carte blanche à...
Propos, positions, propositions

par Colette Deble

avril 2007

Colette poursuit une carrière aussi dense que discrète. Elle a exposé ses œuvres un peu partout dans le monde. Hasard des programmations, ses prochaines manifestations se centreront sur la France. Son travail a intéressé et intéresse des écrivains et des philosophes. Leurs interventions à ses côtés ne sont pas dictées par une complaisance, mais par un souci de mêler leurs voix à une entreprise originale. Ils commentent, chacun à leur manière, une prise de position en peinture. Colette Deblé s’est déplacée. Depuis déjà des années, elle a renoncé à des tableaux sur toile où des figures et des corps étaient comme en quelque sorte tramés par des coulures aussi voulues qu’aventureuses dont la régularité accidentée heurte le regard et l’interroge. C’est une façon pour elle d’introduire, au travers d’une technique maîtrisée, un trouble du temps et avec lui une morale de l’incertitude. Désormais, elle se voue à la peinture de femmes déjà « traitées », ce qui la conduit à mettre en abyme la représentation et à forger une espèce de musée imaginaire, à son usage. Ce musée, cette collection, devient un conservatoire domestique qu’elle destine, enfin, à ses spectateurs. Maintenant, elle s’applique à des lavis et à des formes découpées, des corps sur papier, qu’elle grêle et ponctue de surcharges, comme s’il s’agissait d’épaissir leur surface, sans toutefois les abrutir de matière, de déjouer leur apparence et de conférer de la gravité à leurs formes suspendues, dépourvues d’arrière-plan, de fond prémédité, En un mot, elle les pourvoie d’un supplément de signes, d’une écriture de l’improbable, susceptible d’énoncer une beauté qui nous regarde et ne cesse de nous regarder.
Denis Fernàndez-Recatalà

J’ÉCRIS. Admettons que je réfléchis ma peinture, même si désormais je me consacre assez exclusivement à la peinture. J’ai publié des recueils de poèmes. Je ne les désavoue pas. Ils figurent un horizon. En revanche, je considère que la préface que j’aie rédigée pour L’Envol des femmes résume mon projet. C’est pourquoi je la reproduis.

« A-t-on jamais tenté d’explorer par les seuls moyens pastiques l’Histoire de l’Art, ou l’un de ses aspects, comme le font l’historien ou l’essayiste à l’aide de l’écriture ?

Mon projet est de tenter, à travers une infinité de dessins, de reprendre les diverses représentations de la femme depuis la préhistoire jusqu’à nos jours afin de réaliser une analyse visuelle de diverses postures, situations, mises en scène.

La citation picturale ne saurait être une citation littérale comme est la citation littéraire parce qu’elle passe par la main et la manière du citateur. D’où un léger tremblé doublement allusif de l’œuvre citée et du citateur.

Mon projet explore ce “tremblé” parce qu’il suppose un exercice extrêmement long de la citation vers son usure et sa fatigue.

En fait, poursuivant ce travail jour après jour, c’est une sorte de journal intime, quotidien à travers l’Histoire de l’Art que je poursuis. »

Cette préface date de mars 1990. Elle me sert encore aujourd’hui, quitte à y revenir et à la prolonger.

À DE RARES EXCEPTIONS PRÈS, je restreins l’écriture au tracé manuscrit d’indications en marge de mes lavis. J’y inscris un nom ou un titre au crayon. Je mentionne une origine, parfois allusive quand j’indique un anonymat, anonymat de la femme représentée ou de l’auteur. Par ailleurs, mon projet lui-même s’est précisé en s’élar-gissant. Il s’agit d’Histoire de l’Art. Aux œuvres peintes et sculptées, inspirées par des femmes, j’ai ajouté la photographie, celle de Louise Brooks, par exemple, la Loulou de G.W. Pabst. Ainsi, on pourrait dire que je traduis des images. En fait, il s’agit de bien plus pour moi.

