le pas en rédigeant une lettre intitulée « Politique et culture » que Vittorini fait paraître dans sa revue [10]. Les réponses des défenseurs de l’autonomie de la culture ne tardent pas :Vittorini reproduit, fin 1946, dans les colonnes du Politecnico, un article de Roger Garaudy – il est alors responsable de la commission aux intellectuels du PCF – refusant, contre l’avis d’Aragon, l’application de normes politiques en matière esthétique, puis publie, début 1947, sa réponse à Togliatti sur les rapports entre politique et culture [11].Au printemps 1947, Rinascita fait paraître les textes de la polémique Garaudy-Aragon : mais c’est déjà pour condamner les positions du premier et reprocher à la rédaction du Politecnico d’avoir publié son article en le présentant « avec une fidélité discutable », soit sans la réponse d’Aragon. On le voit, les débats français et italiens interfèrent rapidement, et la controverse Garaudy-Aragon a une résonance outremonts comme la lettre de Vittorini aura, peu après, un écho en France.
Côté français, le ton est cependant plus à l’invective qu’au dialogue, et l’affrontement quitte assez rapidement la sphère publique pour se replier au sein des structures organisationnelles du PCF. La controverse démarre en novembre 1946 lorsque que Garaudy, dans Arts de France, et Pierre Hervé, dans Action, se déclarent hostiles à la soumission de l’esthétique à des normes politiques [12]. Aragon, qui est allé en URSS au cours de l’été 1946 et a vu s’y dessiner un retour au réalisme socialiste, veut en imposer le principe en France [13]. Il répond à ses deux collègues dans Les Lettres françaises pour affirmer l’existence d’une esthétique communiste incarnée par le réalisme socialiste [14]. Or, il reçoit le soutien des autorités du PCF : Hervé se voit refuser la publication d’une réponse à Aragon dans Action ; début 1947, Garaudy est évincé de la direction aux intellectuels au profit de Laurent Casanova. Dès lors, les autorités du Parti déploient une campagne visant à imposer les canons du réalisme socialiste et à stigmatiser les courants culturels « hétérodoxes », notamment au XIe congrès du PCF en juin 1947, où Casanova demande aux intellectuels une mobilisation et une discipline accrues ; à peu près au même moment, de l’autre côté des Alpes, Rinascita durcit le ton, on l’a vu, à l’endroit de la rédaction du Politecnico alors que, dès la fin de 1946,Togliatti a rappelé à l’ordre celle de Societa [15]. Et ce plusieurs mois avant le rapport Jdanov et l’entrée officielle du bloc communiste en guerre froide : le « tournant idéologique », en France comme en Italie, précède le tournant politique de la guerre froide, mettant un terme à la « tolérance surveillée » dont bénéficiaient jusque-là les intellectuels communistes [16]. Face à ce qui constitue une anticipation du jdanovisme culturel, une partie des intellectuels du PCF décident de résister pour défendre leur autonomie relative en matière de création.
LES « THÈSES » DE VITTORINI EN FRANCE : UNE ARME DE L’AFFRONTEMENT IDÉOLOGIQUE
Le combat public N’ayant pas de responsabilités dans l’appareil ou la presse du Parti, les intellectuels réticents à l’embrigadement de la culture se situent aux marges de la sphère intellectuelle du PCF. Figurent parmi eux les membres du petit groupe informel de la rue Saint-Benoît qui réunit chez Marguerite Duras son mari, Robert Antelme, et quelques amis (Dionys Mascolo, Edgar Morin) auxquels se joignent parfois Claude Roy, écrivain et critique littéraire, ou Dominique Desanti, alors journaliste. Tous collaborent plus ou moins régulièrement aux Lettres françaises et surtout à Action, hebdomadaire lancé à la Libération, lié au PCF sans en être officiellement l’organe ; avec d’autres (Pierre Fauchery, Georges Mounin…), ils ont trouvé là une sorte de refuge où ils tentent de faire vivre un relatif pluralisme culturel [17].
