L’attente du retour de l’état au service de la nation

par Stéphane Rozès

Directeur de la SOFRES, maître de conférences en sciences politiques.

avril 2007

Au cours des trente dernières années, les missions et les modes d’action de l’État ont été profondément modifiés par les mutations économiques et politiques. Le rapport du citoyen à son entité administrative nationale n’a pas manqué d’en être bouleversé, au point de constituer l’un des éléments clés de la crise politique et morale que traverse le pays. Le politologue Stéphane Rozès décrypte ici les tenants et les aboutissants du dénouement de ce lien.

FONDATIONS. Vous rappelez souvent que l’État français s’est constitué avant la Nation, sur la base de notions transcendantes comme le droit divin, la monarchie absolue, les Lumières ou la République, qui dépassaient en quelque sorte les clivages sociaux et politiques, et qui ont construit notre être-ensemble. Pourriez-vous dresser un rapide tableau de l’évolution générale de la perception de l’État par les Français ?

STÉPHANE ROZÈS. L’objet de mon travail consiste précisément à comprendre ces représentations et attentes qui peuvent être contradictoires avec les conduites qu’adoptent les Français vis-à-vis de l’État. Nous traversons actuellement une crise décisive du rapport du citoyen à l’État, due au fait que celui-ci semble se retirer de la Nation. Au XIXe siècle, l’État s’opposait, pour le plus grand nombre, à l’égalité et à l’accroissement des droits sociaux. Durant la première moitié du XXe siècle, il a intégré, sous l’impulsion du mouvement ouvrier, la question sociale ; mais jusqu’au milieu des années 70, il demeurait un frein à l’épanouissement individuel. Mai 68 s’est efforcé de desserrer cet étau. Politiquement, selon le point de vue d’où on le regardait, l’État défendait plutôt l’intérêt général, les compromis sociaux, ou la domination de classes, mais, pour tous, il était central : il représentait un lieu de pouvoir réel, émanation plus ou moins juste des équilibres du pays. Le fait que l’État se soit constitué avant la Nation contraignait les parties qui composaient sa diversité sociale et politique à regarder d’abord dans la même direction pour définir une identité. Cette direction fut toujours un surplomb : le droit divin, la monarchie absolue, les Lumières, la République, l’Europe… Une fois cet horizon délimité, le pouvoir, qui dépasse l’intérêt immédiat et prosaïque des individus, structurait leur contenu selon des déterminants sociaux et des représentations idéologiques. La dynamique de l’État procédait de la façon dont la Nation organisait ses antagonismes sociaux et ses disputes politiques. Ainsi les institutions de la Ve République ont été conçues par le général de Gaulle comme un surmoi de la Nation destiné à moderniser des relations archaïques entre les groupes sociaux qui s’arbitraient auparavant au Parlement. Pour ce faire, il a autonomisé le souhaitable de ces différents groupes et l’a confié à un corps d’élite, celui des hauts fonctionnaires. Ce surplomb de l’État à l’égard des rapports sociaux de la Nation a permis à la France de développer un appareil productif et une vision propre des choses. Le passage de cet État surplombant la Nation au projet européen a ces dernières années marqué la cassure du lien classique entre le citoyen et l’État. Alors que ses concepteurs et le peuple français imaginaient ce projet européen comme un prolongement de la Nation, il s’est mué au fil du temps en un moyen pour les politiques d’externaliser sur l’Europe la contradiction entre les demandes exponentielles sociales de la Nation et les exigences de rentabilité du capitalisme, passé du stade managérial au stade patrimonial dans le cadre actuel de la globalisation. Pendant les Trente Glorieuses, l’État pilotait dans un souci de cohésion l’offre et la demande économiques à l’intérieur de la Nation. Le capitalisme globalisé a décentré cette fonction de modérateur social vers : comment faire venir sur le territoire national la ressource rare patrimoniale ?

Les plans Barre en 1976-1977 et Delors en 1982-1983 ont conduit les politiques étatiques à basculer au siège de la Commission européenne la question des grands arbitrages, et l’État à se retirer au profit d’une naturalisation des phénomènes économiques incompatible avec notre tradition politique. « 80 % des décisions se prennent à Bruxelles », comme l’indiquait Jacques Delors. Mais, à l’époque, Bruxelles était vécu comme le prolongement de Paris. Les différents groupes sociaux ne s’y trompent pas. Quand les agriculteurs veulent défendre leur bifteck, ils ne vont plus rue de Varenne, mais directement à Bercy, parce que Bercy, c’est Bruxelles. Peu à peu, le pays ne perçoit plus l’État comme un outil régalien au service du souhaitable défini par les politiques, mais comme un instrument qui désengage les politiques publiques nationales et dont les hauts fonctionnaires accompagnent et justifient le transfert de Paris à Bruxelles. Mais Bruxelles est dorénavant perçu comme un écran entre l’État et la Nation.