CE PROJET A LONGTEMPS MÛRI EN MOI. C’est une intrusion de la biographie dans la peinture. Il m’est apparu plus nécessaire encore, impératif, à la suite d’une douleur très profonde et pourtant banale, une douleur ressentie au cours de la longue maladie qui a frappé ma mère. Je n’ose écrire qu’elle n’en finissait pas de mourir. Pour circonvenir l’immense peine éprouvée, j’ai mis en place un travail de réflexion. Il se rapporte, plus précisément, à la notion d’héritage immatériel. Que garde t-on des êtres ? Que restera-t-il de ma mère ? Cette pensée m’a conduit, inéluctablement, à une idée plus générique. Que reste-t-il des femmes après leur mort ? La réponse « Rien » a résonné alors comme une évidence cinglante. Elles meurent anonymes. La mort prononce leur anonymat. En ce qui me concerne, j’ai retourné un gant de malheur – la disparition de celle sans qui je n’existerais pas – en un gant de bonheur. On n’a pas manqué de souligner qu’un terme désignait cette opération de retournement : l’invagination et qu’il appartenait précisément au vocabulaire des gantiers…

JE SUIS UNE FEMME QUI TRAVAILLE LA REPRÉSENTATION ET « SUR » LA REPRÉSENTATION DES FEMMES. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un travail féministe.Au travers de ces femmes, je tente, pratiquement, de réaliser un essai plastique sur le regard. L’homme aurait pu en être aussi le sujet. Il l’est sans doute par une espèce de détour ou dans un repli. Mon propos se rapporte aux relations de la femme et de l’Histoire de l’Art. Et la question qui en découle est celle-ci : comment figure-t-elle ou comment la figure-t-on dans cette histoire ? À l’évidence, la femme n’a pratiquement jamais été peinte pour elle-même. Elle est passée par divers stades et elle a incarné différents « états ». Au départ, la peinture s’attache à l’identifier exclusivement comme être reproducteur. C’est le temps des maternités les plus variées. Puis elle sert de contrepoint. Elle devient une vision de la vie, de l’appétit de vie, comme une assurance. Sa projection rencontre les vanités, c’est-à-dire l’inutilité des désirs ou le renoncement aux désirs signifiés par des crânes et des ossements… Elle est ce qui reste et qui ne se corrompt pas. Le corps de la femme prend (de) l’ascendant. Il repousse la mort ou il l’atténue. Ce qui me réjouit, aujourd’hui, quand je l’étudie sous cette dimension, c’est le regard de l’homme. Et c’est là sans doute que je renâcle devant un féminisme réducteur. Le regard de l’homme transforme la femme, il la magnifie. Il se pose sur l’objet pictural avec amour. L’homme renvoie un amour total à la femme. Cela est très rassurant. Disons qu’au final la femme est plutôt bien traitée.

AU RISQUE DE ME RÉPÉTER, MON TRAVAIL PREND DES AIRS DE COLLECTION. J’emmagasine et je restitue. Je ramasse. J’accumule. Tout me sert, la sculpture et même la photographie. Toute matière m’intéresse. On dit que je m’abandonne à une espèce d’archéologie. Etre peintre, on ne l’imagine pas, se rapproche d’un travail d’archiviste. Cette obligation me rebute. Je suis dans le plaisir et pour moi le plaisir est plutôt spontané, car ce qui m’est agréable, c’est de dessiner et de peindre, c’est-à-dire m’absorber dans le dessin et la peinture, sans autre préméditation que mon projet. On dira que cette préméditation confine à l’obsession et que mon projet appelle la déclinaison… Toujours est-il que tout ce qui annexe à mon travail proprement dit, et dont mon travail dépend forcément, m’ennuie.

Aucun créateur n’y échappe. Il y est condamné. Mon travail doit être vu. On ne peut se soustraire aux expositions. Il est vital que mon travail sorte de l’atelier. La peinture n’est pas faite pour sécréter le silence. Il en va de même pour la littérature, qui trouve sa respiration dans la publication.

POUR EN REVENIR AU PLAISIR, je souligne que la recherche en fait partie, ainsi que la poésie. Sur ce point, je pense à Denis Roche pour qui, je le cite, « La poésie est inadmissible, D’ailleurs elle n’existe pas. » Pour lui, ce qui existe, c’est sans doute le poème, plutôt que le sentiment qu’on en a ou l’idéologie qui l’inspire. La poésie est trop souvent une porte ouverte à toutes les complaisances. C’est pourquoi j’apprécie Denis Roche et Bernard Noël qui se singularisent par leur opposition pratique à la convention « poétique » et qui prennent la « poésie » à contre-pied. Ils la démentent en la fabriquant. Mais pour préciser ma position, au-delà de ce qui paraît une anecdote, disons que ma pensée picturale se conjugue au plaisir littéraire. Les inscriptions qui figurent sur mes lavis ne relèvent pas de l’innocence. Je cite mes sources, soit, mais on me dit qu’elles forment de petits poèmes évasifs, japonais ou chinois. J’y tiens d’autant plus que les gens voient avec les mots. Sur ce chapitre, je dois beaucoup à l’enseignement de mes amis peintres et écrivains. À Jacques Derrida, entre autres…

