La Chine, une opportunité et non une menace pour l’Afrique

par Lu Shaye

Ambassadeur de la République populaire de Chine en République du Sénégal.

24 janvier 2008

Au cours des dernières années, la coopération sino-africaine a connu un essor vertigineux, et la scène internationale a concomitamment vu naître la théorie de la Chine comme menace pour l’Afrique. Cette théorie, à mon sens, se résume aux quelques points suivants.

Premièrement, les produits chinois submergent le marché africain et freinent le développement des industries locales ; deuxièmement, la Chine, sous couvert d’exploiter les ressources pétrolières et minières africaines, les pille en réalité ; troisièmement, cette exploitation l’environnement ; quatrièmement, la Chine ne respecte pas les critères internationaux du travail, exporte en Afrique une main-d’œuvre nombreuse et impose un salaire trop bas aux travailleurs locaux ; cinquièmement, la Chine a accordé d’importants prêts aux États africains, allant à l’encontre des efforts déployés par la communauté internationale pour l’allègement de leur dette ; sixièmement, la coopération intéressée que la Chine mène avec des régimes dictatoriaux enfreint les principes de la démocratie et des droits de l’homme, et trahit son cynisme.

Ces points de vue négatifs proviennent pour l’essentiel des pays occidentaux. Ils sont populaires dans les médias, les milieux intellectuels, les parlements, ainsi que chez certains représentants officiels de leurs gouvernements. Ils sont également partagés par des ONG prétendument indépendantes, et en fait subventionnées par différents groupes d’intérêt. Rien d’étonnant à cela : à leurs yeux, l’Afrique, leur ancienne colonie, doit demeurer leur pré-carré. Toute l’Afrique, y compris son marché et ses ressources, leur appartient. Lorsqu’à leur grande surprise, les Africains ont fait respecter leur possession et revendiqué la liberté de choisir leurs partenaires, dont la Chine, ils se sont estimés lésés de leur propriété, et en ont rendu cette dernière responsable. Elle est ainsi devenue leur bête noire, et fait depuis l’objet de toutes sortes de diffamations et de diabolisations.

Ce qui est incompréhensible, c’est qu’on entende aussi parler de cette « menace chinoise » en Afrique. J’ai personnellement lu et entendu, au Sénégal, certaines personnalités proférer de telles allégations, et qui correspondent presque en tous points à celles répandues dans les pays occidentaux. Les raisons pour lesquelles elles existent en Afrique relèvent soit de l’ignorance, soit à de préjugés.

Les relations sino-africaines, en effet, couvrent une histoire d’un demi-siècle. L’époque où la Chine offrait, malgré sa pauvreté, une aide désintéressée à l’Afrique, la soutenait dans sa lutte pour l’indépendance, lui prêtait son concours pour l’établissement d’industries nationales, et où la Chine et l’Afrique défendaient solidairement les droits et les intérêts des pays en développement sur la scène internationale, est inconnue à de nombreux jeunes africains, dont des dirigeants de la nouvelle génération. Ils ne l’ont pas vécue, et ne peuvent donc pas comprendre les motifs et principes de la coopération chinoise avec l’Afrique. Ils prêtent à la Chine les buts et quasiment les pratiques des anciens pays colonisateurs occidentaux.

Trop influencés par les propagandes idéologiques de l’Occident, certains Africains se sont formé un jugement moral basé sur ses valeurs et ses critères. Ils considèrent que la Chine ne respecte ni la démocratie ni les droits de l’homme, et que son essor constitue une menace idéologique pour l’Afrique. Un rapprochement avec elle leur fait vraiment peur.

