L’énergie comme idée politique

par Laure Dobigny

Doctorante en socio-anthropologie au CETCOPRA, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

11 décembre 2008

Séance du jeudi 11 décembre 2008, avec Laure Dobigny, doctorante en socio-anthropologie au CETCOPRA, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Discutant : Eric Le Lann auteur de Progrès et décroissance (Éd. Bérénice, 2004), animateur du site http://www.lafauteadiderot.net/

Je vais aborder ce soir l’énergie dans sa dimension politique, c’est-à-dire montrer que penser l’énergie, c’est nécessairement penser la société. L’énergie est bien entendu un enjeu politique ou géopolitique, puisqu’en tant que ressource indispensable aux sociétés humaines, elle est enjeu de pouvoir et de domination sociale. Si l’actualité internationale nous le montre assez clairement, ceci n’a pour autant rien de nouveau, et on l’observe tout au long de l’histoire de l’énergie, quelles que soient les sources utilisées (l’énergie humaine à travers l’esclavage, le bois, etc.). Mais vous savez cela tout aussi bien que moi, ce n’est donc pas du sens commun de politique dont il sera question, à savoir ce qui concerne l’Etat, ou le gouvernement, mais de sa définition plus générale : ce qui a trait à la vie collective dans un groupe d’hommes, ou société. Il me paraît en effet indispensable, puisque nous allons devoir, d’une façon ou d’une autre, réorienter nos choix énergétiques, de montrer que l’énergie n’est pas un simple problème « technique », affaire de spécialistes, mais que les systèmes énergétiques sont intimement liés à l’organisation sociale. Et que, si l’énergie est moyen et support d’idées politiques – ou de contestations – c’est parce que ce choix engage une vision spécifique non seulement de la place de l’homme vis-à-vis de la nature, mais aussi de ses rapports sociaux. C’est donc toute l’organisation sociale qu’impliquent nos choix énergétiques : aussi bien politique qu’économique, et au delà même, notre culture, puisque poser la question de l’énergie c’est poser la question des besoins et des modes de vie. Si la crise énergétique révèle donc, en un sens, la crise de cette société, en montrant ses limites, la question qu’elle pose est plutôt : dans quelle société voulons nous vivre ?

La dimension politique de l’énergie

L’efficacité introuvable

Alors, s’il me semble nécessaire de montrer la dimension politique de nos choix énergétiques, et les liens entre système énergétique et organisation sociale, c’est parce que, d’une certaine façon, ils ne nous apparaissent pas distinctement. Le caractère social de la technique semble pourtant être une idée largement partagée et les critiques qui émergent à l’encontre d’un certain nombre de nouvelles technologies le prouvent (telles que les nanotechnologies et la biométrie, etc.). Cela est bien moins vrai en ce qui concerne les systèmes énergétiques et ce, malgré une grande médiatisation de la question de l’énergie en ce moment. Tout d’abord, parce qu’elle reste, comme le dénonçaient Jean-Claude Debeir et al. en 1986, « un impensé historique » [1], et des sciences sociales en général. Probablement aussi parce que les liens entre systèmes énergétiques et organisations sociales sont tellement imbriqués, que ces systèmes se fondent dans le paysage social et en deviennent invisibles. Enfin, parce que, même si elle a suscitée de nombreux travaux s’attachant à l’invalider, et que le corps social s’est approprié cette critique comme je viens de le souligner, l’imaginaire collectif reste malgré tout marqué, pour une part, par l’idéologie du Progrès. Cette idée qui a accompagné la modernité, selon laquelle la technique est neutre et comme en dehors de la société, suivant une évolution plus ou moins autonome, vers d’avantage d’efficacité, c’est-à-dire qu’une technologie en remplacerait une autre parce qu’elle est plus efficace ; est d’ailleurs une idée entretenue par un certain nombre de discours émanant de différents pouvoirs qui sont à l’œuvre dans la société, qu’ils soient médiatiques, politiques, techno-scientifiques, etc. Pourtant lorsqu’on observe un changement énergétique radical, comme l’usage des énergies fossiles, il est difficile de soutenir que ce choix fut guidé par la recherche d’efficacité énergétique. Il s’installe en effet véritablement avec l’utilisation du charbon et de la machine à vapeur dans les filatures, et son rendement est alors inférieur à 1%. Pourtant cet usage va, en quelque sorte, « remplacer » l’énergie hydraulique, majoritairement employée, qui atteignait à la même période, de très bons rendements.

