Quelles reponses syndicales a la crise globale ?

par Mamadou Diouf

Secrétaire Général de la Confédération des Syndicats Autonomes (CSA) du Sénégal.

19 mai 2010

La crise financière globale dont il est question depuis hier a révélé l’extrême fragilité de nos économies. Je ne reviendrai pas sur les mécanismes décrits avec pertinence par les précédents intervenants.

Il s’agira plutôt, par rapport aux enjeux ainsi définis, d’apporter les tentatives de réponse du Mouvement social. Quels sont les véritables défis que le Mouvement syndical devra relever s’il veut survivre à la crise et demeurer pour les travailleuses et les travailleurs, à la fois un repère et un recours pour reprendre un mot de l’écrivain sénégalais Cheikh Amidou KANE.

La réponse à ces questions passe par l’identification d’au moins trois dimensions de cette crise multiforme : crise de l’emploi, crise d’identité et crise de perspectives.

1) Une crise de l’emploi

Le ralentissement économique constaté a considérablement affecté l’emploi et la vie des travailleuses et travailleurs. Les nombreuses pertes d’emploi ont de fait une incidence négative sur la syndicalisation, avec une nette baisse des effectifs.

Le chemin est alors vite trouvé pour l’Etat et une bonne frange du Patronat privé pour remettre au goût du jour les questions de flexibilité, la nécessité de favoriser l’investissement étranger en révisant la législation du travail dans l’intention manifeste de remettre en cause des acquis sociaux.

C’est tout le sens du débat actuel sur la réforme des articles L.42 à L.47 du Code du Travail. Il s’agit pour l’Etat de fragiliser davantage les travailleurs et leurs organisations en permettant le renouvellement ad vitam aeternam du contrat à durée déterminée.

En initiant de tels projets, le Gouvernement sait toujours pouvoir compter avec la complicité de responsables syndicaux peu soucieux de ce que peuvent signifier les aspirations du monde du travail.

2) Une crise d’identité

La crise de l’emploi va de pair avec une crise d’identité du Mouvement syndical. La relation professionnelle devient de plus en plus complexe avec un essor considérable de l’économie informelle. Le Sénégal compte aujourd’hui moins de 400 000 salariés sur une population active d’environ 4 500 000 âmes dont près de 70% de ruraux.

Au même moment, le paysage syndical est caractérisé par une floraison d’organisations de toutes sortes et de toutes obédiences. Le denier décompte indiquait une vingtaine de centrales syndicales concurrentes aux intérêts très souvent divergents dans un environnement fortement marqué par l’affairisme et les combines qui en résultent.

On voit déjà la difficulté pour le mouvement syndical d’apporter des réponses dans un tel contexte, puisque lui-même peine à définir sa propre identité. Que faire dans une telle confusion, et face à de tels défis ?

3) Crise de perspectives

Quand on ne sait plus ce qu’on est, il est difficile de savoir où l’on va. Voilà da manière prosaïque, comment on pourrait résumer la double crise de perspective du Mouvement syndical dans le Sénégal d’aujourd’hui.

Dans la confusion tantôt évoquée, il importe de faire la part des choses, et identifier les véritables projets d’organisations sociales, fondés sur un véritable engagement militant avec comme objectif majeur la lutte pour l’émancipation et l’épanouissement des masses laborieuses.

Pour aller vite, je voudrais me limiter à celles-là qui seules méritent véritablement notre intérêt. Il leur faut certes s’inventer de nouvelles structures et de nouveaux modes de fonctionnement qui prennent en compte la nouvelle configuration des relations sociales, avec l’essor formidable du secteur informel et ses exigences organisationnelles, mais aussi la forte précarisation des emplois dans le secteur structuré qui fragilise la situation des travailleurs et peut plomber l’action revendicative.

Il faut aussi garder en vue la situation des travailleurs ruraux qui constituent un potentiel important par leur nombre, leurs difficiles conditions d’existence et leur état d’inorganisation.

Quelles directions imprimer alors à notre Mouvement ? Quelles politiques d’alliances nous faut-il construire pour mener quels types d’actions salutaires ? Il nous semble que c’est à ce niveau qu’il faut, sans doute ébaucher les réponses des syndicats à la crise globale.

Quelles Réponses pouvons-nous apporter ?

En tant que responsable syndicaux nous voulons rester libres de jeter un regard critique et surtout autocritique sur notre action, pour en identifier les limites et participer à la réflexion, aux échanges afin de définir des directions rectificatives. Mais ce ne sera tout de même pas une simple séance d’auto flagellation car le Mouvement syndical, dans son évidente diversité, n’est pas resté les bras croisés.

Il y a toujours des tentatives d’actions sectorielles, des ébauches de réflexion pour l’action et surtout des tentatives de retrouvailles entre des organisations qui partagent les mêmes valeurs.

Il faut surtout au plan national, réussir à fédérer ces luttes sectorielles au niveau de l’éducation et de la santé, pour ce qui est du secteur public. Mais aussi de la justice, de l’agriculture et de l’élevage, si nous prenons en compte le processus qui a mené aux négociations en cours entre le Gouvernement et le SDTS affilié à la CSA.

Elles traduisent une volonté de résistance contre des dysfonctionnements d’un Etat qui est en train de perdre ses repères, d’une république en train de perdre son âme, réduisant la gestion des affaires nationales à des intérêts partisans.