Toutefois, les jugements portés sur les relations sino-africaines, tant par la communauté occidentale que par des pays africains, ne sont pas tous négatifs. Ainsi, un récent article d’Alain Faujas [1] montre que le développement rapide de la Chine profite deux fois à l’Afrique, d’abord en lui achetant une grande quantité de matières premières pour les besoins de son industrie. Ensuite, en les lui revendant sous forme de produits de grande consommation à un prix à la portée des pouvoirs d’achat locaux. Le journaliste relève également que la Chine s’est engagée à offrir à l’Afrique 5 milliards de dollars US sur la période 2007-2009, au moment où les 25 milliards de dollars US supplémentaires par an promis par le G8 n’ont pas été versés. Il est des opinions occidentales impartiales qui reconnaissent que les aides chinoises ont amélioré les infrastructures de l’Afrique et changé sa physionomie. Les jugements positifs provenant de pays africains sont encore plus nombreux. L’ancien président tanzanien Mkapa a déclaré que la coopération chinoises est meilleure que celles de l’Occident. Il tient les relations sino-africaines pour un partenariat stratégique d’amitié, de solidarité et de coopération mutuellement avantageuse. La Chine, qui participe de plus en plus au développement économique de l’Afrique, ne lui impose pas ses propres critères, ses aides ne sont pas assorties de conditions politiques. D’après le président Wade, pour ce qui est de la coopération avec les pays africains, l’Europe parle plus qu’elle n’agit, et elle a perdu son duel avec la Chine. C’est pourquoi les entreprises chinoises présentes en Afrique y travaillent assidûment et y sont très favorablement accueillies.

Malgré tout, puisque l’affirmation de la menace chinoise pour l’Afrique existe, interrogeons sa véracité.

Les produits chinois se vendent en grande quantité en Afrique, certes, mais c’est parce qu’ils présentent un bon rapport qualité/prix, adapté au marché africain. Ils permettent à de nombreuses populations africaines à faibles revenus de satisfaire leurs besoins élémentaires. Dans beaucoup de familles pauvres, les enfants ne pouvaient avoir de chaussures avant l’âge de 7 ou 8 ans, car elles étaient hors de portée des finances familiales. Désormais, dès qu’ils apprennent à marcher, ces mêmes enfants ont la possibilité de s’équiper d’une paire de chaussures, car celle-ci, fabriquée en Chine, ne coûte que 500 Francs CFA. Au Sénégal, à partir du mois de septembre, les parents commencent à se préoccuper des dépenses liées à la rentrée scolaire et à la Tabaski. S’ils achètent des produits chinois, ils économiseront deux tiers de leur budget initial. Grâce aux produits chinois bon marché, les enfants des familles modestes sont également en mesure de recevoir un cartable et des fournitures scolaires neufs à la rentrée.

Cette importation de produits chinois n’a pas d’impact négatif sur les industries nationales. Tout d’abord parce que beaucoup d’entre eux ne sont pas fabriqués en Afrique. Ils seraient de toute façon importés de pays européens ou américains, et leur prix en serait multiplié plusieurs fois. Deuxièmement, les industries qui en fabriquent certains, au lieu d’être maîtrisées par les Africains, sont en général aux mains des Occidentaux. Durant leurs premières années d’indépendance, pourtant, les pays africains ont édifié des industries nationales. La Chine en a aidé certains à construire des cimenteries, des usines textiles, des sucreries, des brasseries, des usines d’allumettes, des manufactures de cigarettes, etc. Mais par la suite, en raison d’une mauvaise gestion et des exigences de privatisation des institutions financières internationales, ces usines ont été soit fermées, soit vendues au secteur privé, et pour la plupart, à des capitaux européens. En fin de compte, ce sont les multinationales occidentales, et non pas les industries nationales africaines, qui sont effectivement confrontées à la concurrence des produits importés en provenance de la Chine. Les pays émergents tels que la Chine, l’Inde et le Brésil, cassent le monopole exercé par ces multinationales occidentales sur le marché africain. Voilà pourquoi, afin d’exclure ces nouveaux rivaux, elles créent délibérément la confusion en faisant des concurrences auxquelles elles font face des menaces pour les pays africains.

Examinons ensuite l’accusation selon laquelle la Chine pille les ressources et détruit l’environnement de l’Afrique. Cela relève, là encore, de la pure invention. La Chine n’est pas la première à exploiter ces ressources en Afrique. Avant son arrivée, elles étaient accaparées par des colonisateurs occidentaux. Au lieu de recourir à la force et à la duperie familières à ces derniers, la Chine a choisi la voie de la négociation commerciale normale, de l’achat à un prix raisonnable, et de la coopération mutuellement bénéfique. Selon une enquête statistique de 2006, le pétrole acheté par la Chine représente 8,7% de l’exportation pétrolière africaine, alors que les importations des États-Unis et de l’Union européenne en constituent respectivement 33 et 36%. Si les 8,7% sont un « pillage », de quoi seront qualifiés les 33 et 36% ? Le gouvernement chinois prête une grande attention, sur son territoire, à la protection de l’environnement et a mis en place une série de politiques et de lois pour régulariser les activités polluantes. Dans le même esprit, il demande à ses entreprises de veiller à la protection environnementale lors de leurs activités à l’étranger et de respecter les lois et règlements locaux qui s’y rapportent. Les propos prétendant que la Chine dégrade l’environnement africain sont des rumeurs pures et simples fabriquées par les opinions occidentales pour évincer la Chine de la concurrence. Les pays occidentaux, beaucoup plus impliqués dans l’exploitation des ressources naturelles en Afrique, n’ont jamais exprimé l’once d’un remords pour leur destruction de l’environnement. Pour un même projet d’exploitation, il s’agira d’une activité commerciale normale s’il est engagé par une entreprise occidentale, tandis qu’il deviendra « un pillage des ressources » et une « destruction de l’environnement » s’il l’est par une entreprise chinoise. Où est la justice de cette logique ? Elle est insensée, hypocrite et hégémonique.

