La nouvelle donne chinoise en Afrique

par Adama Gaye

Journaliste.

24 janvier 2008

Adama Gaye est journaliste. Il est notamment l’auteur de : Chine-Afrique : Le Dragon et l’Autruche (L’Harmattan, 2006).

La Chine demeure une nation énigmatique. Portée par une civilisation de plus de 5000 ans, elle constitue de ce fait l’Etat-nation le plus ancien au monde. Aujourd’hui, elle s’impose comme l’une des puissances respectée, voire crainte, tant en raison de son poids démographique que de ses atouts économiques susceptibles de la propulser, d’ici 2040, au premier rang mondial de la compétition économique, comme le prédit la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, que l’on ne saurait suspecter de complaisance à son égard.

Martin Wolf, l’un des plus brillants analystes de l’économie mondiale, n’hésite pas à écrire dans le Financial Times que « La Chine change le monde entier ».

L’historien Niail Fergusson, lui, n’hésite pas à placer l’émergence de la Chine dans une perspective globale qui voit l’Occident chuter après un sanglant 20ème siècle et une réorientation du monde vers l’Est.

Le réveil de la Chine est un phénomène unique dans l’histoire mondiale par son ampleur. Le seul exemple qui s’y apparente, de loin, est la montée en puissance de l’Amérique après sa guerre civile.

L’Afrique, bien sûr, est concerné par ce tsunami des temps modernes. Or le débat sur la problématique chinoise en Afrique fait encore défaut, bien qu’elle constitue un extraordinaire retournement de tendance sur le continent. voici quelques années en effet, à la fin du 20ème siècle, la Chine n’était plus considérée comme un acteur important sur la scène africaine, au point que beaucoup l’en avait hâtivement rayée !

Pourtant, outre sa rapidité, la montée en puissance de la Chine sur le continent engendre des conséquences, négatives ou positives, sur la configuration actuelle de l’Afrique et sur ses perspectives, immédiates et à long terme.

L’irruption du dragon asiatique s’accompagne ainsi d’une offre alternative de développement, que certains nomment « Consensus de Pékin ». Auréolée des succès enregistrés du fait de ses réformes économiques internes, elle a le vent en poupe au moment où s’essoufflent les modèles et recettes occidentaux qui régnaient naguère sur le continent. En somme, la Chine a mis fin à la pensée unique imposée par le monde occidental à l’Afrique à partir des années 1980 et, surtout, au lendemain de la fin abrupte de la guerre froide.

Le temps est révolu où le développement de l’Afrique n’était analysé qu’à travers le seul prisme des politiques néo-libérales centrées sur la réduction du rôle de l’Etat promues par les pays occidentaux et leurs relais technocratiques, à savoir les institutions de Bretton-Woods.

Rassemblées dans un corpus de prescriptions économiques que l’économiste Jon Williamson désigna, en 1989, comme le « Consensus de Washington », elles étaient prolongées par l’exigence d’un ajustement politique : la démocratisation.

Avec l’entrée de la Chine, le continent africain peut compter sur ce que, faute de mieux, il est convenu d’appeler modèle chinois, tant il est composé d’ingrédients répudiés par la vulgate néo-libérale. L’Afrique manquait d’un tel levier depuis l’obsolescence de la principale alternative dont elle disposait à travers le modèle soviétique. Elle n’est plus orpheline de la guerre froide...

Cela signifie-t-il la réactualisation imminente du vieux jeu de balancier géopolitique qui avait naguère permis à l’Afrique de profiter du duel entre le monde occidental et le défunt bloc communiste ? Même si, entre l’Occident et la Chine, la compétition est moins idéologique en raison des motivations principalement économiques et diplomatiques de l’actuelle ambition chinoise en Afrique, le résultat est déjà le même que celui issu de la guerre froide.

A nouveau courtisée par des soupirants décidés à accéder à ses ressources naturelles, à son marché intérieur et à ses promesses géopolitiques, l’Afrique n’est plus cette fille esseulée, pour ainsi dire délaissée par ceux qui l’avaient désertée à la fin de la guerre froide.

