Pour un travail historique dégagé des emprises idéologiques et partisanes
par Robert Hue
Président de la fondation Gabriel Péri, sénateur-Maire du Val d’Oise, vice-président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, ancien secrétaire national du Parti communiste français.
21 novembre 2009
Colloque Regards / Fondation Gabriel Péri 21 /11 /2009
Comme je l’ai écrit dans Regards, je pense le travail sur l’histoire est essentiel à notre compréhension du travail de l’histoire qui fait notre présent, c’est-à-dire les conditions objectives et subjectives de la pensée et de l’action politiques.
Aussi, je juge utile de poursuivre avec rigueur le travail déjà engagé par des chercheurs et des chercheuses sur le communisme comme mouvement politique, comme idée, et sur les formations sociales qui s’en sont réclamées.
On ne saurait, en effet, aborder l’histoire du communisme comme une totalité, pas plus qu’on ne peut le faire du système capitaliste ou d’institutions universelles comme l’Église catholique, par exemple.
Longtemps, les historiens du communisme se sont divisés et se divisent en deux camps : ceux que en faisaient l’apologie, cherchant dans cette histoire-là à justifier leur engagement révolutionnaire, et ceux qui, par anticommunisme, cherchaient les arguments propres à étayer leur hostilité. Évidemment, je simplifie. Il y a eu et il y a aujourd’hui des travaux remarquables, hors de tout présupposé idéologique, quel qu’en aient été, quels qu’en soient les auteurs. Mais leurs œuvres ont été le plus souvent, ou sont encore, noyées dans un océan de productions allant de l’autojustification à la criminalisation.
L’histoire du « socialisme réel » ou plus généralement du communisme du XXe siècle et de son effondrement demeurent, vingt ans après la chute du mur de Berlin, l’objet d’enjeux politiques.
Peut-il en être autrement ? Ce serait souhaitable, mais abstenons-nous ici de toute naïveté. Les sciences en général et les sciences sociales plus encore produisent toujours à un moment donné des effets politiques. Les exemples regorgent d’Archimède à Galilée ; de Marx à Bourdieu ; de Darwin à la biologie contemporaine. Convenez avec moi que l’histoire de la Révolution française reste, 220 ans après la prise de la Bastille, une matière bouillante, un objet de polémique.
Cependant, sans me bercer d’illusion, j’estime que la confrontation d’accusations et d’autojustifications ne peut tenir lieu d’investigation rigoureuse de la réalité historique, des mécanismes sociaux, économiques, culturels et géostratégiques, de la personnalité des dirigeants et de celle des peuples.
Le communisme, comme idée et comme mouvement politique, a connu bien des crises. Elles tenaient à la fois aux limites propres à Marx et à la confrontation des courants politiques de ce qu’on a appelé le mouvement ouvrier. La plus importante de ces crises, cependant, prend sa source dans la dogmatisation dont le marxisme fut victime dans l’URSS de Staline et de la contagion qui s’en suivit à travers la IIIe Internationale.
Comme formation sociale, le communisme a échoué dans les conditions que l’on sait. Il reste à étudier, à comprendre, à révéler quelle sont les relations entre la crise du communisme comme idée, comme mouvement politique et système partisan, et l’échec du « socialisme réel » en Europe. C’est, je pense, beaucoup de travail.
Est-ce indispensable ? Je le crois.
S’il est évident - en tous cas pour moi- que l’URSS accouchée par la Révolution d’octobre, ou les systèmes établis pour une part par elle-même en Europe centrale, ne correspondent ni à ce qu’on pouvait déduire des quelques indications laissées par Marx et Engels concernant l’émancipation de l’humanité, ni à l’idéal forgé dans les luttes par les socialistes et les communistes en Europe et particulièrement en France, il n’en demeure pas moins que le socialisme soviétique a été vu par des millions d’hommes et de femmes dans le monde comme LE socialisme ou LE communisme. Et qu’il s’est trouvé au cœur de la confrontation entre les forces de progrès et l’impérialisme financier et militaire tout au long du XXe siècle.
Rappeler tout cela est, à mon sens, nécessaire, indispensable, incontournable si l’on veut contribuer à l’émergence d’une alternative progressiste au capitalisme contemporain. Les peuples, quoiqu’on en dise, n’ont pas la mémoire courte. La jeunesse, qui n’a pas fait l’expérience des luttes anticoloniales ou pour la défense de la démocratie et des droits sociaux menées en France par le PCF, ne connaît généralement du communisme que ce que l’histoire officielle lui lègue : le Mur, le goulag, les procès, les massacres…
C’est pourquoi, il importe de dégager l’histoire de toute emprise idéologique et partisane afin que les nouvelles générations puissent s’en instruire et que les forces de progrès sachent au mieux gérer un héritage parfois lourd à porter, parfois glorieux, parfois honteux, et en tirent les enseignements qui permettent de concourir à l’élaboration de voies nouvelles pour la lutte et pour l’organisation.
Ce colloque, organisé par Regards et la Fondation Gabriel Péri, j’en suis certain, y contribuera.
