Les enjeux contemporains de sécurité
par André Dumoulin
Attaché à l’École royale militaire de Belgique. Chargé de cours-adjoint à l’Université de Liège (master 2 sur PESD).
6 juin 2008
La sécurité est le maître mot aujourd’hui.
- « Sécurité » conjuguée à toutes les sauces mais certaines peuvent avoir tourné ou n’en sont pas loin.
- « Sécurité » que l’on retrouve dans le processus d’adaptation de la Stratégie européenne de sécurité de l’Union européenne ; processus à finaliser sous présidence française au second semestre de cette année.
- Nouveau Concept stratégique de l’OTAN impliquant de nouvelles postures sécuritaires dans le cadre du 60ème anniversaire du Traité de l’Atlantique nord qui donnera probablement lieu à une grande messe.
- « Sécurité » dite « intérieure » qui se retrouve enchâssée dans bien des articles du Traité de Lisbonne et dont les effets ne sont pas tous maîtrisés par les gouvernements et surtout par les parlementaires qui ont ratifié ce texte complexe.
- « Sécurité nationale » que l’on retrouve dans les documents qui sortent aujourd’hui des grands ministères d’autorité dans certaines capitales européennes, par acculturation nord-américaine ou, comme en France, par la recherche difficile d’un meilleur jeu de miroir entre capacités, réalités de la sécurité et marge de manœuvre financière limitée.
Mais qu’est-ce que la sécurité ?
Quels sont les enjeux contemporains de la sécurité au moment où les capitales et les grandes organisations s’interrogent et se positionnent ?
Toutes s’interrogent sur leur devenir et donc sur la manière d’assimiler le facteur sécuritaire englobant, chapeautant le concept étriqué de « défense ».
Pour l’Alliance atlantique, il s’agit de sortir de son problème, à savoir déjà celui de sa définition, aujourd’hui et demain.
En d’autres mots, celle « d’une fin à la recherche de moyens ou des moyens à la recherche d’une fin » [1] ?
Pour l’Union européenne, il s’agit de s’ouvrir aux aspects multiples et autres interconnexions de la sécurité sans y perdre son âme et ses citoyens, leurs libertés.
Permettez-moi d’émettre quelques rapides considérations dans les quelques minutes qui me sont imparties.
J’ai joué de la géométrie et je vais vous en sélectionner quatre, en autant de piliers qui concernent tout particulièrement les questionnements autour du présent colloque sur la légitimité de l’OTAN.
Un seul avertissement : je ne vais pas répéter une énième fois les éléments constitutifs des nouveaux risques multiples et des menaces avérées ou supposées. Vous les connaissez et vous suivez, des Balkans à l’Afghanistan, de l’Irak à la question iranienne, de Medellin à la Bande de Gaza, leurs multiples péripéties.
Allons directement à l’essentiel.
La sécurité : qu’est-ce à dire ?
Premier côté ou premier pilier : la sécurité, qu’est-ce à dire ?
Le genre de mot à tiroirs ou à poupées gigognes où tout le monde s’engouffre et s’y perd, bien évidemment.
Pas de cours de sémantique ce matin mais simplement quelques problématiques introductives.
D’une part que la sécurité n’est pas un gadget mais l’étude des opinions publiques et des demandes citoyennes intègrent cette dimension dans les sondages, transatlantiques ou eurobaromètres.
D’autre part, que la perception de la sécurité et de l’insécurité est alimentée en partie par l’expérience personnelle mais surtout par l’environnement des discours politiques, des sollicitations médiatiques et de la situation internationale.
Qu’ensuite, la menace ou le risque terroriste alimenté idéologiquement de l’extérieur opère souvent à partir de l’intérieur, ce qui impose de clarifier les contenus « stratégique », « sécuritaire », « solidarité », « garanties », « réassurances », « défense commune », « assistance mutuelle »de ladite sécurité, ce qui, vous le devinez, est particulièrement délicat.
Qu’enfin, qu’il ne faut pas se laisser entraîner dans une « trappe sécuritaire » qui amalgamerait sans précaution et sans hiérarchisation, risques et menaces d’essences non homogènes (Patrice Cardot).