C’est donc bien le sens social de cet usage qui peut expliquer ce choix, à savoir, comme le décrit Alain Gras, de délocaliser la puissance, ainsi que la main d’œuvre, qui n’a d’ailleurs plus besoin d’être qualifiée et peut donc être moins payée.

Et c’est bien pour cela que la machine à vapeur ne « remplace » pas la turbine hydraulique, elle permet « autre chose », qu’est l’industrialisation et la société de consommation, mais aussi la domination sociale qui l’accompagne [2].

De même, dans la concurrence entre deux systèmes d’électrification, sera choisi le courant alternatif, alors qu’il est plus entropique que le courant continu en petits réseaux (c’est-à-dire qu’il entraine une plus grande perte d’énergie), mais il permet la mise en place de grands réseaux centralisés.

Ce choix énergétique qu’est l’usage d’énergies fossiles dans de grands réseaux, est en effet si imbriqué – parce que constitutif de nos sociétés modernes – que cela rend difficile la mise en cause de sa prétendue « neutralité » et surtout nécessité, si ce n’est en opérant un détour par l’histoire de l’énergie.

Systèmes énergétiques et organisations sociales

Il y a pourtant des liens très clairs entre le choix d’un système énergétique et l’organisation sociale en place ou en devenir dans une société donnée. Le système énergétique de la Grèce antique par exemple, était en partie basé sur l’esclavage, donc l’utilisation de l’énergie humaine. Il n’avait pas d’autre nécessité que de correspondre à la conception très spécifique de l’organisation sociale et politique des citoyens grecs. Le fait que cette même société possédait tout un savoir technique et scientifique montre bien qu’il n’y a aucun déterminisme à ce choix.

Un autre exemple de ces liens est le rôle central de l’électrification dans la mise en place du communisme en URSS ; celle-ci étant considérée comme « axe prioritaire de la construction d’une économie socialiste » [3]. Ainsi, lorsque Lénine défini le communisme comme « le pouvoir des soviets plus l’électrification du pays », cela veut-il dire que le communisme était impossible sans ce système énergétique ?

Quoi qu’il en soit, cela a le mérite de mettre à mal, s’il en est, la prétendue « neutralité » de la technique, et de démontrer que le choix d’un système énergétique au détriment d’un autre est lié à l’organisation sociale d’une société donnée, et en ce sens, a une dimension politique.

Parce que même dans l’usage de systèmes techniques similaires, il est étonnant d’observer que le choix de gestion de l’énergie n’est pas sans lien avec la répartition des pouvoirs en place. Ainsi, un pays comme la France, avec un pouvoir politique centralisé, a mis en place un système électrique dont la gestion est également très centralisée, avec un seul opérateur, organe d’Etat. Alors que dans des pays fédéraux comme l’Allemagne ou l’Autriche, la gestion de l’électricité est décentralisée et ce, avant la libéralisation de l’énergie.

La pluralité des organisations sociales possibles permet donc aussi de penser une pluralité de formes d’appropriation sociale de l’énergie ou systèmes énergétiques.

L’énergie comme moyen et support de contestations politiques

S’il y a donc une dimension politique dans le choix d’un système énergétique, c’est-à-dire non seulement la source d’énergie mais aussi la mise en œuvre de son appropriation, à savoir les convertisseurs et le système technique dans lequel ils s’insèrent, c’est parce qu’ils engagent une vision spécifique des rapports sociaux. C’est-à-dire que les choix énergétiques représentent toujours une certaine conception de l’organisation sociale, une certaine vision de la société, et c’est pour cette raison que l’énergie est moyen et support de contestations politiques.

Parce qu’en effet, s’il n’y a aucune nécessité dans la mise en place d’un système énergétique au détriment d’un autre, mais qu’il résulte d’un choix, orienté par une vision particulière de la société, ou idée politique, cela pose la question légitime : qui choisit ? Et comme c’est le cas pour d’autres questions politiques, lorsque ce choix ne représente pas ou ne représente plus une conception partagée par tous les membres d’une société donnée, il est l’objet d’oppositions.

