L’énergie nucléaire : entre danger, risque, incertitude et peur
par Laurence Raineau
Chercheuse au Centre d’Etude des Techniques, des Connaissances et des Pratiques (CETCOPRA, Université Paris I)
Séance lundi 27avril 2009 à la fondation, avec Laurence Raineau, chercheuse au Centre d’Etude des Techniques, des Connaissances et des Pratiques (CETCOPRA, Université Paris I)
Présentation de la séance :
Le nucléaire nous fournit une énergie très puissante et dense, c’est là son atout, notamment face aux énergies renouvelables. Mais avec la puissance technique croît aussi le danger : plus la puissance se libère, plus les effets, positifs comme négatifs, s’amplifient. Le danger lié au nucléaire civil est donc à la mesure de la puissance qu’il nous offre dans le domaine énergétique. C’est d’ailleurs un fait reconnu par les acteurs du nucléaire eux-mêmes, pour qui la notion de sûreté (et de sécurité) est première et contient (à tous les sens du terme) tout ce que le danger recouvre pour eux. Cependant, cette sûreté porte sur les risques, qui constituent une écriture bien précise du danger : les risques sont indentifiables, probabilisables et donc potentiellement contrôlables. S’il y a une incertitude liée aux risques, c’est donc sur le moment et l’ampleur de leurs occurrences, mais pas sur leur nature. Dans l’univers du nucléaire, le danger se trouve ainsi représenté à travers le risque, ce qui élimine l’incertitude radicale (l’incertitude sur la nature du danger) et la peur (liée notamment à l’impossible représentation du danger).
La peur existe pourtant dans la société civile et, en l’absence de débat démocratique, se retrouve seule et sans aucune crédibilité face au nucléaire civil. Elle ne peut, ni dialoguer avec le monde du nucléaire qui ne la reconnaît pas (et nie le danger qu’elle traduit), ni s’exprimer sur la scène politique qui ne l’intègre que comme variable psychologique (et la réduit à un problème « d’acceptabilité sociale »). Ainsi, dans le domaine scientifique et technique comme dans le domaine politique, la peur n’est pas prise en compte comme l’expression de la crainte d’un danger mais est considérée, soit comme une phobie (« radiophobie ») ou une angoisse refoulée (de la bombe atomique) qu’il s’agit d’apaiser, soit comme la conséquence d’une défaillance d’information qu’il s’agit de combler. Cette impossible prise en compte d’un danger au-delà du risque transparaît d’ailleurs à travers la façon dont sont gérés les déchets radioactifs aujourd’hui (notamment par enfouissement géologique).
Le débat sur l’énergie nucléaire, lorsqu’il a lieu, se ferme donc sur un raisonnement coût/avantage : la question devient celle de savoir s’il existe, ou non, un risque socialement acceptable face au bénéfice énergétique apporté par le nucléaire civil. On débat ainsi sur les risques (et leurs « réelles » probabilités) et sur les « bénéfices » de cette énergie (son coût véritable, sa réelle souplesse, efficacité ou indépendance). De fait, le débat fondamental, en amont du dialogue coût/avantage, ne s’entend plus : celui qui a trait au choix de société induit par le choix énergétique. Pourtant ce choix engage notre avenir et dessine des irréversibilités comme aucun autre choix. Il décide de nos infrastructures, de nos institutions, de notre rapport au monde et aux autres. Il engage tous nos autres choix, techniques, économiques et sociaux. C’est avant tout une question éthique qui se pose ici, de l’ordre du sens que l’on donne à la société, à l’homme. Malheureusement, le « compromis » politique qui apparaît aujourd’hui (un peu de nucléaire et un peu d’énergies renouvelables), semble repousser encore l’espoir de voir s’ouvrir ce débat démocratique sur la société de demain. Ce « compromis » est sans doute pour cela, mais aussi pour des raisons infrastructurelles et institutionnelles, le pire des « choix » que l’on pouvait faire. En effet, au lieu d’ouvrir, ou de laisser ouvert les possibles, comme il le prétend, il ferme en réalité petit à petit la voie à la seule (autre) alternative aux énergies fossiles, c’est-à-dire aux énergies renouvelables.
C’est donc au-delà des batailles de chiffres (sur les coûts, les émissions de CO2, les réserves de ressources fossiles et fissiles, etc.) et au-delà du débat sur les risques (d’accidents, de prolifération, d’attentats ou de défaillance technique ou humaine), que je tenterai de comprendre la peur et le danger du nucléaire. Il s’agira notamment de comparer la nature du danger que le nucléaire civil écarte (le réchauffement climatique), à celle du danger auquel il nous expose.
