Léviathan

par Théophile Hazebroucq

Rédacteur en chef adjoint.

avril 2007

À la différence des social-démocraties scandinaves et anglo-saxonnes où les « partenaires sociaux » jouissent de prérogatives plus étendues, l’État a toujours tenu le rôle central de la vie politique, économique, et sociale française. C’est la raison pour laquelle il cristallise toutes les attentes et toutes les colères, de façon exacerbée en ces temps de récession et de profondes mutations de la société.

Loin d’être un organe neutre de gestion des affaires courantes de la Nation, l’Etat est en effet « une entreprise politique à caractère institutionnel » , comme le définissait Max Weber [1].

Il donne la tonalité du vivre - ensemble qui régit les occupants d’un territoire donné. Or, ainsi qu’en témoigne la campagne électorale en cours, les conceptions de la nature et du rôle de l’État à gauche et à droite n’ont rien de commun . Elles relèvent de ces points structurels qui distinguent toujours irrémédiablement les deux pôles idéologiques de la vie démocratique.

Le type d’État engendré par la Ve République et imaginé par De Gaulle a ainsi habilement résolu nombre de conflits sociaux en limitant la représentativité des élus et des hauts fonctionnaires. Aujourd’hui, il éprouve de sérieuses difficultés à apaiser les diverses tensions qui tiraillent la nation. On lui demande toujours plus, au moment même où les catégories supérieures et leurs représentants lui consentent de moins en moins et orchestrent une véritable croisade contre l’impôt. Il devrait, pour les progressistes, favoriser la prospérité de tous, la justice sociale, et fournir un service public sans cesse amélioré en partageant les fruits de l’activité économique. Les conservateurs, en revanche, escomptent qu’il libère l’économie et confie au mérite de chacun le soin de se trouver une juste rétribution.

Le désir généralisé d’autonomie et son corollaire individualiste, l’apologie de la réussite financière et du spectacle, bref, l’idéologie libérale, s’est imposée et transformée en hégémonie, aidée en cela par les écroulements internes du communisme et du paternalisme catholique. Ce qu’il est convenu de nommer les « finalités humaines », les valeurs et le sens de l’existence, est donc laissé en quelque sorte en jachère pour une large frange de la population. La République en a porté une part pendant longtemps, faisant preuve d’un certain opportunisme durant sa période coloniale ou aux derniers feux de son rang de puissance mondiale ; mais les temps ont changé. La mondialisation homogénéise les cultures et les modes de gouvernement. La vitesse quasi-instantanée de l’information et le flot d’images télévisuelles nourrissent l’illusion de l’existence d’un « village global » (en fait exclusivement constitué des notables dotés des moyens d’utiliser ces nouvelles infrastructures). Bien loin de donner chair à l’idéal universaliste stoïcien du « citoyen du monde », il fabrique plutôt des syndics de copropriétaires trop préoccupés de ce que l’État assure la conservation de leur mode de vie pour s’intéresser à leurs voisins privés de tout.

Problème, l’outil étatique s’est dessaisi de nombre de ses sphères de décision au cours de l’intégration européenne et en accompagnant la financiarisation de l’économie. Les comportements symptomatiques de la coupure entre le peuple et ses élus, voire ses institutions, se multiplient donc : hausse continue de l’abstention, alternance politique systématique depuis bientôt trente ans, extrême droite à 20 % (!), moral en baisse, ressentiments de toutes sortes exprimés de plus en plus violemment... Les électeurs français aspirent à un rajeunissement et à un changement de pratique de leur personnel politique. Mais qu’ils ne s’y trompent pas : les prochaines élections présidentielles et législatives décideront également de la forme d’État qui les administrera. Si le glissement idéologique de la gauche « de gouvernement » a été abondamment décrié, celui de la droite parlementaire est presque passé inaperçu. Le gaullisme s’est éteint de sa belle mort ; il n’a pas survécu à la génération qui a connu sa figure tutélaire. La classe d’âge suivante s’est convertie sans peine au libéralisme économique prêché par la fameuse Société du Mont Pèlerin et ses thuriféraires depuis les années quarante. L’heure n’est plus pour elle au maintien de la paix sociale grâce à des compromis acceptables entre travail et capital, mais à l’instauration d’un État a minima recentré sur ses fonctions régaliennes pour ne pas perturber les mécanismes supposés justes du marché.

La définition in extenso de Max Weber précisait que si « ’État est une entreprise politique à caractère institutionnel », sa « direction administrative revendique avec succès, dans l’application de ses règlements, le monopole de la contrainte physique légitime sur un territoire donné » [2].

Cette deuxième proposition est parfaitement compatible avec le fantasme d’un État fonctionnant quasiment sans fonctionnaires, analogue à celui de l’entreprise sans usine. Le marxisme, qui vise le dépérissement de l’État - bien qu’il l’ait de fait renforcé dans l’exercice du pouvoir - , et l’anarchisme, qui prône son abolition, recherchent l’émancipation humaine à travers la suppression de ce type de contrainte extérieure au sein d’une communauté d’égaux réelle, construite grâce à l’éducation et à la redistribution des richesses. Le libéralisme, lui, tend à privatiser et à rentabiliser le maximum d’activités hors du champ de la violence légitime, nécessaire pour garantir la bonne tenue des affaires.

Napoléon Ier avait imposé la forme de l’État-nation à toute l’Europe après la plus formidable période de bouleversements politiques qu’elle ait connu. Elle était en parfaite adéquation avec ce nouvel âge. De son coté, la Ve République semble avoir fait son temps. Pour ne pas que le concept même de république, fondé sur l’unité et l’égalité des citoyens, sombre avec elle, il importe de la repenser, de redéfinir ses prérogatives, ses objectifs, et de remodeler ses institutions, au premier chef desquelles l’État, sous peine de le voir redevenir un Léviathan, ou « le plus froid des monstres froids » selon la formule de Friedrich Nietzsche.

[1] Économie et Société, 2t.,Agora.

[2] Op. cit.

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