Le « fait chinois », pour parler comme l’ancien ministre des Affaires étrangères de Grande Bretagne, Jack Straw, a créé le déclic.

Qu’il suscite des réactions contrastées, entre sinophobie et sinomania, n’est pas essentiel pour l’Afrique. Ce qui l’est en revanche, c’est l’urgente nécessité de dégager une perspective africaine pour éviter que la relation sino-africaine continue d’être, comme cela a été le cas jusqu’à présent, une relation unilatéralement dirigée par Pékin.

L’Afrique peut tirer profit de la montée en puissance de la Chine mais à la condition qu’elle s’en donne les moyens conceptuels et programmatiques.

Il faut aussi que la discussion soit franche, que les Chinois se départissent de leur discours trop policé.

Après l’avoir laissé entrer largement à son insu, l’Afrique doit garder un oeil sur le dragon asiatique

Une présence massive et diversifiée

La présence chinoise frappe tout visiteur qui parcourt ce continent. Un exemple, dans la ville de Dakar, suffit pour le confirmer. Se promener sur ce qui s’appelle encore officiellement Boulevard Général De Gaulle permet de mesurer facilement la prégnance de la Chine au Sénégal. Envahie par les commerçants chinois, l’avenue mériterait de changer de nom pour celui de Mao-Tse-Toung. Il faudrait, en vérité, songer à créer plusieurs Boulevard Mao tant les chinois ont essaimés à travers le continent ces dix dernières années. Ils sont partout, et dans tous les métiers !

Entre 800 mille et un million d’entre eux vivent en Afrique. On les retrouve dans les raffineries du Soudan, dans les projets routiers ou urbains de l’Angola, dans les quartiers populaires du Togo au Bénin, dans les chantiers portuaires, aéroportuaires ou ferroviaires au Nigeria, ou au bas des buildings administratifs qu’ils construisent dans maints pays du continent.

Ils produisent des disques, rivalisent, à l’occasion, avec les vedettes de la musique africaine, font des beignets au Cameroun, sont dans l’industrie du pagne africain où les mama-benz du Togo sont laissées au bord de la route...Ils se lancent dans la lutte traditionnelle au Sénégal, et fixent même les normes de l’industrie de la prostitution en important des prostitués chinoises qui, par exemple, dominent désormais les nuits de plusieurs villes comme Douala.

Cette présence humaine importante, ou dois-je dire ce péril jaune, n’est pas la seule caractéristique qui différencie la projection du pouvoir Chinois sur le continent de celles de précédents intervenants extérieurs, notamment les forces coloniales européennes qui ont mis la main sur l’Afrique par des ports, des forts, et en y envoyant des soldats, des missionnaires religieux et des fonctionnaires.

La Chine, elle, a préféré user de l’un de ses avantages comparatifs, à savoir sa main d’oeuvre bon marché. Depuis le lancement de sa réforme économique en 1978, qui s’est soldé par la perte de dizaines de milliers d’emplois dans les secteurs étatiques, la Chine n’avait d’autre choix que de laisser partir des vagues de citoyens vers le continent africain, quitte à se trouver sous le feu des critiques de ceux qui affirment qu’elle prive ainsi l’Afrique de son avantage dans ce même domaine.

La donne chinoise n’est pas seulement humaine. Elle est aussi, de plus en plus, l’expression d’un pays qui veut satisfaire sa soif énergétique et ses besoins en minerais pour maintenir son taux de croissance autour des 10% qu’elle aligne depuis presque un quart de siècle.

C’est en particulier depuis 1993, quand sa production locale en énergie pétrolifère ne suffisait plus à absorber ses besoins, que la Chine a entrepris de chercher de l’énergie partout à travers le monde. L’Afrique, du coup, s’est trouvée hissée à un rang géostratégique inédit.