Le retrait de l’État de la Nation pose deux problèmes. Premièrement, comment peser sur ces nouveaux lieux d’arbitrage économiques et sociaux ? À ce problème social et économique s’est ajouté ces dernières années un problème politique. L’Europe s’est évanouie politiquement, les Français ont bien soutenu la mise en place de l’euro, qu’ils tenaient pour un instrument au service du projet européen comme prolongement de nous-mêmes. Mais ils avaient besoin de la redéfinition d’un projet européen commun avant de réaliser l’élargissement. Il fallait s’assurer du partage de certaines valeurs et que les nouveaux venus voyaient bien l’Europe comme une puissance politique, économique, et sociale, au sein de la globalisation. L’Europe figurait pour eux un sas d’accès à la mondialisation. L’élargissement fut perçu, après la directive Bolkestein, comme une remise en cause de l’Europe des Quinze et de notre modèle social.

La crise morale est survenue au moment où les principes de souveraineté et de démocratie ont été délégués, non pas vers l’Europe comme « la France en grand » qu’attendaient dirigeants et dirigés, mais en faveur de logiques économiques qui nous échappent. C’est pour cette raison que la précampagne présidentielle que nous vivons est un moment de renationalisation du souhaitable. Les différentes familles politiques ne parviennent pas en général à embrasser l’ensemble de ces dimensions, ce qui les empêche de s’approprier la radicalité de la période actuelle. Comprendre la crise que traverse notre pays nécessite d’englober les questions républicaine, sociale et nationale. Elle n’est pas seulement économique et sociale, elle est aussi politique et morale ; il s’agit d’un défaut de direction et de la Direction. La Nation ne souhaite rien d’autre que le retour du politique, de son choix des finalités et de l’État à son service, et non plus son retrait accompagnant le désengagement étatique.

FONDATIONS. Les Français voient-ils toujours l’État comme le garant d’un ordre démocratique et d’une forme de justice sociale ?

S.R. Jusqu’au milieu des années 70 et des années 80, l’État arbitrait un compromis implicite : la prospérité pour le plus grand nombre contre la paix sociale. C’est là-dessus que s’indexaient les différentes composantes de la gauche : le Parti socialiste cherchait à être le pivot de ce compromis politique, et le Parti communiste, à la fois de l’intérieur du système par le biais du syndicalisme et du communisme municipal, et de l’extérieur avec le révolutionnarisme, en était le vecteur social.

À partir du moment où se sont conjugués le nouveau cours du capitalisme (celui d’une globalisation axée sur la conquête de la finance internationale en tant que ressource), et la chute du mur de Berlin, le gentleman agreement qui prévalait en Europe est devenu caduc. Le haut niveau des compromis sociaux des États européens forme désormais un obstacle au libre déploiement du capitalisme international. Lorsque l’Europe s’est élargie et a abaissé ses frontières, sans autre politique économique commune que le libre-échange, les arbitrages capital/travail à l’intérieur de la Nation se sont mécaniquement et systématiquement opérés au détriment de ce dernier.

FONDATIONS. Pour quelles raisons, selon vous, la classe politique s’est-elle aussi facilement délestée des outils qui étaient à sa disposition ?

S.R. Justement parce que l’individualisme contemporain, la revendication de droits sociaux à l’emploi, à la culture, à la formation, au logement, furent des demandes exponentielles qui se heurtaient à la concurrence internationale, dans le nouveau cours du capitalisme.