Leur résistance s’effectue d’abord dans les colonnes des périodiques. Pourvus de maigres moyens, ils se saisissent des théories de Vittorini pour soutenir leurs positions.Ainsi, Morin et Mascolo publient dans Les Lettres françaises, en juin 1947, une interview de Vittorini de passage à Paris [18]. Se situant sur des positions analogues à celles de leur ami [19], ils brandissent, sous le couvert de l’entretien, trois de ses conceptions dessinant les contours d’un communisme et d’un marxisme ouverts : refus du principe selon lequel la fin justifie les moyens ; appels aux communistes pour faire vivre des dialogues exempts d’invective et de sectarisme ; volonté de concevoir le communisme avec l’esprit du « protestantisme », soit avec un esprit critique, et non avec l’esprit de « catholicité », soit le monolithisme qui caractérise la plupart des dirigeants communistes. L’interview est relayée par deux textes publiés dans Action : un second entretien de Vittorini réalisé par Dominique Desanti et un article signé Claude Roy [20] ; deux documents à contenu essentiellement culturel qui donnent toutefois une résonance à celui de Morin et Mascolo et accentuent ainsi l’ire des autorités culturelles du PCF. Celles-ci lancent des invectives à l’encontre de Vittorini et dénoncent l’utilisation de ses conceptions par les tenants de l’autonomie culturelle [21]. Toutefois, le débat public fait long feu. En septembre 1947, le rapport Jdanov entérine l’entrée du bloc communiste en guerre froide : le PCF répercute aussitôt la bataille idéologique, dont le réalisme socialiste est un élément central, dans ses rangs ; il accentue son contrôle sur ses périodiques, dont ses deux hebdomadaires phares, Les Lettres françaises et Action, dont les voix discordantes sont peu à peu étouffées.Aussi, la controverse publique fait-elle désormais place à une bataille souterraine qui se déroule au sein du cercle des littéraires [22], l’un des cercles idéologiques créé par le PCF pour encadrer ses intellectuels selon leur spécialité.
La bataille souterraine Fin 1947, Casanova réunit le cercle des littéraires afin de diffuser les consignes de la bataille idéologique. L’un des thèmes abordés concerne Vitto-rini, dont c’est désormais la lettre à Togliatti qui, du fait de son retentissement dans les milieux intellectuels de gauche – Esprit la publie en janvier 1948 –, est instrumentalisée. Edgar Morin intervient pour répliquer à Casanova à nouveau assez virulent à l’encontre de l’écrivain italien [23]. Mécontent, ce dernier charge Morin de présenter un rapport sur la missive de Vittorini pour la prochaine réunion du cercle. Intitulé « Politique et culture », l’exposé de Morin se situe dans le prolongement de l’interview de juin 1947 et reprend, bien entendu, l’idée majeure de la lettre consistant à mettre en relief la « brèche ouverte » entre politique et culture pour affirmer la liberté de la seconde.
Toutefois, cette autonomie par rapport à la politique n’est que relative : les deux activités sont étroitement liées. Sans cependant être subordonnées.Vittorini définit en effet un « double front » sur lequel doit se déployer la culture : l’un dans lequel la culture, « que l’on appellera politique […], suit constamment le niveau des masses, marque le pas avec elles, s’arrête avec elles et à l’occasion explose avec elle » ; l’autre permettant à la culture, que l’« on continuera à appeler culture […], d’aller de l’avant sur le chemin de la recherche » [24]. Des principes qui reviennent à refuser les ingérences des hommes politiques dans le champ culturel si leurs critères d’évaluation sont politiques : le réalisme socialiste est ainsi directement visé. De même, la théorie du « double front » suppose que « la ligne qui sépare dans le domaine de la culture le progrès de la réaction ne coïncide pas exactement avec la ligne qui les sépare en politique » : aussi ne peut-on juger de l’œuvre d’un écrivain à l’aune de ses engagements politiques, attitude que Vittorini estime être celle des tenants du jdanovisme culturel dont il dénonce les positions. Il affirme que le PCI doit rejeter le réalisme socialiste, anticipant ainsi de plusieurs mois, puisque sa lettre est écrite au début de 1947, le déferlement des thèses de Jdanov à l’Ouest. Pour appuyer ses réflexions, l’écrivain n’omet pas de les placer sous la tutelle de Marx et surtout celle de Gramsci [25]. À l’énoncé de ces principes, les réactions sont extrêmement vives, et Morin est l’objet d’attaques de la part des « orthodoxes » du PCF. Il présente en effet son exposé à un moment où le rapport Jdanov est déjà connu depuis plusieurs mois. Mascolo, Antelme et quelques autres resserrent les rangs autour de lui, et aucun des deux camps ne sort victorieux de la réunion.