La quête de l’énergie est menée au pas de course par ses multinationales, dont l’une, Petrochina, totalise la plus grande capitalisation boursière au monde, avec plus de 1000 milliards de dollars. Désormais, on connaît aussi sur le continent l’importance de sociétés comme Sinopec ou CNOOC, à l’avant-garde de la bataille pour gagner les contrats pétroliers africains.

A coup de milliards de dollars, en Angola, au Soudan, au Nigeria, au Kenya ou au Tchad, la Chine est soudain devenue un des principaux acteurs d’une industrie pétrolière africaine revigorée par la persistance des incertitudes au Moyen Orient.

Mais ce n’est pas seulement sur ce terrain que s’exprime l’ambition économique de la Chine en Afrique.

Près de 800 entreprises chinoises, de taille plus ou moins grandes, sont désormais installées sur le continent où elles concurrencent d’autres acteurs étrangers et locaux, non seulement pour accéder aux ressources du sol et du sous-sol africain, mais aussi pour contourner les quotas imposés aux entreprises basées en Chine par les pays industrialisés, ou encore pour bénéficier des avantages commerciaux concédés à l’Afrique dans le cadre de l’Agoa ou des accords commerciaux avec les USA et l’Europe.

Par leur présence massive, leur capacité à soumissionner avantageusement sur certains marchés de travaux publics, ou en important des produits manufacturés à des prix défiant toute concurrence, les entreprises chinoises ont bouleversé la donne économique en Afrique. Elles sont si compétitives qu’elles contraignent maintenant les acteurs traditionnels africain, libanais, français ou américains, à battre en retraite. Leur unique alternative est désormais de devenir des sous-traitants des Chinois, ou de quitter l’Afrique tout simplement.

La percée chinoise est aussi perceptible dans le secteur financier. Par l’entremise de certaines de ses institutions financières, pour la plupart nées en 1994 dans la foulée de la réforme du système bancaire, la Chine s’est imposée comme le plus sérieux prétendant au financement des importants besoins africains. C’est ainsi qu’en 2005, la banque d’export import Exim a financé pour 15 milliards de dollars de projets, soit plus de trente fois ce que ses rivales française, américaine ou britannique ont pu offrir. D’ici l’an 2010, la même institution s’est engagée à investir 20 milliards de dollars dans des infrastructures africaines. la Banque de développement de Chine, elle aussi née il y a moins de quinze ans, dispose, avec 440 milliards de dollars, de plus d’actifs que la banque mondiale et la banque asiatique réunies.

On relèvera aussi les 5 ou 6 milliards de dollars investis par la Banque industrielle et commerciale de Chine (ICBC) pour acquérir 20 pour cent des actions de la banque Sud africaine Standard Chartered, soit le plus gros investissement extérieur jamais réalisé en Afrique du Sud.

En 2007, avec 9 milliards de dollars injectés, la Chine a détrôné la Banque mondiale comme principale source d’investissement en Afrique, et c’est à peine si elle prête attention aux sollicitations de partenariat de son Président Robert Zoellick.

Mentionnons aussi les effets induits de l’appétit de la Chine pour les matières premières africaines, ce qui tire leurs prix vers le haut. La Chine se pose de surcroît en prêteur de premier ressort pour leur exploitation, notamment au Gabon où elle a misé entre 4 et 8 milliards de dollars pour le gisement de fer de Belinga, en RDC où elle a investi plus de 5 milliards de dollars dans le domaine minier.

Dialogue politique

Magnanime ou vicieuse, la Chine ? Les deux, assurément. Lorsqu’elle se déclare disponible pour un partenariat avec l’Europe sur l’Afrique, elle joue sur du velours. D’une part, elle flatte l’ego flétri des pays Européens et, de l’autre, elle maintient son propre cap. Si cette alliance devait voir le jour, ce serait selon les termes de Pékin. Car c’est elle qui tient désormais les cordons de la bourse, face à un vieux continent désargenté.

