La crise mondiale et l’Afrique

par Philippe Hugon

Directeur de recherches à l’IRIS.

18 mai 2010

La crise actuelle est la première mondiale : elle est globale, monétaire, financière, économique, environnementale. De financière elle est devenue économique et sociale. Elle montre les limites de la financiarisation du capitalisme, du mode de développement des pays industriels. Elle traduit également le déplacement du centre de gravité du capitalisme et la montée en puissance du second monde émergent.

Le Tiers monde n’a pas été épargné par cette crise mondiale. Les crises africaines sont toutefois nombreuses, alimentaires, environnementales, économiques, sociales ou sécuritaires. Les pays africains sont impactés par cette crise mondiale même s’ils le sont selon des intensités différentes du fait de leurs dynamiques plus ou moins extravertie, de leurs structures et politiques.

Notre intervention présente l’impact de la crise en Afrique, différencie les économies africaines et dégage certaines perspectives.

1. L’impact de la crise mondiale en Afrique

1.1 Les trajectoires passées de l’Afrique ont été marquées par une relative marginalisation et stagnation en longue période de l’Afrique. On avait toutefois noté une reprise économique, un assainissement financier et une forte différenciation des partenaires au tournant du XXIe siècle.

1.2. La crise mondiale infléchit les trajectoires de l’Afrique par :

  • Le canal commercial et productif. La chute de la demande de la part des pays industriels et émergents et la montée du protectionnisme ont réduit les exportations africaines en volume et en valeur. La baisse en valeur des exportations s’est répercutée en termes de devises et de recettes budgétaires.
  • Le canal financier. Les économies africaines ont été à court terme relativement déconnectées de la crise financière exception faite des pays intégrés au système financier (ex de l’Afrique du Sud). Il y a eu toutefois baisse des IDE, des transferts des migrants, de l’APD, des prêts bancaires, des crédits commerciaux.
  • Les risques et l’incertitude et les instabilités des prix et des flux. Largement dépendantes des prix pétroliers, agricoles et alimentaires les économies africaines subissent les effets de l’extrême volatilité des prix rendant impossible toute prévision et privilégiant ainsi des comportements court-termistes.

L’ensemble de ces facteurs a conduit à une chute de plus de l’ordre de 3 points du taux de croissance en 2009. Celui-ci s’est situé à 2,5% contre 5,7% en 2007. Une chute de 1 point de la croissance mondiale (pondérée en fonction des échanges par partenaires commerciaux se traduit en moyenne par un recul entre 0,3 et 0,5 points de la croissance africaine (Hugon 2009). Dans l’ensemble les pays africains ont relativement maintenu leur taux d’investissement (23%) et leur taux d’importation (38%) alors que le taux d’épargne est passé de 24,5 à 17,6%, le taux d’exportation de 40,8 à 32,1%. On a noté une aggravation des trois déficits de la balance interne, de la balance courante et du budget.

1.3 Il importe également de ne pas se limiter à la partie visible de l’iceberg mais de prendre en compte l’économie « informelle » et les dynamiques endogènes. Les Africains ne disposent pas de mécanismes de protection sociale jouant un rôle d’amortisseur de la crise. Moins de 10% de la population africaine est bancarisée et la population active employée dans le secteur moderne représente moins de 10% en moyenne des actifs. La population africaine en deçà du seuil de pauvreté a cru de 10% pour se situer à 550 millions en 2009. Le nombre de mal nourris a fortement progressé.

2. Les effets différenciés selon les économies africaines

2.1 Selon la BAD (juillet 2009), les taux de croissance prévisibles pour 2009 seraient de 0,2% en Afrique australe, de 2,8% en Afrique centrale, de 3,3% en Afrique du Nord, de 4,2% en Afrique de l’Ouest et de 5,5% en Afrique de l’Est. Les pays exportateurs de pétrole (+2,8%) seraient plus touchés que les pays importateurs. Les pays à revenu moyen élevé (exemple de l’Afrique du Sud), les pays miniers et pétroliers sont plus touchés que les pays les moins avancés. Les pays en conflits et à forte défaillance institutionnelle connaissent des crises largement déconnectées de la crise mondiale.

2.2 Des capacités différentes de résilience des Etats

  • Les effets de la crise diffèrent selon trois déterminants : Les régimes de développement. Structurellement, les régimes rentiers, liés aux exportations de produits primaires notamment d’hydrocarbures et minières (malédiction pétrolière, croissance extravertie, enclaves minières ou pétrolières, importations alimentaires), divergent des régimes d’accumulation extensive ou intensive.
  • Les vulnérabilités. On peut différencier les indicateurs de vulnérabilité et de contrainte extérieures (déficits courants, poids de la dette extérieure en % du PIB, réserves de change en mois d’importation, indice de diversification) et les indicateurs de contrainte interne (déficits publics, dette publique, solde global en % du PIB..).
  • Les politiques. Il faut intégrer les effets des politiques internationales, (rôle de l’aide, de la gestion de la dette extérieure, des conditionnalités), des politiques régionales (programme de relance des banques régionales, effets d’entraînement des pôles régionaux...) et les politiques nationales de relance qui peuvent être de nature différentes.

Tableau Diversité des vulnérabilités des pays africains à la crise mondiale

Régimes d’accumulation/Contraintes financières Économies agro-exportatrices Régimes rentiers miniers et pétroliers extravertis Régimes mixtes accumulation
Déficits extérieurs. Contrainte extérieure forte Ethiopie, Côte d’Ivoire. Economies sous perfusion Congo Brazzaville, RDC, Zambie Afr Sud
Déficits publics. Poids élevé de la dette publique. Burundi, Ghana, Kenya, Burkina Faso, Madagascar, Mali, Sénégal Mauritanie, Congo Brazzaville, Tchad
Pas de contrainte financière forte Libéria,Tanzanie Pays pétroliers (Algérie, Angola Nigeria)  Botswana, Maurice, Maroc, Tunisie

3 Quelles perspectives ?

La crise traduit des ruptures. Elle peut également être une opportunité pour réaliser des réformes. L’Afrique doit répondre à un certain nombre de défis majeurs démographiques, environnementaux, sécuritaires, alimentaires, d’urbanisation, de changement de place dans la division internationale, de sortie de relations post coloniales, d’amélioration des jeux de contrepouvoirs et de séparation des pouvoirs permettant une démocratisation.

3.1 Les enjeux sont internationaux.

  • Un rôle de relais en Afrique des pays émergents ?
  • La voix de l’Afrique dans la nouvelle architecture internationale
  • La stabilisation de l’environnement des marchés internationaux La régulation d’un monde sans loi.

3.2 Les enjeux sont également internes à l’Afrique. Nous listerons quelques pistes de réformes :

  • La valorisation du capital naturel et l’économie verte
  • La sécurité alimentaire
  • Les mesures contra-cycliques : la transition fiscale, la déconnexion des budgets des fluctuations internationales, l’affectation des capitaux à des fins contra-cycliques,
  • Les montées en gamme de produits dans les chaînes de valeur internationale
  • Un rôle accru de la Gouvernance régionale

Bibliographie

Afrique contemporaine Comment l’Afrique subsaharienne s’adapte t elle à la crise ? N° 232 4-2009 (articles de Pierres Jacquemot, Philippe Hugon, Marc Raffinot).

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Banque mondiale (2008), Les perspectives pour l’économie mondiale, Washington, déc

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Ph Hugon « La crise du capitalisme financier mondial et sa contagion au second monde émergent et au Tiers Monde », Revue Tiers Monde ; n°197 janvier-mars 2009-

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