Ainsi, ce changement énergétique radical qu’a constitué l’usage du charbon et de la machine à vapeur, ne s’est pas fait sans contestations ni luttes. Puisque, comme nous l’avons vu, c’est avant tout une nouvelle forme d’organisation sociale qui se met en place avec ce système énergétique, qu’est le capitalisme et la société industrielle.

Et c’est bien parce que cette nouvelle forme d’organisation sociale ne faisait pas l’unanimité, que ce système énergétique a été l’objet de critiques et de luttes, comme la révolte des Luddites, ces artisans qui brisèrent plus de 1 000 machines à vapeur de l’industrie textile en 3 mois [4]. Ce système énergétique s’inscrivait de plus dans un tout autre rapport à la nature, de prédation et de domination, qui n’allait pas de soi.

Cependant, une fois ce système majoritairement adopté en Occident, il a ouvert la voie, dans une continuité, à l’usage du pétrole, du gaz ou du nucléaire.

Alors on peut se demander pourquoi le nucléaire, qui s’inscrit dans la continuité technologique des centrales thermiques – il s’agit toujours de produire de la vapeur d’eau – et qui s’inscrit aussi totalement dans le système énergétique existant, a suscité autant d’oppositions et de luttes ?

Ne serait-ce justement pas cette « continuité » que souhaitait rompre une partie de la société ?

L’imaginaire collectif reste tout d’abord profondément marqué par l’usage de la bombe nucléaire et de ses destructions. Vouloir s’approprier cette puissance, c’est pousser à son paroxysme l’image de l’homme qui, par la science et la technique tente de maîtriser la nature. Or les conséquences réelles d’Hiroshima en ont montré les dangers et donc les limites. C’est aussi, à travers le risque que représentent les centrales, remettre entre les mains de quelques uns, la sphère technoscientifique, ce pouvoir sur la vie, qui peut être pouvoir de mort.

Cet usage soulève donc fondamentalement la question du rapport au monde : celle de la place de l’homme vis-à-vis de la nature et celle de ses rapports sociaux.

L’opposition au nucléaire s’inscrit en effet dans une période de fortes contestations sociales. D’une part, l’émergence des mouvements pacifistes et la contestation des conflits armés. Or « le nucléaire civil était le cache sexe du nucléaire militaire » selon un acteur militant de l’époque [5], c’est-à-dire que ce qu’il représente surtout, à ce moment là mais aussi aujourd’hui au vu de l’actualité internationale, c’est l’armement.

D’autre part, une forte critique de la société de consommation émerge à travers le développement des mouvements écologistes. Et dans cette période de crise énergétique, l’usage du nucléaire permet justement d’éviter la question de la consommation, mais au prix des risques sanitaires et écologiques des déchets nucléaires.

La lutte anti-nucléaire était donc bien une lutte politique, le support d’une remise en cause plus vaste de l’organisation sociale en place. Et c’est bien parce qu’il y avait une dimension politique dans ce choix énergétique, qu’il engageait une certaine vision de la société et dès lors tous ses membres, que certains pays ont décidé qu’il devait faire l’objet d’un référendum, comme l’Autriche par exemple, et que d’autre n’ont surtout pas pris ce risque, comme la France.

Parce que, si l’énergie est support de contestations politiques, elle est aussi moyen d’action politique, de transformation sociale.

Le moulin à vent, par exemple, se développe fortement à partir du XIIème siècle, dans une période de protestation contre les banalités. Il permet en effet de se soustraire aux privilèges et bans seigneuriaux auxquels est soumise l’utilisation du moulin à eau, puisque annexée à une propriété. Ce choix était donc avant tout un moyen d’action sur le monde social.

Le développement d’installations autonomes d’énergies renouvelables à partir des années 80 en est un autre exemple. Les chocs pétroliers ont en effet dévoilé à quels dangers les monopoles énergétiques exposent nos sociétés très dépendantes. Mais ces installations s’inscrivent surtout dans une opposition au nucléaire.

