Entretien avec François Houtart, chercheur et spécialiste de l’Amérique latine.
Les changements politiques en Amérique latine sous la pression des mouvements sociaux

par François Houtart

Sociologue, spécialiste de l’Amérique latine, fondateur du centre tricontinental (CETRI) et de la revue Alternatives Sud.

François Houtart, chercheur et spécialiste de l’Amérique latine, répond à nos questions. Entretien téléphonique réalisé par Jacques Bénézit.

Jacques Bénézit : Vous étiez aux rencontres du FSM (Forum social Mondial) de Bamako puis de Caracas. Certains ont perçu un « essoufflement » de ce type de rencontre internationale. Quels sont les enjeux de ce débat et quelles appréciations portez-vous ?

François Houtart : Parler d’essoufflement est une erreur. La participation a été plus importante, les présents ont manifesté beaucoup d’enthousiasme et il faut aussi souligner une forte présence de jeunes. D’ailleurs on constate un certain renouvellement des forces engagées. Mais surtout, ces forums ont montré les défis que nous avons à relever pour l’avenir : comment transformer la conscience collective d’aujourd’hui en acteurs collectifs du mouvement social. C’est ce défi fondamental qui nous est posé. Autrement dit, faut-il rechercher des consensus et transformer les forums en organes d’actions ? le consensus sera difficile à trouver et cela pour deux raisons : plus de 4 000 mouvements participent à ces rassemblements et en même temps il faut bien avoir en tête leur spécificité. Ils sont composés d’une grande diversité géographique, sectorielle et idéologique. La chartre fondamentale, rappelle que le FSM, se propose de rassembler toutes celles et ceux qui luttent contre le néo-libéralisme, l’hégémonie mondiale du capitalisme et recherchent une alternative. Mais dans quel sens cela peut-il nous conduire ? certains pensent qu’il faut chercher des solutions humaines en s’adaptant au capitalisme et d’autres soutiennent que les transformations passent par des mesures radicales. Le débat est lancé, et il traverse l’ensemble des organisations. Si les forums ne veulent pas être la cinquième internationale, ils ne doivent pas non plus se transformer en Woodstock social c’est à dire se folkloriser.

J.B. : Les progrès obtenus par les partis démocratiques en Amérique Latine sont-ils le reflet d’une détermination plus grande des peuples à lutter contre les conséquences de la mondialisation et les rapports nord-sud ?

F.H. : Les changements politiques sont l’expression des mouvements sociaux qui se développent dans cette partie du monde. La détermination des peuples est considérable et va en s’intensifiant. On s’en aperçoit notamment en Equateur ou en Bolivie. Les peuples indigènes sont très engagés et manifestent beaucoup de combativité. Tout cela révèle une évolution certaine des consciences. Les exigences revendicatives de ces rassemblements vont bien au-delà de ce que les partis politiques au pouvoir ne peuvent ou ne veulent actuellement réaliser. Dans ce contexte, le Venezuela apparaît être une exception : Hugo Chavez dispose d’une majorité dans toutes les institutions d’Etat et le pétrole lui procure une rente financière importante. Ce sont des atouts incontestables pour avancer dans les réformes. La volonté des populations, d’obtenir des améliorations de leur condition de vie, est forte. Par exemple, en Equateur, le pouvoir politique en place fut renvoyé pour ne pas avoir répondu aux attentes. En Uruguay et au Brésil, l’évolution de la situation est toujours incertaine du fait que les réformes ne se mettent pas en place comme le peuple l’espérait.

J.B. : Dans ce contexte, quel est le rôle joué par les Eglises et quelle est l’influence de la théologie de la Libération ?

F.H. : Actuellement les Eglises sont très discrètes. L’Eglise catholique s’est considérablement repliée sur elle-même depuis la reprise en main opérée après le Concile Vatican II. D’une certaine façon, on peut dire que l’action menée par Rome a été « efficace ». Elle est devenue une Eglise conservatrice qui a coupé tout lien avec la théologie de la libération. Les quelques lieux où cette théologie pouvait encore avoir une influence sont désormais sous « contrôle » de l’Eglise conservatrice. Dans le même temps, les Eglises Pentecôtistes sont en pleine expansion. Certaines de ces organisations se désignent comme apolitiques, travaillant sur l’affectif et les besoins psycho-sociaux des populations appauvries alors que d’autres manifestent des attitudes franchement conservatrices. Pourtant, l’implication des Chrétiens reste une donnée importante de la situation de ces pays. Ils sont présents dans les mouvements politiques et sociaux, partout où la mobilisation tend à se développer. Et là, la théologie de la libération est, certes diffuse, mais bien réelle.