La sécurité globale
Deuxième côté, deuxième pilier : globalisons, il en restera toujours quelque chose.
Nous ne pouvons pas artificiellement segmenter la sécurité et celle-ci se conjugue aujourd’hui à toutes les sauces : sociale, économique, énergétique, écologique, climatique, juridique, démographique, environnementale, monétaire, développementale, alimentaire, sanitaire et des approvisionnements.
Sécurité individuelle et collective.
Sécurité commune et sécurité humaine.
Sécurité locale, régionale, nationale et multilatérale.
Sécurité dans le champ civil, militaire, civilo-militaire.
La « sécurité » devient le synonyme de « l’assurance-vie ». C’est le syndrome actuel de l’individu qui veut être assuré contre tout dans une sorte de « méga-euro-assistance », ce qui est évidemment impossible et illusoire.
Une sécurité pluridimensionnelle, une obsession occidentale et individuelle à prévoir tout et à être protégé de tous – espérance ô combien illusoire – et une vision plus large de la défense devenant un simple pilier du concept très large de sécurité globale.
Sécurité globale, l’expression est lâchée.
Et ici, les interrogations atlantistes sont maintenant visibles.
Il s’agit de la question de l’extension des missions de l’OTAN dans le champ humanitaire et civil, très probablement au détriment ou en concurrence plus ou moins tolérée des prérogatives de l’ONU et des compétences de l’Union.
Il s’agit de la notion d’« ONU de la sécurité » ou de l’apparition de la notion de « Berlin Plus inversé » où l’OTAN emprunte les capacités européennes pluridimensionnelles de gestion de crise.
Il s’agit d’élargir l’OTAN à des partenariats dits « occidentaux », associant de nouveaux espaces stratégiques, du paneuropéens aux liens asiatiques et australs pour des missions de sécurisation assez large, posant en chemin la question sur le partage des zones géographiques et des espaces géopolitiques d’interventions et de contrôle.
C’est la question du contingentement – ou non – de l’OTAN à la seule sphère militairequi est ici mis en avant mais aussi, en filigrane, la question de l’extension des coûts communs [2] à d’autres secteurs [3] mais aussi ceux associés à l’extension des missions de l’OTAN, avec son corolaire : la volonté de réformer la répartition de ces coûts financiers, alors même que certains pays entendent ne pas verser au pot commun pour des opérations qu’ils n’approuveraient pas au plan politique.
Entre une OTAN :
- « boîte à outils »,
- technostructure « facilitatrice » de coopération, de planification et multiplicateur de forces,
- organe enculturé au doctrinal américain à travers les normes,
- mégastructure de gouvernance qui ne dit pas son nom voulant être « LA » réponse à la mondialisation,
- bureaucratie se nourrissant de la bureaucratisation de la sécurité,
- phare de la communauté d’intérêts occidentaux et de « sécurité dite des démocraties »
- ou une organisation emblématique de missions asymétriques dans un vaste tout azimut,…
L’Alliance se cherche ou, peut-être, s’est trouvée vouloir être tout cela à la fois.
C’est le « savoir », le « savoir-être » et le « savoir-faire » cher aux pédagogues.
Reste qu’au final, c’est probablement l’agenda politique européen et l’évolution du théâtre afghan qui conditionneront les avancées du débat et l’édification ou non d’un nouveau dispositif autour d’une OTAN « attrape-tout ».
C’est encore le degré d’ambition de l’UE qui déterminera la posture desambitions desprojets de l’OTAN.
C’est toute la question du calendrier conditionnel dans le projet d’harmonisation de la France dans l’Alliance en 2009.
C’est aussi ce que l’on met dans le mot « sécurité » qui permettra de clarifier le débat ou de l’obscurcir davantage.
C’est enfin et surtout – ne l’oublions jamais -, l’environnement stratégique, la surprise stratégique, la rupture doctrinale qui seront les « déclencheurs » ou les « empêcheurs » : toute chose que nous ne pouvons maîtriser complètement.
