L’avenir de l’Otan

par Olivier Kempf

Rédacteur en chef adjoint de la revue Défense Nationale, il enseigne l’Otan à Sciences-Po Paris et anime le blog de géopolitique egea.over-blog.com.

6 juin 2008

Intervention au cours de la table ronde avec François Loncle et Daniel Cirera.

Pour commencer, j’aimerais revenir sur la distinction classique, inventée par les gaullistes en 66 et oubliée depuis, entre l’Alliance et l’Organisation. L’Alliance représente l’aile politique, tandis que l’Organisation est davantage la structure intégrée, militaire. Cette dernière permet la réactivité à une crise, c’était particulièrement le cas pendant la guerre froide. Mais c’est aussi un laboratoire, une standardisation des procédures, et donc l’homogénéisation du tra­vail des militaires de différentes nationalités. L’Otan a la grande vertu de faire travailler des gens qui n’avaient pas l’habitude de travailler ensemble : des Anglais et des Allemands, des Danois et des Français, des Italiens et des Espagnols, et même des Grecs et des Turcs.

On voit souvent dans l’Otan un instrument de la domination américaine sur l’Europe. C’est un poncif. L’Otan, ce serait les Américains en Europe, comme on l’a peu ou prou senti dans les interventions depuis ce matin. C’est vrai, mais pas entièrement, parce que l’Alliance, qui va de pair avec l’Otan, a été et demeure une demande des Européens. Les Américains sont taxés d’impéria­lisme alors qu’ils sont libéraux, et par là adeptes de la culture du contrat et de l’échange. En l’espèce, le contrat c’est notre soumission contre un engagement et une garantie. Mais la première demande est européenne ; elle remonte à la guerre froide. Nous pourrions en déduire qu’elle n’est donc plus nécessaire avec la fin de cette der­nière. Pourtant, ce ne fut pas le cas. Tous les pays d’Europe centrale et orientale sont entrés dans l’Otan, certes parce que c’était plus facile que d’entrer dans l’UE, mais surtout pour bénéficier de la garantie américaine. Car les États d’Europe de l’Est craignent tou­jours une menace russe. Ils échangent donc la sécurité proposée par les Américains contre un alignement sur leurs positions. Le vieux mécanisme reste toujours à l’œuvre.

Depuis la fin de la guerre froide, l’Alliance et l’Otan ont connu une renationalisation des politiques et des forces. La soumission des vieux mais aussi des nouveaux alliés s’est nettement réduite, chaque État mettant de plus en plus en avant ses priorités nationales, que les décisions soient politiques ou militaires. Les conditions posées par le Livre blanc pour le retour de la France dans l’Otan sont la liberté d’appréciation et de décision politique. C’est actuellement le cas : au Conseil de l’Atlantique Nord, on décide à l’unanimité. Chaque pays a un droit de veto, comme on l’a remarqué lors du dernier som­met allié de Bucarest, qui a vu Français, Allemands et Grecs freiner l’élargissement prôné par les Américains (on y reviendra).

En matière d’indépendance, le Royaume-Uni a conservé sa clé nucléaire. Un certain nombre de bombes sont certes « otani­sées » avec un système de double clé, mais le Royaume-Uni conser­ve sa maîtrise nucléaire tout en participant au Groupe des plans nucléaires.

Pour ce qui est de l’indépendance de la décision d’emploi des forces, tout le monde l’a conservée, comme le montre l’actualité stratégique en Afghanistan. Le grand problème de l’Otan tient en effet à ce que ses membres engagés dans le confit posent des restric­tions d’emploi (caveats). Par exemple les Allemands acceptent de se rendre dans le Nord, mais surtout pas dans le Sud, trop dangereux. Ça se passe de la même manière au Kosovo et dans tous les pays où l’Otan est intervenue. De ce point de vue, bien qu’ayant quitté l’Organisation en 1966, la France a participé à toutes les campagnes otaniennes conduites depuis, et avec beaucoup moins de caveats que les autres. Le retour de la France dans l’Organisation intégrée a certainement de grandes conséquences politiques sur les scènes intérieure et internationale, mais ce ne sont pas vraiment des consé­quences opérationnelles.

Dans les années quatre-ving-dix, l’Alliance atlantique était, en matière de défense, extrêmement supérieure à l’Union européen­ne. Depuis 2002, la tendance s’inverse. Au sommet de l’Alliance à Istanbul en 2004, il n’y a pas eu d’accord à cause de l’invasion de l’Irak. En 2006, les Américains organisent le Sommet de Riga pour former une alliance globale qui aurait rassemblé les Occidentaux (dont le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, l’Australie, le Brésil et l’Argentine) ; tout le monde a refusé : les Français et les Allemands, mais aussi les pays de l’Est, pour qui l’Otan signi­fe d’abord la garantie américaine. Ils voulaient en conserver l’as­pect géographique, et donc l’Alliance ne devait pas se mondialiser. Dernier exemple, on ne savait pas très bien à quoi devait servir le Sommet de Bucarest qui vient d’avoir lieu. Son seul ordre du jour était l’élargissement, et là encore, les vues américaines, extrê­mement ambitieuses, ont été bloquées par les six pays fondateurs de l’Union européenne. On a refusé l’Ukraine et la Géorgie, et la petite Grèce a réussi à imposer son veto pour empêcher que la Macédoine obtienne le MAP. Tout montre l’inversion de l’infuen-ce ; les Européens au sein du forum atlantique prennent de plus en plus d’autonomie. Renversement, enfin, en raison de la notion de guerre asymétrique, qui signifie que dans le domaine stratégique et tactique, le militaire seul ne suffit plus. La résolution de la crise nécessite désormais des policiers, des économistes, des diplomates, des développeurs, et dans ce cas, l’avantage comparatif va claire­ment à l’Union européenne, non à l’Alliance. En effet, l’Europe dispose du premier pilier, les communautés, soit une vraie force de frappe économique et financière, et du troisième pilier avec les affaires intérieures et la justice, la homeland security (sécurité inté­rieure), en sus du deuxième pilier bien connu de la PESD-PESC (Politique européenne de sécurité et de défense – Politique étran­gère et de sécurité commune).