Ce même volontarisme s’applique à l’Afrique. Ce que la Chine y veut, c’est d’abord ce que veut son Etat. Or, tout en ayant embrassé plusieurs des normes libérales, voire capitalistes, l’Etat Chinois n’en demeure pas moins interventionniste. C’est la raison pour laquelle, en plus de sa dimension populaire et entrepreneuriale, la nouvelle offensive chinoise présente une dimension politique stratégique.

Quelques exemples soulignent cette orientation. Depuis 1992, le ministre des Affaires étrangères de Chine débute systématiquement ses activités diplomatiques par une visite en Afrique, au mois de janvier.

La portée politique de la relation sino-africaine a conduit les deux derniers Présidents de la Chine et Secrétaire général du Parti communiste Chinois, Jiang Zemin et Hu Jintao, à faire des visites hautement médiatisées, à plusieurs reprises, en Afrique.

En janvier 2006, pour la première fois, la Chine a publié un Livre blanc sur ses relations avec l’Afrique qui rappelle sa volonté, au moins théorique, de maintenir une coopération fondée sur les avantages mutuels, la non-ingérence, le respect de la souveraineté, le soutien au développement du continent et le combat pour la promotion d’un monde multipolaire.

Il est impossible d’évoquer ce nouveau dialogue stratégique sino-africain, qui tourne parfois au monologue en mandarin, sans parler du Sommet de Novembre 2006 et de la mise en place d’un mécanisme de coopération à travers le Forum dé coopération économique sino-africain (FOCAC).

A cette occasion, en présence de 43 chefs d’Etats et de gouvernements, les dirigeants chinois ont dévoilé une batterie de mesures destinées à renforcer leurs engagements vis à vis de l’Afrique : doublement de l’aide d’ici l’an 2009, augmentation du volume des échanges commerciaux pour les porter à 100 milliards de dollars alors qu’ils s’élevaient à peine à 10 milliards de dollars il y a moins de dix ans, mise en place d’un financement de 5 milliards de dollars pour aider les entreprises chinoises en Afrique et accorder des prêts avantageux aux pays africains, création de zones de développement économique, de centres de traitement du paludisme, formation de 15000 techniciens africains, etc.

En saluant un à un ses hôtes africains, alignés, pour se présenter à lui, le Président Hu Jintao réactivait-il sciemment l’une des traditions de la diplomatie chinoise, à savoir l’acte d’allégeance des alliés moins forts, le fameux Kowtowing ? Quoiqu’il en soit, même s’il a gagné en ampleur, ce n’est pas d’aujourd’hui que date l’intérêt de la Chine envers l’Afrique.

Dès le 2eme siècle avant Jésus, du temps de la dynastie des Tang, un Chinois du nom de Du Huang, avait déjà visité le continent africain, dans sa partie septentrionale. Puis en 1405, à la tête d’une flotte de 300 navires, le célèbre navigateur chinois Zheng He a laissé comme témoignage de son passage en Afrique orientale des pièces de porcelaine en échange d’animaux, notamment des girafes. Déjà, dans ces premières interactions fugaces, les Chinois ont voulu laisser le souvenir d’un peuple pacifique qui ne venait pas en Afrique pour prendre les terres ou s’imposer par la force.

Cette stratégie du pouvoir de séduction, que l’universitaire Joseph Nye appellera plus tard le « Soft-power », sera également employée par Pékin quand elle commencera à développer des relations inter-états avec le continent après la proclamation de la République populaire de Chine en 1949. C’est à la conférence de Bandoeng, en avril 1955, que la Chine, voulant briser l’isolement diplomatique que les USA, puis plus tard l’ex-URSS lui imposèrent, résolut de se rapprocher des pays en développement en s’appuyant sur la théorie des trois mondes formulées par la suite par Mao-Tsé-toung.

En 1963, Zhou En-lai, le mythique Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Chine, effectua une visite en Afrique pour y jeter les bases d’une coopération fondée sur l’idéologie et nourrie au sein de l’internationalisme prolétarien. La plupart des dogmes définis par Zhou En-lai sont toujours en vigueur même si, au sortir de la révolution culturelle, un autre premier ministre chinois, Zhao Ziyang, se rendit sur le continent en 1982 pour mettre en relief les nouvelles préoccupations commerciales et d’efficacité économique dans la relation avec l’Afrique.

