Les tensions stratégiques entre l’Otan et l’Union européenne
par Jean Dufourcq
Amiral, directeur de recherche au CEREM (Centre d’études et de recherches de l’école militaire)
6 juin 2008
Comme l’a exposé Jean-Paul Hébert dans son propos dont je partage globalement les vues, la prolifération nucléaire est un problème de notre temps. Celle-ci n’est pourtant pas en augmentation comme on le dit facilement. Elle fait partie du théâtre d’ombres. Il est évident que l’Iran a un programme nucléaire militaire putatif et que ce pays manœuvre de façon intelligente pour rester aux frontières de ce qui est acceptable, et pour se faire mieux respecter. Ces idées, éloignées des bruits de botte que l’on entend très souvent, sont en général partagées par les stratégistes.
Au-delà de cette remarque latérale et pour traiter le sujet des tensions stratégiques autour de l’Europe et du rapport entre l’Otan et l’Union européenne, trois constats politiques s’imposent.
Premièrement, le XXIe siècle est à l’évidence très différent du siècle qui l’a précédé. Les grands défis contemporains sont d’une autre nature. Il ne s’agit pas comme hier de tension entre systèmes idéologiques, mais de défis tournés davantage vers les hommes et la terre.
Premier défi : la révolution démographique. Le doublement de la population mondiale a des conséquences stratégiques considérables en termes de conflictualité, qui ne sont pas suffisamment analysées.
Deuxième défi qui lui est lié : le défi écologique. Nous sommes en train de découvrir brutalement, que la planète a des ressources limitées, qu’il faut y veiller et que nous sommes confrontés aux conditions de la durabilité de notre développement. Ceci a également des conséquences stratégiques, et un impact sur la vie des peuples au quotidien. Face aux difficultés de subsistance et au mal-être, les peuples se mettent en mouvement. Un mouvement qui appelle en général des guerres.
Troisième défi : la redistribution des marchés. Les marchandises vont suivre sur la planète des circuits assez nouveaux. En 2050, les circuits économiques et monétaires seront très probablement différents de ceux d’aujourd’hui. Les tensions entre les hommes et les continents ne seront plus les mêmes. Et les systèmes utilisés à partir de 1945 pour réguler les tensions de la planète ont bien peu de chance d’être encore adaptés aux échanges qui se développeront en 2050. Les conséquences stratégiques de ces phénomènes ne sont pas assez anticipées.
Ma seconde remarque porte sur la manière dont ces évolutions planétaires sont appréhendées. De mon point de vue, le monde de la réflexion stratégique s’articule désormais entre deux catégories d’individus qui ne se comprennent pas ou ne se comprennent plus : les fonctionnalistes et les géopoliticiens. Cette dichotomie rejaillit sur la capacité d’analyse de l’Otan et de l’Union européenne, en tant qu’instruments au service du développement, de la stabilité, de la sécurité, de la paix dans nos régions du monde.
Les fonctionnalistes sont de plus en plus tournés vers les structures, les processus, et voient en chaque homme un client, un instrument, une machine, qui aurait échappé à l’histoire, à la géographie et à la culture. Regarder le monde ainsi nous vient de la haute technologie, du développement des sciences économiques, et s’oppose à la simple réalité d’une planète marquée par l’histoire, la géographie et la culture. Les Européens se sont pourtant battus d’abord pour des questions de cette nature. Le sol d’Europe a été baigné du sang de soldats ont tombés pour ces idées-là et non pas pour des questions de procès ou d’économie.