Et c’est toujours le cas en France, comme en témoigne un acteur pour qui une installation autonome par des EnR, « c’est de la politique, pour dire merde à EDF ». Or comme nous l’avons vu, la lutte anti-nucléaire repose sur une critique profonde des sociétés modernes, que ce soit à travers le développement technique, la consommation, les guerres, l’écologie, etc. Et en ce sens, s’extraire du système énergétique dominant, par la mise en place d’une alternative, est toujours un moyen d’action sur la société. Puisque ce qu’il réalise, même à l’échelle individuelle, c’est plus généralement un phénomène d’autonomisation, une liberté de pensée, de choix et d’action.

Nous y reviendrons, mais l’on peut déjà se demander si les oppositions que l’on observe en ce moment, entre les défenseurs et les détracteurs de telle énergie ou système énergétique, entre les pro- et anti- nucléaire, EnR, centralisation, décentralisation, etc., ne sont pas la confrontation de diverses conceptions de la société ?

Le système énergétique comme fait social total

Parce ce que, si ces différents exemples montrent bien que les choix énergétiques ont une dimension politique, qu’il y a un lien entre système énergétique et organisation sociale, et que ceux-ci représentent une certaine conception de la société, que dévoilent plus particulièrement les oppositions qu’ils peuvent susciter ; ces exemples révèlent également que les choix énergétiques n’ont finalement pas qu’une dimension politique. Que ce soit à travers l’exemple du charbon et de la machine à vapeur, ou du nucléaire, ces choix représentent et engagent non seulement une certaine conception des rapports sociaux, mais aussi de la place de l’homme vis-à-vis de la nature, c’est-à-dire plus globalement un rapport particulier au monde. Et celui-ci n’est pas représenté dans le simple choix d’une source d’énergie au détriment d’une autre, mais au regard du système énergétique dans son entier.

L’usage d’un moulin à eau autonome n’a pas le même sens social et révèle un tout autre rapport au monde que celui d’une gigantesque centrale hydroélectrique insérée dans un macro-système technique. Il s’agit pourtant de la même source d’énergie.

Une réflexion sur l’énergie nécessite donc d’observer le système énergétique dans son ensemble. Celui-ci a non seulement une dimension politique, mais aussi juridique, religieuse et économique, c’est-à-dire qu’il suppose des formes particulières de production et de consommation, etc. Si le système énergétique peut donc être considérée comme un « fait social total », au sens de Marcel Mauss, c’est parce qu’à travers lui, s’expriment à la fois toutes sortes d’institutions.

Un changement énergétique radical signifierait dès lors une modification de ces institutions, c’est-à-dire aussi une société différente.

L’exemple de l’autonomie énergétique

Alors, l’exemple de l’autonomie énergétique locale me semble représentatif du fait que notre système énergétique comporte ces différentes dimensions, parce qu’à travers ce choix, il y a une remise en cause d’un certain nombre de ces institutions. Le choix d’une autonomie locale au moyen d’énergies renouvelables rompt en effet totalement avec le système énergétique en place. Et si je parle « d’autonomie » et non « d’auto-suffisance », c’est bien parce que cela dépasse le simple cadre de l’énergie, il s’agit davantage, au sens de Castoriadis, d’un processus, où ce qui se modifie, c’est le rapport entre le groupe et ses institutions [6].

Cette analyse repose sur une étude de terrain, réalisée auprès de quatre communes autonomes, de 800 à 4 000 habitants, en Allemagne et Autriche. Mais je vais me limiter à quelques éléments, puisque je ne souhaite ici l’aborder qu’à titre d’exemple.

Concernant la dimension politique, il est tout d’abord intéressant d’observer que ces projets ont été principalement initiés et mis en place par les habitants et rarement par les élus. C’est d’ailleurs également le cas en France concernant la remunicipalisation des régies d’eau.

Cela interroge donc directement l’organisation politique et son rôle.

Il n’y a en effet qu’une commune, dont l’autonomie énergique ait été initiée par le maire, et donc où la gestion de l’énergie est municipale ; mais selon celui-ci, l’autonomie d’une commune doit être choisie par les habitants, et non par la mise en place de mesures politiques nationales. Dans les autres communes, les projets ayant été élaborés par les habitants, la production d’énergie est gérée sous forme de coopératives.