Ces contraintes imposent en tout cas de clarifier ce qui doit occuper les Européens dans le champ de la sécurité globale dans la mesure où l’UE, par sa construction, sa philosophie, ses organes, ses normes et son expérience paraît la plus compétente, la mieux outillée et la plus politiquement « subtile » à ce sujet.
Elle est surtout mieux disposée que l’OTAN pour lire subtilement le monde et les cycles longs des tensions identitaires et des géographies sociales, économiques, ethniques et religieuses, sans messianisme réducteur et belligène.
Dans la course aux stéréotypes, aux dogmes et aux préjugés, les Européens sont généralement un peu moins naïfs, disons plus lucides à moins qu’ils ne soient prudents par conscience historique.
La sécurité interne
Le troisième côté, troisième pilier est particulièrement délicat : à savoir la sécurité interne.
La sécurité interne (en interaction avec la sécurité externe) est complexe, malaisée à circonscrire et parfois artificielle au point que les Etats aiment se fabriquer la sienne propre, de manière prédictive.
Or, nous savons par exemple que les menaces terroristes, quand elles s’appliquent, deviennent une surprise et que les réactions que nous aurons accéléreront leur caractère nébuleux, hybride, mutant et impalpable (Xavier Raufer).
Aussi, nous constatons combien les notions d’Homeland Security, celle de sécurité nationale, sécurité interne, risques endogènes sont maintenant en voie d’assimilation par les Européens mais aussi qu’elles interagissent dans le champ otanien.
La sécurité interne peut s’habiller aussi de réflexes réducteurs, de techno-outils de surveillance, d’ambivalence des médias dans l’interprétation des faits et au final de limites juridiques aux déplacements des citoyens.
Il n’est donc pas superflu de toujours placer l’individu-citoyen au centre des préoccupations, y compris et surtout dans le droit fil des droits de l’homme et des libertés fondamentales qui fondent les valeurs de nos sociétés.
Si nous ne pouvons saucissonner les risques et menaces et s’il devient évident que sécurité intérieure et sécurité extérieure sont les deux faces d’une même pièce ; la lecture, l’usage et la manière de les lire devront être différentes.
Il est à craindre que le chaos mondial entraîne un lancement de pièce où les faces pourraient être interchangeables.
Or, la sécurité interne – sauf exception – est de l’ordre du juridique et du policier jouant de leurs prérogatives et de leurs règles, chacun dans leur sphère de droit et de contrôle.
Il serait inadéquat de pousser l’Alliance à développer du discours et du doctrinal impliquant une militarisation des sociétés alliées en interne, quand bien même « les adversaires potentiels » ne jouent pas dans la même partition que nous.
Le prix du sang
Le quatrième côté/pilier est celui du prix du sang.
On l’oublie toujours mais celui-ci est associé à la notion de sécurité.
Ce qui est sous-jacent tient de la responsabilité du politique face aux victimes civiles et militaires, face à la prise de risques et au nombre de sacs mortuaires.
L’interventionnisme est toujours dépendant du jeu des opinions publiques et de la sélectivité des médias.
Il y a alors à mettre en face à face les risques de morts et le caractère « hors zone et lointain » des opérations.
Pour l’État, l’intervention doit donc être tout en nuance, tenant compte davantage d’intérêts politiques nationaux et accessoirement des pressions alliées.
Entre le légalisme onusien et le sentiment d’adhésion des populations, le positionnement des Etats sera toujours à la carte afin de se garantir la marge de manœuvre la plus large.
Les opérations hors zone, même primordiales, n’ont que peu à voir avec les intérêts vitaux de la défense territoriale de la nation, la défense des valeurs sociétales et démocratiques de « l’Etat-Patrie » et de « l’Etat » européen.
Dès lors, la question du seuil de tolérance reste assurément difficile à quantifier alors que la guerre devient un spectacle lointain télégénique (Martin Shaw) et que les opinions publiques sont versatiles du point de vue idéologique [4].
A des enjeux non vitaux pour les Etats répond toujours une prise de risques mesurée : ceci explique l’existence de règles d’engagement spécifiques sur le terrain et les restrictions nationales à l’emploi des forces (caveats) [5] dont les contenus sont plus ou moins rigides et contraignants selon les Etats alliés qui décident toujours en dernier ressort.