La troisième remarque concerne l’asymétrie profonde qui existe entre l’Otan et l’Union européenne. On les compare, on les emboîte, comme si ces instruments étaient en concurrence. Ils n’ont pourtant pas la même vocation, même si tous deux sont des héritiers de la deuxième guerre mondiale, et qu’ils ont eu des éléments communs à la fin de la guerre froide, lorsque la construction européenne cheminait vers l’Union et que l’Otan se cherchait une nouvelle destinée. En 1991, Rome et Maastricht, deux sommets fondateurs, l’un de l’Union européenne, l’autre du nouveau concept stratégique de l’Otan, instauraient deux systèmes qui engageaient une réflexion sur la notion de crise mais d’une manière propre à chaque ensemble. L’UE aborde en effet tous les domaines de la construction et de l’intégration politiques, alors que l’Otan se limite au seul secteur d’intervention de la sécurité et de la défense. Ces différences fondamentales se traduisent aujourd’hui par de grandes difficultés de contact entre les deux structures.
Cependant, dans le préambule du Traité de l’Atlantique Nord de 1949, la philosophie développée s’inspire de l’ONU, et de la Charte de San Francisco : « Les États parties au Traité, déterminées à sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leurs civilisations fondées sur les principes de la démocratie, des libertés individuelles et le règne du droit ». L’Otan a été fondée sur l’idée de civilisation et d’un message porteur qui ne concernait pas uniquement la sécurité et la stabilité, mais aussi d’autres dimensions. Cela a marqué durablement la philosophie de l’Otan.
À partir de ces trois remarques en forme de constats, et en prenant le fil conducteur de la planification militaire, on peut facilement démontrer que l’Otan et l’UE n’ont pas nécessairement les mêmes vues, ni les mêmes instruments et que leur complémentarité n’est qu’un artifice.
La planification regroupe trois domaines, la planification de défense, la planification stratégique et la planification opérationnelle. Sur ces trois dimensions de l’organisation des espaces de sécurité, les Européens d’un côté, les Alliés de l’autre, ne convergent pas systématiquement. Au contraire, les tensions apparaissent entre l’Alliance et la PESD ou PSCD comme le stipule l’article 43 du Traité de Lisbonne de l’UE.
La planification de défense comprend la politique générale d’équipement matériel et intellectuel, l’organisation des capacités et des doctrines, les programmes d’armement. Dans ce domaine, l’asymétrie entre l’Alliance qui comprend la plus grande puissance militaire du monde, les États-Unis d’Amérique, et l’Union européenne, est profonde et définitive. Les budgets de défense que consacrent les différents exécutifs en Amérique du Nord et en Europe ne sont pas de même nature, ni de même ampleur et c’est normal au vu de leurs stratégies nationales.
Quand on parle aujourd’hui de l’importance du réarmement de la planète, à mon avis, on parle d’un faux-semblant, car il s’agit plutôt de l’importance du réarmement américain. Le fossé budgétaire est si grand que la planification de défense que construit l’Otan est devenue quasiment impossible à réaliser de façon paritaire.
Car le ciment européen n’est pas la sécurité et la défense. L’Union européenne ne s’est pas bâtie autour de ces exigences, mais sur celles du dépassement des nationalismes excessifs et de la recherche du bien commun et de la paix. « Plus jamais de guerre » signifiait suppression de la notion d’ennemi sur le sol européen. Il était dès lors difficile d’entretenir encore un instrument militaire puisque l’ennemi était devenu le partenaire, le frère et l’allié. La construction de l’Union européenne s’est aussi lancé le pari que l’intérêt général se superposerait aux intérêts particuliers. Or, l’intérêt général européen n’est pas de devenir un instrument militaire en expansion. Naturellement les pays européens se retrouvent donc sur un niveau relativement bas en planification de défense qui correspond tout simplement à la personnalité européenne des 27. Cette personnalité n’est pas belliciste, mais elle a fait l’expérience du tragique de l’Histoire. Elle a en tête les monuments aux morts érigés dans tous les pays d’Europe. La militarisation de l’Europe n’est pas un facteur d’union. D’ailleurs, le rapport entre les équipes de Bruxelles et les militaires n’ont pas toujours été faciles, bien qu’ils se soient améliorés.