Intéressons-nous maintenant à la question des conditions de travail. La Chine a exporté, dans le cadre de projets d’assistance ou de coopération avec les pays africains, une partie de ses techniciens. Cela est nécessaire pour assurer le fonctionnement normal d’une entreprise, la qualité et l’avancement de ses projets. Mais les entreprises chinoises établies en Afrique comptent beaucoup plus d’employés locaux. Par exemple, l’entreprise sino-sénégalaise Sénégal Pêche emploie plus de 1200 autochtones. Henan Chine, entreprise de bâtiment, emploie des centaines d’ouvriers sénégalais. Plus de 50% des effectifs de la société de haute technologie Huawei Sénégal, sont locaux. Et si les entreprises chinoises recrutent un grand nombre d’Africains, elles leur assurent de surcroît des formations. À titre d’exemple, certains employés sénégalais formés par Huawei Sénégal sont tous devenus, après leur entrée dans d’autres entreprises du même secteur, des éléments techniques majeurs. Lors du recrutement, les entreprises chinoises respectent strictement les dispositions du Code du Travail prévalant, signent un contrat de travail, offrent la sécurité sociale, l’assurance du travail, et payent même un salaire supérieur au minimum fixé par la loi. Il ne faut pas se déconnecter de la réalité locale et mesurer les conditions de travail dans les pays en voie de développement à l’aune des critères des pays développés. Ainsi, dans les entreprises européennes présentes en Chine, les employés chinois ont un salaire bien moins élevé que leurs collègues d’Europe. De nombreuses entreprises européennes et américaines y ont refusé à leurs employés chinois l’autorisation de former un syndicat. Personne ne les a entendu se reprocher de ne pas respecter les normes internationales du travail. À franchement parler, le bien-être et le salaire dont bénéficient les ouvriers recrutés par les entreprises chinoises au Sénégal sont parfois plus importants que ceux des ouvriers en Chine.

Une autre accusation que les pays occidentaux formulent à l’encontre de la Chine est d’accroître la dette des États africains en leur accordant des prêts importants. Une fois de plus, « qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Ces dernières années, le continent africain a retrouvé petit à petit la paix et la stabilité. Les différents États s’efforcent de développer leurs économies, d’accélérer la construction d’infrastructures, et d’élever le niveau de vie de la population. Ils ont besoin d’importantes aides financières. Les pays occidentaux ne veulent soit pas en débourser, soit ils le font sous des conditions draconiennes de démocratie, de droits de l’homme, et de bonne gouvernance. Il est aisé de constater combien d’aides occidentales ont été décidées ces dernières années, et combien d’entre elles ont effectivement été réalisées pour le développement économique et social de l’Afrique. L’Occident et les institutions financières internationales ont certes établi un projet d’allègement de la dette africaine, mais ce que le monde ignore peut-être, c’est que la Chine est le premier pays à procéder à la réduction effective. À l’occasion de la première conférence ministérielle du Forum sur la Coopération sino-africaine en 2000, la Chine a déclaré qu’elle allègerait les dettes des PMA et des PPTE africains, et a honoré cet engagement en deux ans, en annulant 1,3 milliard de dollars US de dettes de 32 PMA et PPTE africains. Lors du Forum de Pékin en 2006, la Chine a rendu public un deuxième projet qui porte sur l’annulation de toutes les dettes gouvernementales des PMA et PPTE africains ayant des relations diplomatiques avec la Chine liées aux prêts sans intérêt arrivant à échéance à la fin de 2005. La plupart de ces dettes sont maintenant annulées. Les actions de la Chine en faveur de la réduction de la dette sont les plus rapides et les plus complètes. Et au cours de ce processus, elle n’a posé aucune condition politique. Si n’était son action, jusqu’à quelle date le projet d’annulation de dette par l’Occident se serait-il étiré ?