Il y va de la responsabilité politique des gouvernants à propos de la vie de leurs citoyens militaires, policiers et civils nationaux. Mais tout serait trop simple.
Derrière ceci opère aussi le poids historique et culturel des armées. Selon les Etats, le rapport à l’engagement, l’esprit de défense et le soutien de l’opinion publique nationale restent particulièrement disparates.
Les gouvernements associés à l’OTAN ont donc fort à faire dans cette équation où s’entrechoquent objectifs diplomatiques, intérêts nationaux, calculs électoraux, solidarité avec les alliés européens et américains, niveau de risques hors défense territoriale, divergences entre partis politiques, lecture des objectifs stratégiques américains, otaniens, européens.
Aussi, à chaque décision politique dans le champ militaire, le citoyen comme le politique ou le militaire seront devant le même dilemme : quels rapports entre le sacrifice militaire, les valeurs, l’éthique, le respect de l’homme et les intérêts étatiques ?
Conclusion
Tout serait mesurable et les solutions à portée. Que non.
Dans le débat sur les liens entre lectures (au pluriel) de la sécurité et avenir de l’Alliance, n’oublions jamais que 21 membres de l’UE sont aussi membres [6] de l’OTAN et qu’il ne faut pas nous faire croire que l’Alliance atlantique se lit uniquement par l’équation réductrice « OTAN = USA ».
La schizophrénie des postures nationales existe et les capitales européennes ont leur part de responsabilité politique dans les débats actuels et futurs sur la définition de cette organisation qui se voudrait « plastique » par fonctionnalisme, entre Transformation, NRF et Révolution des Affaires militaires.
Au final, trois garde-fous principaux pour tenter de clarifier, il me semble, les enjeux contemporains de sécurité :
Primo, le lieu organique des discussions dans le relationnel USA-Europe ne doit pas passer par l’OTAN mais par un dialogue UE-USA.
Secundo, la question symbolique de la clarification des liens entre la France et l’OTAN [7] et l’hypothèse de la fin de sa singularité doivent passer, en priorité, par la clarification politique (politique, j’insiste) du rôle, des missions futures et des limites d’une l’Alliance atlantique qui veut jouer dans la « centralité sécuritaire » mais qui en même temps se dilue, se désarticule par sur-ambition. Une réforme de l’OTAN. Qu’est-ce à dire ? Est-ce possible ?
Tertio, il ne peut y avoir de sécurité ni de sécurité globale en Europe si nous snobons la perception de sécurité de la Russie.
Je vous remercie pour votre aimable attention.
[1] Expression de Marc-André Boivin, colloque sur le transatlantique, UQAM, Montréal, 13 octobre 2006.
[2] Les coûts communs OTAN concernent les quartiers généraux intégrés, le réseau radar fixe, les AWACS, les satellites de télécommunications, les bunkers nucléaires WS3 pour bombes thermonucléaires à charge variable B-61,…
[3] La Belgique, la France, l’Italie, l’Allemagne et le Royaume-Uni ne veulent pas que l’OTAN élargisse les coûts communs à d’autres secteurs comme les hôpitaux, les déploiements initiaux, la NRF, …Ils proposent plutôt de dépenser mieux et d’examiner tous les postes budgétaires de l’Alliance afin d’y dégager des économies.
[4] Selon une étude de la RAND datant de 1996, les cinq facteurs de soutien de l’opinion publique seraient les bénéfices anticipés de l’intervention, la perspective de réussite, les coûts réels ou anticipés humains et matériels, les changements dans la mission et le discours des dirigeants politiques.
[5] André Dumoulin, « le prix du sang et l’opinion publique », dans Le Soir, 1 avril 2008.
[6] Sauf Chypre, Malte, la Finlande, la Suède, l’Autriche et l’Irlande.
[7] Cf. André Dumoulin (dir.), France-OTAN : Vers un rapprochement doctrinal ? Au-delà du 40e anniversaire de la crise franco-atlantique, Bruylant, Bruxelles, 2006.