J’OCCUPE UNE POSITION PARTICULIÈRE, on en convient et cela me pose une question évidente. La reproduction de la reproduction, est-ce une production ? Et cela sous-entend ou comprend la notion du « citer ».Tout ne serait que citation. On m’a dit que j’opérais un renversement. Que mes lavis constituaient, après tout, le renversement des œuvres, en ce sens qu’elles devenaient une esquisse du référent. C’est peut-être plus ingénieux que pertinent. Dans ce cas, « citer » consisterait à revenir « avant » l’œuvre finalisée, à la priver de son histoire. Je ne le crois pas. « Citer », c’est répéter dans un autre contexte, sous un autre éclairage, avec déjà des acquis. J’ai écrit, dans une introduction à ce travail, que la mère pousse la fille.Ainsi les femmes sont toutes semblables, elles se citent en permanence et dans le même temps, toutes représentent des chef-d’œuvres uniques. Puis, le lavis est une technique qui combine la fidélité et l’approximation. On reconnaît et l’on surprend. Le référent s’en trouve bougé. Pour moi, c’est une domestication de la tache. Grâce à elle, il me donne l’impression d’un miroir sans tain. Il ne me reflète pas alors que je m’y regarde. Par ailleurs, j’ai adopté une technique de lavis qui restitue sa place à l’improvisation. J’ai perverti le lavis classique en inversant les données. Chez les Chinois, on mouille la feuille, puis on calligraphie. Moi, je dessine, puis je mouille le papier. Quelque chose travaille sans moi. Dès lors, une présence s’installe. Au départ, j’avais choisi la peinture. Elle accompagne toujours mes lavis. Il me fallait peindre un fond. Les dessins, eux, me permettent de donner des réserves au papier, des espaces libres qui jouent avec la lumière du support, et ces réserves le font vivre. Ainsi, je procure le sentiment que ces femmes surgissent du papier dans leur intégralité. Je ne supporte plus les femmes tronquées.

JE PERSÉVÈRE. Je m’oriente vers un continu. Symptôme, au début, j’envisageais de fabriquer huit cent quatre-vingt-huit dessins et de m’arrêter, en quelque sorte, à l’infini, à un infini redressé, debout, pour la circonstance. Maintenant, j’ai opté pour l’innombrable. Je ne compte pas. Accessoirement, j’établis une grammaire d’attitudes et de postures, et je forge un vocabulaire de gestes. Pour en référer à Denis Roche, je constitue un Dépôt de savoir & de tecniques.

Au Moyen Âge, les femmes sont statiques, on le sait. Chaque époque promeut une manière de représenter. Avant tout, mes dessins sont à replacer dans un paysage mental propre. Ils constituent une sorte de journal intime à travers l’histoire de l’art. Chemin faisant, j’ai découvert une liberté. Lors de la première exposition, l’idée m’apparaissait plus conceptuelle. Maintenant, je ressens moins de contrainte. Au début, par exemple, sait-on pourquoi ? je n’utilisais que des camaïeux de gris. Je suis passée à la couleur. Je ne me sens plus entravée. Je ne date plus, non plus mes œuvres. Mon travail flirte ainsi avec l’intemporalité. Puis, étant donné que j’éclabousse la page, ces femmes approchent une voie lactée. J’organise un musée imaginaire de la reproduction des femmes. Chaque collectionneur deviendrait le gardien des œuvres. La sphère virtuelle que représente Internet répond parfaitement à l’idée d’infini, de propagation, de collection virtuelle, à laquelle j’aspire. Et tout compte fait, les vernissages me mettent toujours mal à l’aise. J’aimerais que mon travail marche sans moi.

Quant aux catalogues ou aux livres d’art, je crains ou plutôt j’ai craint que mes dessins ne tiennent pas la route en regard de leurs référents.

Aujourd’hui, je prépare une exposition pour le bicentenaire de l’indépendance du Chili, avec Angel Parra, l’auteur-compositeur.

Je souhaite...

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