Outre une continuité remise en question uniquement entre 1966 et 1976 au cours de la révolution culturelle pendant laquelle la Chine s’était largement coupée de l’ensemble du monde, ne maintenant qu’une ambassade en Egypte, la relation sino-africaine prend une dimension toute particulière dans le contexte international actuel.

Les initiatives de Pékin suscitent maintenant chez les acteurs extérieurs traditionnels des réactions épidermiques, ce qui ne les empêche pas de la marquer à la culotte :

  • le respect de la souveraineté nationale par Pékin fait désormais école auprès des nations occidentales qui, il y a quelques années, se refusaient de parler à ceux qu’elles qualifiaient d’Etats voyous. Il n’est qu’à voir leur empressement auprès de Kadhafi. Dans les Etats riches en ressources naturelles, l’Occident ne veut plus laisser le champ libre à la Chine, quitte à bafouer les thèses droits-de-l’hommistes qui semblaient tant lui tenir à coeur ;
  • les nations occidentales copient la Chine dans sa volonté d’accorder des prêts non commercialement viables pour favoriser leurs intérêts commerciaux, économiques ou diplomatiques à long terme. Naguère critiquée, cette façon chinoise de faire du business en Afrique est discrètement reprise par les pays occidentaux ;
  • le financement des infrastructures est revenu au goût du jour grâce à la Chine : la banque mondiale et plusieurs bailleurs bilatéraux lui trouvent dorénavant certaines vertus ;
  • Les pays occidentaux qui, par l’action des institutions financières internationales, avaient largement rogné les prérogatives des Etats, semblent prêts à les réhabiliter au nom de leur centralité dans les relations internationales, ce que la Chine a toujours défendu.

C’est en cela que, malgré leurs dénégations, les pays européens ont eu vite fait d’organiser un Sommet Europe-Afrique en décembre dernier pour ne pas laisser l’Afrique à la Chine, selon le mot de la chancelière allemande Angela Merkel. Ils ont même ravalé leur opposition à la présence de Robert Mugabé. De la même manière, tout en poursuivant sa rhétorique anti-terroriste, le Président américain George Bush s’est mis à l’école de la conquête des coeurs et des esprits africains en finançant d’importants projets pour la promotion de la bonne gouvernance et pour la lutte contre le Sida. Sa récente visite sur le continent participe d’une volonté de containment, d’endiguement de la Chine et de remise en question de ce qui se profile comme une Pax China en Afrique.

Les critiques prétendent que la Chine n’a pas encore beaucoup investi en Afrique, que le volume de ses interventions financières ne dépasse pas 5 pour cent des investissements jusqu’ici dus aux pays occidentaux, et qu’elle attise les conflits en étant l’un des plus grands exportateurs d’armes vers l’Afrique (plus de 1,3 milliards de dollars en 2003). Les plus féroces affirment qu’elle n’est en Afrique qu’en tant que nouvelle puissance colonisatrice.

De telles accusations ne peuvent pas être balayées d’un revers de main car :

  • la Chine est encore en troisième position au plan des échanges commerciaux derrière les USA et la France ;
  • les dettes qu’elle a annulées sont en deçà de celles supprimées, notamment à Gleeneagles, par le G8 au profit du continent ;
  • ses investissements ne sont pas encore aussi massifs que les effets d’annonces peuvent le laisser penser ;
  • sa soudaine entreprise de séduction ne manque pas de dérouter ceux qui avaient observé le brutal retrait, dans la foulée de la révolution culturelle, de ses docteurs et ouvriers aux pieds nus qui parcouraient les villes et villages du continent pour dispenser une aide alors fortement appréciée par les populations.