Désormais, les nouveaux prêts accordés par la Chine à l’Afrique sont presque tous des prêts préférentiels conformes aux critères internationaux. Dans la foulée, les aides gouvernementales chinoises aux pays africains, toujours sans contrepartie, seront doublées dans la période 2007-2009. Les affirmations selon lesquelles les prêts accordés par la Chine à l’Afrique ont alourdi la dette des pays africains sont donc totalement infondées. Les pays africains ont besoin d’argent pour développer leur économie, et les occidentaux, bien qu’ils trouvent systématiquement un prétexte pour ne pas leur en prêter, mais certifient vouloir les aider. Il ne faut pas agir avec une telle hypocrisie.

Dernier point : les pays occidentaux accusent la Chine de coopérer cyniquement avec des régimes dictatoriaux, au mépris des principes démocratiques et des droits de l’homme. Ils visent implicitement le Soudan et le Zimbabwe, qu’ils considèrent par les Occidentaux comme des intouchables, mais certainement pas à cause de leur mauvaise situation démocratique. C’est bel et bien parce qu’ils n’obéissent pas à leurs ordres. J’en veux pour preuve qu’ils continuent, pour en exploiter sans vergogne les ressources, de soutenir des pays où la situation est bien pire qu’au Soudan ou au Zimbabwe.

Qui dit Soudan pense naturellement à la crise du Darfour. Dans cette affaire, la Chine se trouve dans l’œil du cyclone. Des médias, des ONG, des parlementaires, et même certains officiels gouvernementaux d’Occident accusent la Chine d’y soutenir le gouvernement soudanais dans son massacre. Leur argumentation tient à ce que le gouvernement soudanais, à travers sa coopération pétrolière avec la Chine, a obtenu des dollars qui lui permettent d’acheter des armes. Donc la Chine soutient le massacre. Lors d’un séminaire auquel j’ai récemment participé, j’ai entendu, à ma grande surprise, un général retraité et un ancien ambassadeur sénégalais reprendre cette rhétorique. Cela ne fait que montrer l’étendue et la profondeur de ses effets négatifs.

En fait, l’exploitation pétrolière de la Chine au Soudan passe par une société dénommée GNPOC (Greater Nile Petroleum Operating Company). Or la Chine ne détient que 40% des actions de cette société. À qui appartiennent les 60% restants ? Une société malaisienne en possède 30%, une indienne 25%, et le gouvernement soudanais 5%. La société française Total et une autre société pétrolière britannique ont aussi obtenu des permis d’exploitation pétrolière de la part du gouvernement soudanais. De nombreux pays exploitent du pétrole au Soudan, pourquoi seule la Chine fait-elle l’objet de polémiques ?

Parmi ceux qui cherchent à médiatiser la question du Darfour, beaucoup ne connaissent ni l’origine ni la vérité de cette crise, et ne crient avec les loups que par goût de l’agitation. Dans leur écrasante majorité,ils n’ont jamais visité le Darfour, mais parlent de la situation comme s’ils l’avaient vue et entendue en personne.

Le représentant spécial du gouvernement chinois aux affaires africaines, M. Liu Guijin, s’occupe exclusivement de cette question du Darfour depuis sa nomination en mai 2007. Il a déjà visité la région deux ou trois fois. Selon lui, l’origine du conflit est imputable aux « calamités naturelles » et aux « catastrophes humaines ». Cette analyse me semble objective et convaincante. Depuis les années 70, l’environnement écologique du Darfour s’est dégradé là où la terre s’est désertifiée. L’eau faisait défaut, et les ressources locales pour la survie sont devenues de moins en moins abordables. Pour y pallier, les tribus nomades du nord ont emmené paître leurs troupeaux au sud, ce qui a engendré des litiges avec les habitants semi-nomades. La coutume locale consistant à emporter des armes en sortant de la maison, ces litiges se sont vite transformés en conflits sanglants. Le Secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-Moon, a lui-même reconnu le rôle du changement climatique dans l’origine des conflits au Darfour. S’agissant de la « catastrophe humaine », depuis février 2003, la situation au Darfour s’est beaucoup dégradée. Deux groupes de milices non arabes se sont rebellés et ont attaqué l’armée gouvernementale. Cette dernière a riposté, provoquant une grande perte de civils. Par ailleurs, l’assassinat des sages arabes par ces rebelles non arabes a engendré des représailles, ce qui a amplifié le conflit.