En mai 1948, à la séance suivante du cercle des littéraires au cours de laquelle sont discutés les articles de Kanapa, ce sont Antelme et Mascolo qui se chargent de présenter un rapport collectif [26]. Le texte reçoit une assez large approbation, mais l’enthousiasme est de courte durée du côté des tenants de l’autonomie culturelle : les autorités du Parti resserrent leur contrôle sur les cercles idéologiques et, en juin 1948, au cours d’une nouvelle réunion des littéraires, Casanova remercie les contestataires d’avoir « dit des bêtises » et les contraint à voter une motion par laquelle ils s’engagent à se « maintenir fermement sur toutes les positions idéologiques du parti » [27]. Ils tentent encore d’adresser une pétition à Casanova, mais la plupart des signataires pressentis se rétractent au dernier instant. Au cours de l’été 1948, avec l’excommunication de Tito, les questions politiques prennent le pas sur les débats culturels et, à la rentrée, le groupe des réfractaires au jdanovisme culturel se disperse : certains se rallient à la ligne du Parti (Dominique Desanti ou Pierre Hervé), d’autres se taisent (Claude Roy), d’autres encore sont exclus pour « titisme » (Jean Duvignaud) ; les amis de la rue Saint-Benoît se retrouvent isolés.
Fin de partie Afin de consacrer leur victoire, les autorités culturelles du PCF font paraître deux articles dans Les Lettres françaises : l’un est signé Jean Noaro, italianiste et traducteur, qui analyse Les Hommes et les Autres, roman de la résistance de Vittorini, au prisme des canons du réalisme socialiste ; l’autre est la lettre de Togliatti sur les rapports entre politique et culture dans laquelle le chef du PCI donne une justification théorique aux interventions des autorités communistes dans le domaine culturel [28]. Publié en juillet 1948, ce texte vient clore le débat public alors que la polémique interne s’achève au même moment : la défaite de l’opposition culturelle est consommée.
Alors que le tournant politique de la guerre froide est rapide, l’asservissement des clercs communistes aux normes idéologiques et culturelles est relativement lent à s’imposer. Pendant près de deux ans, les intellectuels ouverts ont tenté de défendre leur « minimum vital intellectuel » selon la formule d’Edgar Morin [29]. Exclus des sphères décisionnelles d’un parti où les dirigeants, d’origine ouvrière, se méfient d’eux, ils ont tenté de préserver leur souveraineté dans le domaine culturel [30]. À cette fin, les idées de Vittorini leur ont fourni un argumentaire et un fond théorique. Ils ont aussi indirectement reçu l’appui des intellectuels marxistes indépendants : en septembre 1947, des groupes trotskistes évoquent la controverse Vittorini-Togliatti et soutiennent le premier [31] ; Esprit publie la lettre de Vittorini en janvier 1948 ; la rédaction des Temps modernes consacre quant à elle, à l’été 1947, un copieux numéro spécial à l’Italie en grande partie conçu par Vittorini et l’équipe du Politecnico [32].Ainsi, toute une partie de l’intelligentsia de gauche s’inspire des thèses de l’écrivain pour soutenir ses positions en France et tenter d’y « dégeler » le marxisme, comme l’écrit Mounier [33].
En Italie, si le débat semble avoir été plus ouvert qu’en France, il se solde cependant de la même manière par l’échec de la résistance culturelle :Vittorini décide de saborder Il Politecnico début 1948. Il fait désormais profil bas au sein d’un PCI dont il reste membre jusqu’en 1951. Devenu indésirable dans la presse du PCF, il conserve, en revanche, les liens d’amitiés noués avec les membres de la rue Saint-Benoît et parmi les réseaux de la gauche indépendante.Après avoir combattu ses idées, les autorités des deux Partis communistes vont finalement admettre leur bien-fondé : Togliatti autorise un premier dégel culturel à partir de 1951 ; en 1954, au XIIIe congrès du PCF, Aragon prononce un discours entérinant officieusement l’échec du réalisme socialiste en France. C’est toutefois en 1966 seulement que le Comité central du PCF reconnaît officiellement la liberté de création, rompant ainsi avec vingt ans de dogmatisme.
[1] Dans sa correspondance des années 1945-1951 figurent plusieurs lettres échangées avec des intellectuels français : cf. E.Vittorini, Gli anni del « Politecnico », Lettere, 1945-1951, Einaudi, 1977.