La planification de défense dans l’Union européenne ne peut pas être comparable à celle de l’Otan. La tension qui existe entre ces deux organisations est à rechercher profondément du côté de ces facteurs psychologiques et historiques. L’Agence européenne de défense n’a pas de moyens, peu de programmes et projets, tout simplement parce que le niveau moyen des dépenses militaires en Europe est de 1 % du PNB. Seules la France et la Grande-Bretagne font exception et ils ne s’abonnent pas au système européen, c’est une réalité. Cette tension se vit très intensément aujourd’hui à Norfolk dans le commandement de l’Otan pour la transformation, où les Européens font pâle figure parce que s’ils comprennent les doctrines et les besoins esquissés, leurs parlements ne votent pas les budgets afférents et n’en assurent donc pas les instruments. La situation ne va probablement pas évoluer. Les Américains vont sans doute continuer à augmenter encore leur budget militaire et les Européens à les contraindre même s’ils sont fermement appelés à les renforcer.
La planification stratégique ensuite consiste à prendre des décisions collectives pour agir ensemble. Dans l’Otan, l’action s’engage sous l’impulsion d’un pays qui a les plus grands moyens militaires et donc les moyens d’agir. S’il ne le fait pas dans le cadre de l’Otan, il le fait dans le cadre d’une coalition qu‘il dirige. L’impulsion donnée qui conduit à la décision d’agir et donc déclenche la planification stratégique dans l’Otan, n’a pas la même dimension dans l’Union européenne. Dans l’UE, nous avons mis en place un processus de planifcation stratégique entre des pays qui sont plus égaux devant la nécessité d’agir, plus égaux par leur histoire démocratique, mais également par leur passé historique. Ils vont aborder la nécessité d’agir de façon relativement prudente, et avec une plus large gamme de moyens car l’Union européenne, dans sa construction et grâce notamment aux instruments que la Commission a développés, peut mettre en jeu d’autres forces que les forces militaires, des forces d’autorité, qu’elles soient civiles, administratives, policières. La planification stratégique dans l’Union européenne est donc abordée de façon plus globale, plus prudente, plus régionale, et avec l’aide d’autres instruments que dans l’Otan, où l’on trouve des instruments militaires qui dépendront toujours d’abord de l’engagement ou non des États-Unis.
La planification opérationnelle enfin est la façon d’engager et de conduire les forces sur le terrain, La machinerie de l’Otan, très habituée à la planification opérationnelle, utilise des procédures qui sont très éprouvées, des processus complets, mais aussi très lents et lourds. Cela relève d’une vision de rouleau compresseur héritée de la philosophie de la guerre froide, que continuent de développer les forces américaines. La méthodologie américaine repose sur deux aspects : la supériorité totale et la logistique parfaite. Les pays de l’Union européenne ne travaillent pas avec cette notion de supériorité. L’idée d’écrasement de l’adversaire par la guerre totale, sans chercher à négocier, évoquée par Alain Joxe, n’est pas dans la philosophie, ni dans la culture des pays de l’Union européenne, elle heurte leur expérience historique. Les Européens utiliseront donc d’autres méthodes plus souples et dans lesquelles on cherchera toujours à ajuster le niveau des forces au niveau de l’engagement, à la fois pour prendre moins de risques, mais également pour obtenir les effets politiques recherchés de stabilisation et de réorganisation.
Ces réalités diverses de la planification donnent du relief à la différence fondamentale qui existe entre ces deux organisations que l’on a tort de vouloir comparer, mettre en opposition, en complémentarité, voire emboîter l’une dans l’autre. La tentation de créer une organisation globale euro-atlantique permettant d’utiliser les moyens des uns et des autres au profit d’une action collective, est permanente. Cette démarche est, de mon point de vue, politiquement erronée parce que ce qui fait l’identité, la personnalité politique de chacune des deux organisations est loin d’être comparable et qu’il faut donc se garder de fusionner ces différentes visions. C’est de fait difficile pour ceux qui sont considérés comme les plus fragiles, c’est-à-dire les plus petits pays de l’Union européenne, et parmi eux particulièrement les derniers arrivés, parce que la PESD est très récente – moins d’une dizaine d’années d’existence – et que son développement répond mal à leurs besoins de réassurance. On peut expliquer ainsi la tendance à arroser de façon excessive la jeune pousse de la PESD avec les doctrines, les procédures, les habitudes de l’Otan qui avec son capital rassurant d’expérience, voudrait bien orienter son développement.