Une autre cause de l’extension du conflit au Darfour réside dans l’ingérence des puissances extérieures. La région ne comptait au début que deux groupes armés antigouvernementaux ; combien sont-ils désormais ? Personne n’en connaît le nombre exact, mais il y en a au moins une vingtaine. Pourquoi cette multiplication exponentielle ? Une des raisons indéniables est que l’ingérence injustifiée dans les affaires intérieures du Soudan et la pression exercée sur le gouvernement soudanais par les pays occidentaux ont encouragé les forces rebelles du Darfour à se soulever les unes après les autres. Aujourd’hui, ce sont justement ces groupes de toutes sortes (appelés « mouvements politiques ») qui ont refusé de participer aux pourparlers de paix multipartites et sont devenus l’obstacle majeur au processus de paix. Beaucoup de leurs dirigeants habitent les capitales occidentales. Si ces dernières ont réellement l’intention d’apporter une solution à la question du Darfour, elles seront capables d’exercer leurs influences sur ces mouvements.

Les relations entre la Chine et le gouvernement soudanais sont amicales, c’est vrai. En plus d’une coopération économique étroite entre les deux pays, la Chine respecte les principes de la souveraineté nationale, de l’intégrité territoriale et de non-ingérence dans les affaires intérieures du Soudan. Au lieu de recourir à la pression, elle s’est entretenue avec le gouvernement soudanais sur un pied d’égalité. Elle l’a aidé à analyser la situation, lui a présenté des propositions et des conseils, et l’a enfin persuadé d’accepter le déploiement de la force hybride UA-ONU. Cette méthode de travail vaut beaucoup mieux que la simple pression ou une sanction décrétée par les pays occidentaux. Dans les relations internationales, il faut observer les principes de justice, d’équité, d’égalité et de respect mutuel, et ne plus opprimer les faibles en profitant de sa puissance. Il en va de même pour nos comportements sociaux.

Les analyses présentées ci-dessus montrent que les arguments opposés à la présence économique chinoise en Afrique sont totalement sans fondement. Loin d’être une menace, la Chine constitue une opportunité pour l’Afrique, au moins dans les domaines suivants.

Premièrement, le renforcement de la coopération économique et commerciale entre la Chine et l’Afrique permet à cette dernière d’établir pour la première fois, un réel partenariat d’égal à égal avec d’autres pays. Quand la Chine développe des échanges avec les pays africains, elle n’impose jamais son idéologie ni son mode de développement à ces pays. La réduction de la dette et les aides accordées par la Chine aux pays africains ne sont assorties d’aucune condition politique. Que les pays africains aient un régime de parti unique ou multipartite, elle les traite sans discrimination et de la même façon. Elle est disposée à partager ses expériences de développement économique, de réforme, d’ouverture sur l’extérieur, et de lutte contre la pauvreté, mais recommande également de ne pas les copier telles quelles. C’est aux États africains de juger si ces moyens sont bons et convenables pour eux, et de décider en conformité avec leurs réalités nationales respectives s’ils vont les mettre en application. Je ne pense pas que les pays occidentaux se comporteraient comme le fait la Chine sur ce point.

Deuxièmement, l’intensification de la coopération avec la Chine raccroche les pays africains au « TGV » du développement économique chinois. Pendant les années 60 à 80, la Chine a eu l’intention de renforcer la coopération économique et commerciale avec les pays africains. Mais elle était pauvre à ce moment-là, et n’avait pas cette capacité. La situation a changé, la Chine connaît une forte demande en matières premières, ce qui a entraîné une augmentation du prix des ressources naturelles sur le marché international, au profit de l’Afrique. Les capitaux domestiques chinois se précipitent vers l’étranger, à la recherche de marchés, et apportent aux pays africains des moyens financiers dont ils ont fortement besoin. Cet investissement se fait dans son propre intérêt, mais l’Afrique en tire aussi profit, et c’est donc une coopération gagnant-gagnant. Qui plus est, le renforcement de la coopération chinoise avec l’Afrique a encouragé d’autres partenaires à prêter une plus grande attention aux pays africains et à multiplier leurs investissements sur le continent. Les bailleurs de fonds occidentaux ont dû renoncer à l’arrogance qu’ils manifestaient auparavant, et commencent à prendre en considération les préoccupations et demandes de l’Afrique.