Autre gros avantage de l’Union européenne, le soft power, la puissance douce. Autant la perception générale des Américains était bonne jusqu’à l’après 11 septembre, quand nous étions tous des Américains, autant le modèle attrayant est aujourd’hui européen. Il y a donc une vraie différence entre l’Alliance, puissance verticale, et l’Union européenne, puissance horizontale. J’appelle la première une puissance verticale parce qu’elle est très puissante sur un sec­teur étroit et spécialisé, le secteur militaire. L’Union européenne est, elle, peu ou assez puissante suivant les endroits, mais sur une gamme beaucoup plus large que le seul militaire, ce qui justife que je la décrive comme horizontale. Ceci est clairement à l’avantage de l’Union européenne ; les problèmes stratégiques modernes et la capacité d’y répondre sont aux mains des Européens. La tendance forte dont on n’a pas conscience est donc celle de la politique des petits pas de l’Union européenne, et non celle du renforcement de l’Otan ou de l’Alliance.

L’Alliance est donc devenue un espace de négociation où les États-Unis eux-mêmes sont obligés de transiger ; ça n’est plus l’ins­trument net et fort de la domination américaine en Europe.

Dans quelles voies s’engage l’avenir de l’Alliance ? Le secrétaire général de l’Otan, Jaap de Hoop Schefer, a prononcé le 3 juin der­nier une conférence sur l’évolution prévisible de l’alliance au cours de la prochaine décennie. Il discerne cinq zones de mutation pou­vant accroître les dangers.

Son premier point porte sur les caractéristiques de notre envi­ronnement. Il note principalement la multiplication des États en faillite.

Le deuxième point est lié à la puissance croissante des acteurs non étatiques, qu’ils soient positifs, (ONG, entreprises), ou néfastes (groupes terroristes).

Le troisième point, qui renvoie à une inquiétude d’abord améri­caine, a trait à la prolifération des armes de destruction massive.

Les quatrième et cinquième points sont constitués par la deman­de croissante d’énergie et le changement climatique, et d’une façon générale les problèmes écologiques.

Le secrétaire général aborde ensuite les réponses que l’alliance peut apporter à ces cinq défis, et comment elle doit s’adapter à cette fin.

Premièrement l’Otan continuera à être déterminée et définie par ses opérations, c’est-à-dire par ses engagements militaires. Elle a donc besoin d’un certain nombre de développements de capacités. Le transport stratégique pourrait ainsi être ainsi mutualisé entre les deux institutions, Union européenne et OTAN.

La deuxième voie de transformation repose sur trois thèmes qui constituent une préoccupation commune des alliés : la défense an­timissile, la cyber-défense, et la sécurité énergétique (concept un peu fou qui doit encore trouver une traduction stratégique). Le concept stratégique de l’Alliance qui sera peut-être adopté l’an pro­chain à Strasbourg Kiel devrait nous apporter des réponses dans ces domaines.

Le développement des partenariats sera la troisième évolution. On a vu que l’Alliance ne se globalisera pas, qu’elle ne deviendra pas un succédané de l’ONU. Dans le même temps, l’Otan a compris qu’elle avait besoin de partenaires à travers le monde. Peut-être est-ce de la prudence oratoire, en tout état de cause, son secrétaire géné­ral affirme que « l’Otan n’a pas l’ambition de devenir un gendarme du monde ». La recherche de partenariats actifs à travers le monde sera donc un axe de développement, ce qui représente ce qu’on pourrait appeler une mondialisation douce de l’alliance.

Quatrième point, l’approche globale, ce qu’on appelle la comprehensive approach. Compte tenu de la complexité des crises et du constat qu’il y a rarement des solutions exclusivement militaires, il faut organiser la coordination entre les moyens militaires, toujours nécessaires et où l’Otan a de vraies capacités, et des moyens civils. Cela passe par un dialogue renforcé avec les autres organisations internationales, et tout d’abord avec l’ONU. En effet, le dialogue entre l’Alliance atlantique et l’ONU ne se déroule pas aussi bien que l’Alliance le souhaiterait. Cela passe aussi par la mise au point de procédures « inter-agences » ou, en bon français, interministérielles, mais dans un cadre international. C’est d’ailleurs ce dernier point qui impose à la fois le dialogue avec les nations et avec les grandes organisations internationales, mais aussi les ONG.

Enfin, cinquième et dernier objectif, changer les relations entre l’Otan et l’Union européenne. De là vient l’inversion de l’asymétrie à laquelle je faisais allusion tout à l’heure. C’est maintenant l’Al­liance qui souhaiterait utiliser les moyens de l’Union européenne, justement à cause de sa gamme plus large d’instruments (et d’une plus grande capacité « inter-agences » et internationale). L’alliance promeut donc maintenant un « Berlin + » à l’envers.

En conclusion, ces préoccupations des otaniens sont intéressan­tes, car elles montrent une institution finalement moins sûre d’elle qu’on ne le perçoit en France, et très décidée à s’investir dans des voies de coopération afin de participer, avec ses qualités propres, à la solution des crises actuelles et futures. Ce n’est plus l’organisation dominatrice qui réside encore dans les représentations de bon nom­bre d’esprits français.