En l’absence de politiques économique et sociale européennes, chaque pays cherche à mieux s’adapter que les autres à la nouvelle période. Les hommes politiques intériorisent leur double nature contradictoire. Ils sont élus par les citoyens sur la base de demandes sociales, mais au sein d’un appareil d’État qui se retire des équilibres sociopolitiques de la Nation. Cette contradiction a été résolue de deux façons. La première a consisté à autonomiser les partis politiques de leur base sociale, c’est ce qu’ont fait le Parti socialiste et l’Union pour un mouvement populaire. Le paradoxe tient à ce que ce processus a porté, grâce à la poussée de l’opinion publique, Ségolène Royal à l’investiture au détriment de ses dirigeants traditionnels, et Nicolas Sarkozy si facilement à la tête du parti du président. La seconde façon, déjà évoquée, gît dans le discours de déresponsabilisation des hommes politiques, sur le thème : « Ce n’est plus nous, c’est Bruxelles, les marchés financiers, l’économie… », et où le politique n’est plus comptable du souhaitable mais de la gestion. La question des finalités de l’État et des missions de ses fonctionnaires est éludée. La réforme devient une fin en soi.

FONDATIONS. Doit-on voir dans ce que vous appelez cette « montée par l’opinion » une sorte de retour du bâton ?

S.R. C’en est effectivement un, dans la mesure où l’échec du référendum a empêché les partis de gouvernement de diluer la contradiction entre le souhaitable et le possible dans des institutions bruxelloises qui semblaient échapper aux citoyens. Le pays se tourne maintenant vers ces partis, ce qui les force à maximiser de nouveau la question du souhaitable. Et ceux qui aspirent au pouvoir, Ségolène Royal à gauche, et Nicolas Sarkozy à droite, présentent la caractéristique commune d’affirmer que le souhaitable est possible. Schématiquement, ils disent : « Nous voulons le pouvoir pour en faire quelque chose », là où leurs prédécesseurs disaient : « Nous voulons le pouvoir, mais on ne peut pas grand-chose. » L’imaginaire politique qu’ils portent est celui de la réconciliation de la politique et de la volonté.

FONDATIONS. Cette forme de plébiscite du volontarisme politique coïncide avec la promesse du retour à un État puissant, mais selon des modalités très différentes à gauche et à droite. Pourriez-vous les caractériser l’une et l’autre et nous dire comment elles sont respectivement perçues par l’opinion ?

S.R. La façon dont l’opinion se saisit de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy et les discours de ces derniers montrent que le pays se recentre idéologiquement depuis le milieu des années 90 autour d’un imaginaire défensif constitué de la République, de la citoyenneté, de l’égalité des droits et des services publics. C’est ainsi que la gauche a redécouvert la Nation et la République, et la droite, l’État, non plus seulement dans sa dimension régalienne, mais aussi comme acteur économique.

Dans ces conditions, qu’est-ce qui distingue encore la gauche de la droite ? La gauche pense que l’État peut revenir ; la droite doute que le seul principe de l’État puisse faire que le souhaitable soit possible. Les projets sont logiquement différents. Ségolène Royal prône le retour à des normes, pas seulement de lutte contre la délinquance, mais aussi à des normes morales, ce qu’elle appelle l’« ordre juste », ou la capacité de définir collectivement des règles communes sur fond de possible intervention étatique dans le domaine économique et social. Ce dernier aspect est imprécis, d’où la faiblesse de la gauche au premier tour. Ségolène Royal incarne d’abord des valeurs collectives. La réponse de Nicolas Sarkozy avertit implicitement que la sécurisation économique et sociale pour tous n’est pas possible, et qu’elle n’est même pas souhaitable étant donné la nature du monde économique. Mais il prétend que, contrairement aux autres candidats, les Français peuvent compter sur lui pour que la politique de l’État soit mise au service des individus qui le méritent.

Jean-Marie Le Pen, lui, n’a rien à redire non plus au cours économique et social des choses, mais promet une sécurisation à l’abri de la « préférence nationale » fondée sur les origines, distinguant les vrais Français des autres.

Au total, les pilotes automatiques identitaires sont tous en panne. À gauche, le progrès se trouve tiraillé entre sa dimension économique et technologique et le vécu de régression sociale. À droite, les marchés ne portent plus de cohérences de moyen et long terme pour l’individu. Et pour tous, l’Europe des vingt-cinq n’est plus, momentanément, la « France en grand ». Leur épuisement renationalise le souhaitable, et le pays fait retour sur l’État et ses finalités. En fait, compte tenu du recentrement idéologique et de l’interrogation générale sur les instruments de l’exécutif, les peuples de gauche et de droite se définissent d’abord sur des valeurs. À gauche : la solidarité, le social, le collectif. À droite : le travail, le mérite et la responsabilité individuelle. Le problème majeur réside dans le choc entre notre tradition nationale qui nous définit à partir d’une dispute politique sur les finalités, et une globalisation qui se fait par les moyens. Le Français doit être avant de faire, la globalisation fait. L’État sera passé d’un outil au service des fins à une machine de moyens. Les individus en sont parfaitement conscients et entretiennent eux-mêmes cette contradiction. Comme consommateurs, ils se comportent en libéraux et désirent les produits les plus à la pointe de la mondialisation, mais, ce faisant, ils se disent qu’ils détruisent des emplois en France. Donc, comme salariés, ils sont conservateurs. Alors, comme citoyens, ils externalisent sur le politique le soin de résoudre cette contradiction essentielle.