Troisièmement, l’aide et la coopération chinoises pour l’Afrique sont pratiques et efficaces. Les Chinois tiennent toujours leurs engagements, sinon ils ne les prennent pas. Depuis la création en 2000 du Forum sur la Coopération sino-africaine, trois réunions ont eu lieu et la Chine a proposé au cours de chaque réunion des mesures. Elles sont toutes concrètes et tangibles, et les résultats de leur mise en œuvre peuvent être évalués de façon quantitative. Les mesures adoptées dans les deux premières réunions ont été strictement appliquées, tandis que celles avancées dans la troisième réunion tenue en 2006, ont connu des progrès substantiels dans leur mise en exécution.

L’aide et la coopération chinoises pour l’Afrique sont plus efficaces que celles des pays occidentaux. Le coût de gestion administrative des projets financés par les bailleurs de fonds occidentaux est très élevé, alors que celui des projets chinois est beaucoup plus bas. Des données de la Banque mondiale montrent que quelque 70% des fonds accordé par les pays occidentaux sont utilisés en leur faveur ou celle de leurs institutions, alors que seulement 30% sont réellement destinés à l’Afrique. Une comparaison entre les sociétés occidentale et chinoise dans le secteur du bâtiment révèle la différence. Les experts et techniciens des pays occidentaux s’installent souvent dans des hôtels trois ou quatre étoiles, et il leur faut parcourir en véhicule quarante ou cinquante kilomètres, voire plus, pour visiter les chantiers. Tous ces frais sont inclus dans le financement de l’assistance. Les techniciens des sociétés chinoises, eux, vivent dans les camps de fortune qu’ils ont construits sur les chantiers. Actuellement, une société chinoise est en train de restaurer deux stades régionaux pour le Sénégal. Les ouvriers chinois habitent des baraques de chantier au pied des tribunes du stade. La Chine cherche à dépenser chaque centime au profit des pays bénéficiaires, et non pas pour son propre compte.

Le dernier point, mais pas le moins important, c’est que la coopération sino-africaine contribue à la réelle indépendance économique des pays africains, après qu’ils ont obtenu l’indépendance politique il y a des dizaines d’années. Pourtant, les secteurs-clés de leur économie nationale sont toujours restés entre les mains des anciens colons. Ils n’avaient en fait pas d’autre choix que de coopérer avec leurs anciens colonisateurs. Un individu ou un pays, s’il ne peut choisir librement, n’est ni indépendant, ni souverain. Aujourd’hui, l’arrivée des pays émergents comme la Chine, l’Inde et le Brésil ouvre de nouvelles possibilités aux pays africains. Ils peuvent négocier le prix de ce qu’ils veulent acheter ou vendre, et refuser des conditions ou des exigences injustes. En un mot, ils peuvent se comporter la tête levée. Récemment, les pays africains se sont dressés contre les APE proposés par l’UE. Voilà une manifestation de la prise de conscience de l’autonomie économique africaine.

Bien que je critique certaines démarches des pays occidentaux en Afrique et réfute la « théorie de la menace chinoise » qu’ils colportent en Afrique, je n’ai pas d’animosité contre les pays développés, ni la volonté de nier leurs contributions positives pour le développement de l’Afrique, et encore moins l’intention de faire des relations entre la Chine et les pays occidentaux dans le continent africain un jeu à somme nulle. Je pense, au contraire, qu’une coopération entre la Chine et les pays occidentaux en Afrique est nécessaire et pleine de potentialités. Les seconds, qui ont des relations plusieurs fois séculaires avec l’Afrique, connaissent plus profondément ses aspects historique, culturel et humain que la première. La Chine, en revanche, en tant que pays en voie de développement, est davantage consciente de la volonté pressante des pays africains d’un développement rapide, de leurs demandes et de leur amour-propre. Si les deux parties pouvaient s’associer au lieu de s’affronter afin de contribuer ensemble au développement de l’Afrique et à sa voie vers la prospérité, ce serait profitable au bien-être et au bonheur de toute l’humanité.

[1] Jeune Afrique, n°2448, 9-15 décembre 2007.