Sa recherche effrénée de ressources naturelles, y compris en les captant à travers le contrôle d’actifs énergétiques et miniers pour ne pas trop dépendre des cours fluctuants du marché, n’est pas sans exprimer une nouvelle forme de colonisation virtuelle, ou, à tout le moins, d’une ambition hégémonique.

Si on ajoute à cela le fait que les hommes d’affaires, les diplomates et les hommes politiques chinois se distinguent souvent par une arrogance, un cynisme et surtout une froide ignorance des forces civiles dans leur relation avec le continent et ses populations, on ne peut qu’avoir des réserves sur l’influence grandissante de la Chine en Afrique.

Leçons chinoises

Mais au final, sa présence accrue en Afrique traduit sa formidable renaissance, un exemple rare de réussite dans le monde en développement. A ce titre, la nouvelle donne chinoise est une source d’inspiration pour le continent.

Elle lui permet de reprendre à son compte la manière dont la Chine a su utiliser son nationalisme comme un levier de libération nationale, puis de construction d’une des économies les plus dynamiques du monde.

Tour à tour, le Dr. Sun Yat-Sen en 1911, puis Mao à partir de 1935, Deng, entre 1977 et 1997, et enfin les dirigeants actuels ont décliné diverses variantes du nationalisme chinois. La dernière version, celle de Hu Jintao et de ses collègues du bureau politique chinois où ne siègent désormais que de hauts cadres, est technocratique.

La revitalisation de son nationalisme est directement liée à l’impératif de fermer la page de l’humiliation vécue par la Chine et qui s’était traduite, entre 1842 et 1945, par les traités inégaux qui lui furent imposés par les puissances étrangères.

En s’extirpant de ce joug, en se stabilisant au prix d’un autoritarisme politique, en définissant les étapes de sa modernisation économique, à commencer par la décollectivatisation de l’agriculture, l’adoption de mesures destinées à libéraliser les prix, et, enfin, en intégrant l’OMC, la Chine a avancé à son propre rythme.

Elle prouve que le développement reste un phénomène endogène.

La Chine actuelle a aussi réussi parce qu’elle a su mettre en place un mécanisme de sélection de dirigeants aptes et dotés d’une expérience de gestion concrète dans de grandes villes et provinces.

Parmi les dirigeants Chinois à qui attribuer ces succès, celui qui vient à l’esprit immédiatement est incontestablement Deng Xiao-ping. Probablement le plus grand dirigeant de l’histoire contemporaine n’eût été la tâche laissée sur son parcours par la tragédie de Tiananmen, Deng est l’architecte des réformes en Chine. Bâtisseur hors pair, il a surtout été un homme capable de sacerdoce : au soir de sa vie en 1997, il n’était plus que le simple Président de l’Association des joueurs de bridge.

Le mécanisme de sélection des dirigeants qu’il a instauré permet, comme dans les grandes entreprises, de choisir des hommes et femmes ayant fait leurs preuves dans la gestion de provinces ou villes aussi peuplées que des pays, et de s’assurer par une limitation des mandats, avant que ce concept ne devienne populaire ailleurs, à ce que les dirigeants respectifs jouent leur part du théâtre, pour reprendre la formule de Shakespeare, et s’effacent au profit d’autre. Le temps des deus ex-machina est révolu en Chine, mais les hommes et femmes qui composent le bureau politique et les instances dirigeantes de l’Etat sont de première qualité. Les neuf membres du dernier bureau politique partiellement renouvelé en octobre dernier étaient tous ingénieurs, à commencer par Hu Jintao.

La donne chinoise prend un relief encore plus net, rapportée au modèle démocratique occidental désormais en crise sur le continent, où il ne fait plus rêver en raison des manipulations constitutionnelles successives et des fraudes électorales à n’en plus finir qui émaillent sa mise en oeuvre.

Ses succès économiques restent cependant la plus forte source de légitimité du modèle chinois. Voici en effet un pays qui a refusé de suivre les prescriptions libérales des gourous du monde occidental, qui n’avait pas plus de deux personnes dans le bureau du FMI à Pékin, et qui a rejeté les appels à l’ouverture de son compte capital, à la différence de la Corée du Sud, qui s’est retrouvée plongée dans la plus grande crise financière asiatique en 1997.