[2] Marc Lazar estime que les intellectuels communistes se trouvent, en France comme en Italie, en situation de « tolérance surveillée » à la Libération et, on le verra, jusque vers la fin de 1946 (Maison rouges. Les Partis communistes français et italien de la Libération à nos jours, Aubier, 1992, p. 59-62). Analyse partagée, pour l’Italie, par Nello Ajello, Intellettuali e PCI, 1944-1958, Laterza, 1997 (1re éd. 1979), p. 45-62.
[3] La démonstration est au cœur du livre de Jeannine Verdès-Leroux, Au service du Parti. Le Parti communiste, les intellectuels et la culture (1944-1956),Fayard-Éd. de Minuit, 1983.
[4] Aux Temps modernes, c’est Merleau-Ponty, influent sur l’orientation politique de la revue, qui est alors le plus proche du PCF, tandis que Sartre en est distant jusqu’à son brusque revirement de 1952 qui fera de lui, jusqu’en 1956, un compagnon de route. La rédaction d’Esprit est quant à elle sur des positions philocommunistes dont elle se détache à partir de la fin de 1949 lorsqu’elle condamne la répression menée en Hongrie contre des cadres du PC, dont Laslo Rajk. Se reporter à Michel Winock, « Esprit ». Des Intellectuels dans la cité (1930-1950), Le Seuil, 1996 (1re éd. 1975), p. 307-315, et Goulven Boudic, « Esprit », 1944-1982. Les Métamorphoses d’une revue, IMEC, 2005, p. 49-67, qui nuance le philocommunisme de la rédaction en soulignant la distance critique déployée par une partie de ses membres à l’égard du communisme dès 1946.
[5] Il existe toutefois d’autres courants intellectuels à gauche, marxistes mais plus sensibles à l’idéologie du PSI, ou bien se réclamant du socialisme libéral hérité de Piero Gobetti et de Carlo Rosselli.
[6] Lancé en septembre 1945, édité par Einaudi et dirigé par Vittorini, Il Politecnico est d’abord de périodicité hebdomadaire puis, à partir de mai 1946, mensuelle. C’est une revue indépendante, mais Vittorini tient cependant à ce qu’elle soit reconnue comme publication culturelle liée au Parti. Cf. la lettre d’E.Vittorini à Giulio Einaudi, du 6 juillet 1945, in E.Vittorini, Gli anni…, o p. cit., p. 11-12. Sur l’expérience d’Il Politecnico, voir aussi N.Ajello, Intellettuali e PCI…, op. cit., p. 113-137. Sur Società, se reporter, dans le même ouvrage, aux pages 66-75.
[7] Ibid., p. 101-112.
[8] J.-P. Sartre, « Présentation », LesTemps modernes, n° 1, octobre 1945, p. 1-28.
[9] M.Alicata, « La corrente “Politecnico” », Rinascita,1946, 5-6.Alicata devient membre du Comité central du PCI en 1948.
[10] « Politica e cultura : una lettera di Palmiro Togliatti », Il Politecnico, n° 33-34, septembre-décembre 1946.
[11] E.Vittorini, « Politica e cultura : lettere a Togliatti », Il Politecnico, n° 35, janvier-mars 1947.
[12] R. Garaudy, « Artistes sans uniforme », Arts de France,1946, p. 17-29 ; P. Hervé, « Il n’y a pas d’esthétique communiste », Action, 22 novembre 1946 et « Nouveaux propos sur l’esthétique », Action, 6 décembre 1946.
[13] En 1935 déjà,Aragon, après un séjour en URSS,avait tenté de diffuser en France les principes du réalisme socialiste, imposé par Staline en 1934 comme dogme officiel en littérature et en critique littéraire. Les controverses avaient alors été vives. Ces principes exigent de l’artiste « la présentation véridique et historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire ». Cf. M. Lazar, « Le réalisme socialiste aux couleurs de la France », in Le Temps de la guerre froide, Le Seuil, 1994, p. 191-193.
[14] L.Aragon, « L’art,“zone libre” ? », Les Lettres françaises, 29 novembre 1946.
[15] N.Ajello,Intellettuali e PCI…,op. cit., p. 72-75.
[16] M. Lazar, « Le Parti communiste français et la culture », Les Cahiers de l’animation, n° 57-58, décembre 1986, p. 57-72, et Id., Maisons rouges, op. cit., p. 60-61.
[17] J.Verdès-Leroux, Au service du Parti…, op. cit., p. 197-203.
[18] D. Mascolo et E. Morin, « Interview de Vittorini », Les Lettres françaises, n° 160, 13 juin 1947.