Et cette dimension de l’énergie comme idée politique, ressort bien dans le récit des processus décisionnels entre les habitants pour ou contre le projet. Ainsi, selon une habitante, je cite : « On avait son opinion comme on a une opinion politique, mais sans plus. On en parlait, on en discutait. », « Mais je crois que ça a dû créer, dans certaines familles, des conflits. Parce que il y avait peut-être un partenaire qui était contre, et l’autre partenaire était pour, parce que la famille du partenaire était pour et raccordait. Il y a dû y avoir des froissements ».

En revanche, aucun de ces projets n’a de caractère politique au sens « partisan » du terme, non seulement de la part des habitants, mais aussi des équipes municipales. Puisque, si elles n’ont pas été moteurs de ces projets, toutes les ont soutenus et ce, avec l’accord unanime des différents partis représentés dans chaque commune.

Parce qu’au delà, c’est bien une certaine répartition des pouvoirs que bouscule l’autonomie énergétique d’une commune : entre habitants et élus, mais surtout entre commune et région, voire à l’échelle nationale. C’est-à-dire aussi une plus grande liberté politique pour ces communes.

Cette autonomie a également une dimension économique. L’énergie est produite et consommée localement, ce qui permet non seulement un autre rapport à celle-ci et une réflexion sur sa consommation, mais aussi que cet argent reste dans la commune, pour la commune. Les habitants sont autonomes vis-à-vis des monopoles énergétiques et ont la liberté de fixer le prix de l’énergie, qui est d’ailleurs moins chère. Ce qui rend aussi la commune attractive pour l’installation d’entreprises. Cette localisation de l’énergie permet donc créer des emplois – dans une commune de 4 000 habitants fortement touchée par le chômage, se sont ainsi créés 1 100 emplois en 10 ans. Cela permet aussi d’en conserver d’autres, à travers le maintient des commerces locaux, des restaurants, des agriculteurs, etc., c’est-à-dire également des associations, de services publiques comme les écoles, puisque finalement les habitants restent sur place et que ces communes ne se dépeuplent plus.

C’est donc aussi du lien social qui se crée, non seulement à l’intérieur de ces communes où les habitants se sont fédérés autour de ces projets, mais également au niveau régional, national et international, à travers des visites, des partenariats, des jumelages, etc. C’est-à-dire une ouverture et des liens avec l’extérieur, qu’il n’y avait pas avant. Si ces communes sont donc autonomes, elles n’en sont pas pour autant autarciques.

C’est ainsi toute une dynamique locale qui se met en place à travers l’autonomie énergétique, et qui, on le voit bien, dépasse la simple question de l’énergie, tout en y étant lié.

Il est donc indispensable, dans une réflexion sur l’énergie, de sortir d’un débat opposant telle source d’énergie à telle autre, et de penser le système énergétique dans son entier parce que c’est bien au regard de cet ensemble qu’il se révèle être un fait social total.

Cela implique donc aussi de penser ce système énergétique dans toutes ses dimensions, aussi bien technique, que politique, économique, juridique, etc., puisqu’il ne peut pas être réduit à un seul de ces aspects.

La question énergétique actuelle n’est donc pas qu’une question politique, technique ou économique, elle est tout cela à la fois, et implique donc aussi de définir nos besoins et nos souhaits.

Enjeux

Alors pour conclure, j’aimerais dégager de ces réflexions quelques enjeux actuels qui pourront peut-être conduire le débat.

Je ne vous apprends rien quant à la nécessité de modifier notre système énergétique actuel tant en raison de la diminution des ressources fossiles et fissiles, que de leurs conséquences environnementales. Mais comme nous l’avons vu, modifier radicalement notre système énergétique signifie également changer de société, la transformation de nos institutions et donc aussi de nos souhaits, besoins et modes de vie. Ainsi, pour paraphraser Castoriadis, lors d’une conférence en 1980, mais qui reste d’actualité puisqu’en 30 ans nous n’avons fait que repousser la question de l’énergie sans y répondre : « la crise de l’énergie n’a de sens comme crise, et n’est crise, que par rapport au modèle présent de société »7.

On entend effectivement à toutes les sauces, l’idée d’une nécessaire diminution des consommations, sur un mode de culpabilisation d’ailleurs. Parce qu’on oublie que cette surconsommation est intimement liée au système énergétique en place. Il a été conçu et pensé pour ça ; dans l’idée que la croissance est source de bien-être social.