Le modèle chinois peut se vanter d’avoir tiré de la pauvreté, en un quart de siècle de réformes économiques, plus de 400 millions de personnes. Il a fait de la Chine le plus grand pays exportateur de capitaux, avec 1500 milliards de dollars de réserves extérieures, sans compter le Fonds d’investissement Chinois créé en septembre dernier et doté de 200 milliards de dollars, ni les actifs des grandes entreprises chinoises à l’étranger. N’ayant intégrée l’Organisation mondiale du Commerce qu’en 2001, elle en est pourtant devenu la championne, avec des surplus commerciaux de plus de 270 milliards de dollars.

Conclusion

Le fait massif chinois est, pour conclure, une réalité qu’on ne peut plus ignorer, et qui conditionnera l’avenir de l’Afrique.

Seulement, pour que son impact soit positif sur le destin du continent, il importe, au delà du dialogue franc et large à engager, de définir un Agenda africain envers la Chine. D’autant plus qu’après avoir bâti son succès sur son commerce extérieur et la recherche d’investissements directs étrangers, la Chine a maintenant choisi d’orienter ses priorités vers la résolution des déséquilibres internes entre villes côtières de l’Est et de l’Ouest, entre urbains et ruraux, en même temps qu’elle a décidé aussi de s’attaquer aux défis environnementaux nés de la production industrielle. A ce titre, la stratégie de développement scientifique pour l’émergence d’une société harmonieuse du Président Hu Jintao, pourrait se traduire par un accent plus marqué sur les objectifs intérieurs.

Mais l’Afrique restera primordiale pour la Chine. La récente visite de son ministre des Affaires étrangères Yang Jiechi confirme la continuité de la romance.

Pour en tirer profit, l’Afrique doit vite devenir un meilleur étudiant de la Chine, ce qui suppose une introduction de la langue chinoise dans les écoles du continent, une meilleure connaissance des normes commerciales de la Chine, les fameux réseaux sociaux, ou encore les déterminants psychologiques de ses populations dans leur rapport au reste du monde.

La mise en place de centres de réflexion, sur le modèle des think-tanks américains, la formation d’ouvriers africains dans la langue et les méthodes de travail chinoises, l’utilisation de cadres africains formés en Chine depuis des décennies apparaissent comme des urgences à réaliser.

En outre, les pays africains ont le devoir de poser des conditions, comme celles que la Chine n’avait pas hésité à créer envers ses partenaires étrangers au début de ses réformes économiques, pour s’assurer d’un véritable transfert de technologie, de la mise en place de joint-ventures et du respect de certaines normes environnementales, de travail, ainsi que le paiement de taxes par les entreprises et populations chinoises.

A ce jour, le continent africain ne s’est pas doté d’un mécanisme adéquat pour faire face au défi chinois. Or le temps presse.

C’est une période exaltante. Au moment où l’Occident est en proie au doute, pris dans la tourmente financière et le discrédit de ses institutions technocratiques (Banque mondiale et Fmi), dû à la faillite de leurs recettes économiques, et où l’ONU, façonnée pour un monde post-seconde guerre mondiale qui ne correspond plus aux réalités du 21ème siècle, attend d’être réformée en profondeur, seuls les pays asiatiques et ceux émergents du Sud donnent l’impression d’avoir bien pris la mesure de ce nouveau siècle où l’économie et le leadership sont les principales normes de progrès...

L’un des plus grands adversaires de l’Occident en Afrique a trouvé la formule qui résume la pertinence de la donne asiatique, dans son ensemble, et chinoise, en particulier, en Afrique.

« Le soleil se couche à l’Ouest et se lève à l’Est », assure-t-il. Le hic, c’est que si le message est bon, le messager, Robert Mugabe, est, lui, controversé. Il n’empêche que la relation sino-africaine annonce l’aube d’un jour nouveau en Afrique.