FONDATIONS. Comment définiriez-vous les contours de l’État auquel les Français aspirent ?

S.R. Tous souhaitent non seulement un État régalien, mais aussi social pouvant peser économiquement. Les couches populaires, privées des ressources culturelles pour défendre leur bout de gras au point de vue social, désirent un État régulateur économique, comptable de l’égalité et redistributeur social. Les classes moyennes attentent un État facilitateur sur le plan économique. Sur le plan politique, elles sont prêtes à explorer d’autres voies, comme la démocratie participative. C’est une façon de réduire la tension entre le souhaitable et le possible.

FONDATIONS. Quelles sont les conditions de réalisation d’un tel État ?

S.R. Elles sont très minces, car l’État se retire de la Nation. C’est le dilemme de la gauche depuis le début du XXe siècle, et qui est également devenu le problème de la droite. Blum l’appelait la contradiction entre la conquête et l’exercice du pouvoir : une fois porté par une demande sociale pour arriver à la tête d’un État, qu’en fait-on ?

Il y a quatre réponses à gauche à cette question dans la France de 2006. La première gauche, socialiste, estime avec Laurent Fabius que les catégories populaires sont nécessaires à la conquête du pouvoir, et qu’il s’agit ensuite de faire au mieux. La deuxième gauche, sociale-démocrate, représentée par Dominique Strauss-Kahn, prône une politique réaliste, des petits pas mais dynamique. La gauche antilibérale proclame d’emblée le renoncement de la gauche au pouvoir et dessine des contenus alternatifs pour plus tard. À l’inverse, la réponse de Ségolène Royal, fondée sur la participation des citoyens, n’est pas construite théoriquement. Elle lui est venue empiriquement, parce que son rapport à la gauche n’est pas doctrinal, mais culturel pour des raisons biographiques. La démocratie participative fabrique nécessairement des consensus. Du coup, elle internalise la contradiction habituelle de la gauche entre le souhaitable et le possible en chaque individu ; chacun en devient copropriétaire. C’est ce qui fait que Ségolène Royal ne semble pas avoir peur du pouvoir et d’une victoire. Le phénomène Royal ressortit bien du rapport à l’État. C’est la rencontre entre une histoire personnelle singulière et la gauche, au moment où celle-ci se trouve dans le désarroi de la contradiction, entre la demande de la Nation et le retrait de l’État.

FONDATIONS. Vous avez parlé des classes populaires et des classes moyennes ; qu’en est-il des classes aisées ?

S.R. D’abord, elles sont peu nombreuses. Elles se distinguent bien sûr de manière classique par la détention des moyens de travail et la rémunération du capital, mais un nouveau critère culturel est entré en jeu à la faveur de notre époque. Ce sont aussi désormais les classes qui ne sont plus « scotchées » à la Nation « ici et maintenant », mais qui évoluent dans l’« ailleurs » de la globalisation. Ceux que l’on appelle les « élites », leaders d’opinion, les leaders économiques, se déploient dans la mondialisation. Les catégories populaires, celles qui ne maîtrisent pas leur devenir social, attendent de l’État d’abord une protection, là où ceux qui le maîtrisent ont peu de demandes à son égard. Pour l’heure, classes moyennes et populaires constituent un front idéologique défensif depuis une décennie face à la révolution libérale transnationale. Elles appellent l’État à la rescousse pour maintenir ou moderniser les rapports sociaux. Cela explique le non-passage entre anti-libéralisme idéologique et anti-capitalisme politique. De leur côté, les élites économiques et politiques procèdent socialement et culturellement de cette révolution libérale. L’État pour eux doit se réduire à ses fonctions régaliennes.

Propos recueillis par Théophile Hazebroucq

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