Une baisse des consommations est donc difficile voire impossible, dans un système où l’on a pas conscience de l’énergie mise en œuvre au quotidien parce qu’invisible.

Diminuer notre consommation, voudrait dire s’inscrire dans une autre conception du bien-être, et dès lors la mise en place d’un système énergétique différent.

Si la crise énergétique permet donc une remise en cause notre société, la question est bien plutôt : dans quelle société voulons nous vivre ? Voulons nous réellement en changer, et dans quelles mesures ?

Hermann Scheer décrit par exemple les dangers potentiels, pour les pouvoirs étatiques démocratiques, d’une ère de l’hydrogène hypercentralisée. Selon lui, si l’hydrogène, utilisé comme carburant, était produit par le secteur de l’électricité – déjà une grande puissance transnationale – qui distribue aussi du gaz, cela conduirait finalement à un pouvoir énergétique centralisé et détenu par quelques grands groupes mondiaux. Il voit là le risque d’un « état énergétique » transnational, où ces monopoles dont dépendraient entièrement les sociétés, domineraient le rapport de force vis-à-vis du pouvoir politique8.

Cette analyse a le mérite de sortir l’énergie d’un débat uniquement technique, en montrant sa dimension politique et économique, même si elle fait fi de ses autres dimensions sociales. La question n’est en effet pas vraiment de savoir si l’hydrogène est ou non une aberration énergétique, puisque, comme nous l’avons vu, les choix techniques ne reposent de toute façon pas sur une rationalité technique.

Se positionner pour ou contre ce choix nécessite de se demander : à quelle conception de la société répondrait « l’ère de l’hydrogène hypercentralisé » et est-ce que je la partage ?

Or, le système décrit n’est finalement pas radicalement différent du système énergétique actuel, si ce n’est la monopolisation accrue. Ce ne choix ne peut donc advenir, que si le système en place continu de représenter une nécessité pour nous.

L’exemple de l’autonomie énergétique me semble, de ce point de vue, intéressant. Ce choix, qui rompt avec le système en place, interroge directement nos institutions et tend d’ailleurs à les modifier. C’est-à-dire qu’il exprime forcément une conception différente de la société, qui ne se pense pas comme telle et n’est pas une attente formulée sur l’avenir – elle ne suit pas une conception préétablie de ce qui doit être, mais qui pour autant émerge.

De petites entreprises se montent aussi aujourd’hui avec l’idée de proposer une autonomie énergétique aux communes, notamment dans certains pays européens dont la population risque de subir violemment la hausse du prix des énergies fossiles9.

Que ces entreprises créent de l’autonomie plutôt que de la dépendance, me semble également significatif qu’émerge l’idée de nouvelles formes d’organisation sociale.

Le choix du système énergétique de demain reste donc totalement ouvert, et ne sera d’ailleurs pas forcément univoque. Mais, parce ce que ce choix implique notre société dans son entier, il ne peut être l’affaire de spécialistes. Chacun doit s’approprier cette question et prendre position. C’est à chacun de déterminer dans quelle société il souhaite vivre. C’est-à-dire aussi, que l’énergie, en confrontant des visions particulières de la société, doit être l’objet d’un débat et d’un choix démocratique.

[1] J.-C. Debeir, J.-P. Deléage, D. Hémery, Les servitudes de la puissance, Une histoire de l’énergie, Paris, Flammarion, 1986, p.10.

[2] A. Gras, Fragilité de Puissance, Paris, Fayard, 2003 ; Le choix du feu, Paris, Fayard, 2007.

[3] J.-C. Debeir, J.-P. Deléage, D. Hémery, Les servitudes de la puissance, Une histoire de l’énergie, op. cit., p. 252.

[4] A. Gras, Le choix du feu, op. cit., p. 180. A ce sujet, N. Chevassus-au-Louis, Les briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Paris, Seuil, 2006 ; F. Bourdeau, F. Jarrige et J. Vincent, Les Luddites : bris de machine, économie et histoire, Maisons-Alfort, Ere, 2006.

[5] Extrait d’entretien, L. Dobigny, Des énergies renouvelables à la sobriété énergétique. Etude socio-anthropologique des EnR dans l’habitat individuel en France, mémoire de maîtrise, ss. la dir. de C. Moricot, Université Paris 1, 2005, p. 21.

[6] Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975.