Ne pas vouloir emboîter OTAN et PESD, c’est prétendre conserver la vision d’ensemble de la construction européenne qui n’est pas d’abord fondée sur la sécurité et la défense, mais ne peut s’en abstraire comme l’exprime la plate-forme de La Haye en 1987, au moment où les Européens prennent conscience que Soviétiques et Américains commencent à se parler dans leur dos ; c’est se préoccuper d’intérêts européens spécifiques, stratégiques, à défendre par les Européens d’abord : « La construction européenne ne sera pas achevée tant qu’elle n’aura pas abordé les questions de sécurité et de défense ». Le traitement de ces enjeux essentiels se poursuit dans le cercle européen sans plus de corrélation que d’opposition ou en contradiction avec l’Otan. Il y a une logique générale stratégique qui s’impose aux postures de deux structures à laquelle il ne faut pas déroger, celle des cinq C, cohérence, compatibilité, convergence, coordination, coopération ; elle exclut toute forme de confusion.
Pour conclure, le devenir de la liaison transatlantique vu par l’Otan et vu par la PESD nous renseigne sur les divergences entre les deux organisations. L’Otan se pose la question de devenir un instrument global. La formule « Global NATO » est poussée très fortement par le secrétaire général actuel. Le monde occidental devrait disposer d’un instrument pour défendre ses intérêts. Pour ma part, je suis extrêmement réticent à l’idée même de monde occidental, qui favorise de nouvelles lignes de fracture et des difficultés pour l’avenir. L’Otan ne doit pas être l’instrument du monde occidental, mais rester celui de la corrélation stratégique entre le continent nord-américain et le continent ouest-européen pour véritablement gérer les intérêts communs, mais aussi les différences et les compétitions. Il faudra transformer l’Otan en une sorte de super-commission euro-américaine avec deux grands acteurs, les États-Unis d’un côté et leurs alliés stratégiques, le Japon ou la Corée, et de l’autre côté, l’Union européenne et ses propres voisins, la Russie ou le Maghreb.
Cette perspective est d’autant plus judicieuse que la « Global NATO » recouvre de façon fonctionnaliste, l’ensemble des pays occidentaux, alors qu’il nous faut une vision transatlantique dans laquelle les Nord-Américains, les Ouest-Européens conjuguent leurs intérêts, sans être en compétition. Les alliés doivent aussi se souvenir qu’ils ne représenteront que 12 % de l’humanité en 2050, soit 5 à 6 % en Europe et 5 ou 6 % en Amérique du Nord. L’idée d’universalité des modèles occidentaux doit être rapportée à la réalité d’un monde dans lequel il y aura d’autres vérités, d’autres universels qui s’appliqueront à d’autres continents.
La principale leçon à tirer des évolutions stratégiques actuelles est peut-être celle de la fin d’une certaine universalité des modèles, des pratiques, des institutions, des processus. Nous allons le découvrir progressivement et probablement à nos dépens. Nous pouvons l’anticiper positivement en restant Européens, en consolidant le continent et en projetant encore un peu plus à l’extérieur, notre expérience réussie de stabilité et de sécurité, à la fois vers la Méditerranée – je crois que l’idée de l’Union pour la Méditerranée est excellente –, mais également vers la Russie. Un partenariat d’une autre nature que celui que l’Otan nous propose, doit s’instaurer avec la Russie, mais également avec le Proche-Orient. Il faut établir la stabilité dans ces zones si nous voulons consolider la sécurité chèrement acquise dans les siècles précédents.