[19] Edgar Morin précise dans ses Mémoires que « les principes de notre résistance culturelle s’affirmaient » dans ce texte et, qu’à travers Vittorini, « nous exprimions nos thèses » (E. Morin, Autocritique, Le Seuil, 1970, p. 87, et Entretien de l’auteur avec E. Morin, du 1er octobre 1998).
[20] D. Desanti, « À Paris, Elio Vittorini nous parle de la culture italienne », Action, n° 143, 27 juin 1947, p. 10 ; C. Roy, « Salut Milan, Bonjour Vittorini », Action, n° 143, 27 juin 1947, p. 11.
[21] Les réactions de Laurent Casanova et Jean Kanapa sont particulièrement vives. Dans ses Mémoires, Claude Roy indique que des injures furent proférées à l’encontre de Vittorini (C. Roy, Nous, Gallimard, 1972,p. 212). Philosophe, proche de Sartre à l’origine, Kanapa devient un intellectuel très soumis à la ligne idéologique du PCF de guerre froide.
[22] Appelé aussi « cercle des critiques », il groupe écrivains, philosophes et critiques littéraires.
[23] Voici comment Edgar Morin rapporte la scène : « Au terme de son exposé liturgique, Casanova s’en prit à Vittorini en ces termes : “Qu’est-ce que c’est que cet Italien qui vient nous donner des leçons à nous autres Français ?” Cette apostrophe de brigadier corse, dans la bouche d’un membre du bureau politique, me fit un effet extraordinaire. Nul n’avait sourcillé. Je pris la parole pour remarquer que la qualité d’Italien n’avait rien à voir avec le problème que nous étions amenés à discuter » (E. Morin, Autocritique, op. cit., p. 90).
[24] Nous nous référons au texte publié dans Esprit : E.Vittorini, « Politique et culture. Lettre à Togliatti », Esprit, n° 141, janvier 1948, p. 34-57.
[25] Ibid., p. 44. Dans une lettre adressée à Claude Roy, du 18 mars 1948,Vittorini se réfère à l’un des volumes des Cahiers de prison de Gramsci, Il materialismo storico e la filosofia di Benedetto Croce, pour défendre l’autonomie relative de la culture par rapport à la politique (E.Vittorini, Gli anni, op. cit., p. 157-160).
[26] Rapport publié par la revue Lignes : R. Antelme et D. Mascolo, « Rapport au Cercle des critiques sur les questions de la littérature et de l’esthétique (1948) », Lignes, n° 33, mars 1998, p. 25-39.
[27] E. Morin, op. cit., p. 93.
[28] J. Noaro, « Connaissance de Vittorini », Les Lettres françaises, n° 200, 18 mars 1948, p. 4. P.Togliatti, « Lettre à Elio Vittorini sur la politique et la culture », Les Lettres françaises, n° 218, 22 juillet 1948, p. 1.
[29] E. Morin, op.cit.,p. 91.
[30] J.Verdès-Leroux, Au service du Parti…,op. cit., p. 20.
[31] C’est Gilles Martinet qui mentionne l’affaire dans un document interne à la rédaction de La Revue internationale, périodique trotskiste : « Plate-forme politique de La Revue internationale », 11 septembre 1947, MR 1 : « La Presse 1938-1948 », dossier 3 : « La Revue internationale », archives Gilles Martinet, Centre d’Histoire de l’Europe du vingtième siècle/FNSP.
[32] « Italie », Les Temps modernes, n° 23-24, août-septembre 1947. Le projet de Vittorini qui est à l’origine de ce numéro est reproduit dans le recueil de lettres d’E.Vittorini, Gli anni…, op. cit., p. 419-420.
[33] C’est la formule qu’il emploie dans une lettre adressée à Giacomo Debenedetti, un intellectuel communiste de Rome. Il recherche en effet, afin de le publier dans un numéro d’Esprit consacré au marxisme, un inédit de Gramsci qui aurait, pense-t-il, un impact important « au moment où le marxisme chez nous, du moins dans tout un milieu de jeunes intellectuels, semble se “dégeler” et prendre conscience de la nécessité d’un renouvellement intérieur » (Lettre d’E. Mounier à G. Debenedetti, du 27 janvier 1948, ESP2 C1-02-02 : « Correspondance générale avec l’Italie, 1946-1953 »,Archives Esprit, IMEC). Le numéro d’Esprit consacré au marxisme s’intitule Marxisme ouvert contre Marxisme scolastique (n° 145, mai-juin 1948).
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