Les récentes déclarations sur les effets bénéfiques d’une réforme du code du travail afin d’encourager les investissements montrent que les emplois stables sont plus que jamais menacés. Face à la vive réaction de certaines organisations syndicales, le gouvernement a changé de stratégie, mais n’a pas renoncé à son projet. Je faisais remarquer il y a quelques jours, que le fait que personne ne s’empresse de revendiquer la paternité ou la maternité de ce projet inique, montre au moins une chose : tout le monde est d’accord sur son caractère nocif pour le monde du travail.

Il s’agit plus que jamais de poursuivre la bataille d’opinion, sensibiliser les travailleurs, s’organiser et se battre. Il doit être clair pour tous que toute réforme du Code du Travail qui ne tend pas à garantir la sécurité de l’emploi est contre les intérêts des travailleurs et doit être combattue.

Mais le piège serait d’accepter que notre lutte soit réduite à une simple défense de l’emploi, alors qu’il importe d’améliorer les conditions de vie des travailleuses et travailleurs tout en créant de nouveaux emplois, mais des emplois stables, des emplois décents.

Les travailleurs du secteur informel doivent être davantage pris en compte dans les initiatives syndicales. Il importe de les organiser pour que le dynamisme de leur secteur puisse octroyer à ses différents acteurs une meilleure place dans la définition des politiques économiques et surtout la mise en place d’infrastructures et équipements adaptés à leur spécificité sans les prendre au piège d’une formalisation mécanique susceptible de plomber leur créativité et leur capacité d’adaptation.

La mobilisation syndicale aura aussi comme objectif la mise en œuvre de politiques économiques alternatives en milieu rural, avec des investissements massifs dans l’agriculture, l’élevage et les infrastructures sociales.

Des politiques hardies doivent être initiées pour la formation professionnelle en milieu rural, la promotion de entrepreneuriat rural, la formation professionnelle et l’encadrement de la femme rurale…cela passe par le développement de vastes programmes d’alphabétisation et de valorisation des métiers traditionnels en milieu rural.

Le mouvement syndical a le devoir d’initier des alliances sûres et solides avec les différents acteurs du monde rural. Il est surtout urgent de mettre en place des mécanismes de résistance contre la tentative de caporalisation des travailleurs ruraux à travers la création par le gouverne »ment d’un syndicat de paysans à sa dévotion.

La CSA a déjà déposé une plainte au Bureau International du Travail pour dénoncer cette violation de la législation internationale du travail, notamment les conventions 87 et 98 de l’OIT. Il faudra appuyer cette plainte par de puissantes actions de terrain afin de mettre à nu une telle imposture.

La politique d’alliance du mouvement syndical devra s’étendre à toutes les organisations de la société civile engagées dans la lutte contre les antivaleurs qui sont en train de gangréner notre société ; aux premiers rangs desquels la corruption et la concussion dont l’ampleur dans les secteurs comme le marché des bâtiments et travaux publics affecte dangereusement l’emploi.

Le cas récent de l’entreprise Jean Lefèvre Sénégal est une parfaite illustration de ce processus de liquidation des emplois, puisqu’en l’espace de deux ans elle passe de plus de 3000 à moins de 50 employés à l’heure où nous parlons.

Mais fort heureusement, les perspectives ne sont pas bouchées car nous détenons une arme puissante qui est la solidarité syndicale qui se construit et se consolide au niveau national et international. Elle permettra d’échanger les expériences et explorer les voies nouvelles pour élargir le champ de syndicalisation et adapter l’organisation syndicale à la nouvelle configuration du monde du travail.

Une telle dynamique ne saurait taire l’épineuse question des politiques de gestion des flux migratoires, de prise en compte des droits des travailleurs migrants par les syndicats des pays du Nord comme ceux du Sud.

Mais l’action syndicale a des limites qui posent le problème de la direction politique du mouvement démocratique. Alors, quel lien établir avec les partis politiques pour développer des dynamiques convergentes tout en gardant son identité afin de pouvoir jouer à tout moment son rôle de contre pouvoir ?

Sans nul doute on pourra y parvenir en veillant à maintenir le mouvement syndical dans le sillage des valeurs qui ont toujours forgé sa personnalité à travers l’histoire : solidarité, indépendance, rigueur morale, combativité mais aussi ouverture aux idées novatrices porteuses de nouveaux défis.

Le Mouvement syndical continuera alors à s’inscrire conformément à sa vocation première dans des dynamiques revendicatives mais construira en même temps de nouvelles perspectives en vue de promouvoir des alternatives aux politiques financières, alimentaires, énergétiques, etc., qui ont conduit le monde aux difficultés actuelles.

C’est tout à l’honneur du Parti de l’Indépendance et du Travail PIT-Sénégal, et de ses partenaires des Fondations Gabriel Péri et Rosa Luxemburg d’avoir eu l’idée de nous associer à cette réflexion. Pour ma part je demeure convaincu que nos discussions permettront d’éclaircir l’horizon afin qu’au sortir de ces assises nous puissions définir les voies de nouvelles solidarités dans la lutte pour l’émancipation des masses laborieuses, de nouvelles perspectives pour le monde du travail.