L’ambition globale : adaptation ou fuite en avant ?
par John Mason
Professeur au Département de sciences politiques, William Paterson University, New-Jersey (USA).
6 juin 2008
Je suis un militant américain, responsable de la Commission d’affaires internationales de Democratic Ressources of America, et je veux vous parler des perspectives de la base de la gauche du Parti démocrate, ce que l’on appelle l’aile démocrate du Parti démocrate, The Democratic Wing of Democrate Party.
Comment définir les ambitions globales des États-Unis ? C’est le problème qui m’a été posé comme un choix à faire entre l’adaptation ou la fuite en avant. Il ne faut pas forcément choisir entre les deux, ce sera un peu les deux. Comment l’empire américain va-t-il s’adapter à un monde multipolaire où il y a un système de pouvoir polycentrique ? La fuite en avant fait référence à notre tendance, au cours des dix dernières années, à militariser la définition de la politique internationale afin de nous permettre d’utiliser nos ressources militaires pour compenser les pertes d’influence dans d’autres domaines. Là, je rejoins les commentaires d’Alain Joxe. Depuis dix ans, nous avons réhabilité le mot « empire » aux États-Unis et c’est un empire dont l’influence dépend non seulement de son poids économique, qui est énorme même s’il diminue, mais aussi de l’acceptation par ses alliés d’une définition sécuritaire de la politique internationale.
Pour que cette définition marche, dans l’après guerre froide, il faut trouver des ennemis, il faut créer des menaces. L’aspect un peu agaçant de la politique américaine depuis l’arrivée de Bush, c’est qu’on a l’air de chercher à créer des menaces crédibles pour pouvoir mieux vous en protéger. C’est ce que disait Alain Joxe et c’est le sens de la visite de Monsieur Bush à Kiev, en Ukraine, au mois d’avril avant le sommet de l’Otan à Bucarest.
Si nous gardons cette capacité à vous protéger, parce que vous acceptez notre définition des menaces, nous pouvons bien entendu vous demander votre protection pour soutenir le système américain. Cela nous amène à un deuxième mot, après le mot « empire », que l’on peut définir avec la formule qu’utilisait Alain Joxe il y a quelque temps, un empire de « désordre désordonnant ». Un empire qui se nourrit de conditions de désordre dans le système international.
Depuis l’arrivée de Bush, on assiste à une campagne pour déconstruire l’ordre de droit international créé, par nous, après la deuxième guerre mondiale. Une espèce de rébellion des élites au pouvoir aux États-Unis contre le système international existant, pour le remplacer par un nouveau système de droit international, impérial, avec un pouvoir central qui va se doter de droits qu’il ne reconnaît pas chez les autres États membres du système. Dans ce contexte-là, l’administration Bush a tenté de s’émanciper non simplement des contraintes de droit intérieur et du système constitutionnel américain, mais aussi, systématiquement, en termes de liberté d’action, des normes de droit international déjà en place. Nous sommes devenus un État tortionnaire, je ne sais pas si vous l’avez constaté. Nous commençons à prendre conscience de ce que cela veut dire.
Mais cela nous amène au problème du militarisme américain. Votre allié n’est plus simplement la plus grande démocratie dans le monde, il est devenu, de plus en plus, une démocratie qui se définit en termes militaristes. Deux questions se posent. D’abord, on peut dire que les ambitions globales des États-Unis sont définies par son dispositif militaire. Petit rappel : nous n’avons pas un chiffe exact, mais il y a environ 950 bases et installations militaires américaines présentes dans 166 pays. Ce système de bases, ce que Chalmers Johnson appelait « l’empire des bases », est un système mondial, organisé sous sept commandements militaires régionaux, qui fonctionnent comme une espèce de viceroyalty. Ils ont des fonctions non seulement militaires, mais aussi politiques et diplomatiques. Le budget du département de la Défense pour la diplomatie est de trente fois supérieur au budget du département d’État. Il y a six mille diplomates américains à côté des un million cinq cent mille effectifs dans les armées américaines.
Nous avons donc un système mondial de commandement, auquel nous venons d’en ajouter deux nouveaux : NORTHCOM, qui est le commandement pour l’Amérique du Nord. Les États-Unis ont donc maintenant atteint le statut de « province » dans son propre système impérial, puisque, pour la première fois depuis la guerre de sécession, nous avons un commandement militaire qui contrôle les territoires américains et canadiens. Et AFRICOM, un septième commandement qui vise toute l’Afrique. Il me semble que le problème de l’Otan se situe dans ce système de contrôle, qui est vraiment mondial.
Je vais parler de l’Otan du point de vue américain. La question de la légitimité de l’Otan dépend de votre acceptation d’une transformation dans l’alliance. Pendant longtemps, l’Otan était une alliance défensive qui visait la défense des territoires des États membres. C’est fini et l’Otan mène désormais sa deuxième guerre en tant qu’alliance – si on compte la guerre contre la Serbie et le Kosovo comme la première – en Afghanistan. Ce n’est pas une guerre américaine, c’est une guerre de l’Otan et tous ses membres sont impliqués.
Dans cette perspective-là, l’alliance est-elle utile pour la poursuite des guerres ? Elle est devenue une boîte à outils, un atout pour la poursuite de ce régime de guerre américain. Comment peut-on définir la stratégie américaine concernant les guerres ? La nouvelle formule introduite par Donald Rumsfeld pour définir la mission des sept commandements régionaux qui encadrent le monde, c’est 1-2-4-1. Elle remplace l’ancienne doctrine de Clinton où les États et les forces américaines étaient censés être capables de maîtriser deux guerres majeures. Actuellement, la mission est 1- « the full security for the homeland » ; 2- Faire de la dissuasion contre des puissances régionales dans deux zones ; 4- Dissuader deux guerres et imposer de fait l’agression dans deux autres ; la dernière étant de faire une guerre de choix, au moment et dans l’endroit de notre choix.
C’est une définition non seulement difficile à déchiffrer, mais assez ambitieuse.
Avec la participation de quelque 36 millions d’Américains aux primaires et caucus du Parti démocrate dans les 50 États, il est probable que nous allons assister à un changement du pouvoir politique intérieur aux États-Unis, à l’arrivée d’un nouveau Congrès et d’une nouvelle administration démocrate. Le pouvoir va changer de nom ou du moins d’identification par les urnes, mais que seront les continuités/discontinuités que nous allons connaître au moment où ce pouvoir arrive ? Continuité avec quoi ? L’héritage de Bush, c’est une militarisation non seulement de la politique internationale des États-Unis, mais aussi de sa politique intérieure. Le poids des militaires dans le système gouvernemental et le secteur public aux États-Unis s’est accru. Pendant l’époque Bush, l’administration a défini le pays comme un pays en guerre, avec un président de guerre, impliqué dans une guerre sans fin, en plus des deux guerres « chaudes » actuellement en cours. Le 11-Septembre a marqué le début d’une guerre qui va durer une génération, où on ne peut pas définir tous les ennemis et où il n’y a pas de fin envisageable de l’état d’urgence actuel aux États-Unis.
Que veut dire « un président de guerre » ? Cela veut dire que de plus en plus, aux États-Unis, la valeur, la crédibilité d’un président, d’un candidat à la présidentielle, dépend de sa crédibilité en tant que commandant en chef. Nous allons donc choisir, en novembre, non simplement un président, mais quelqu’un qui peut jouer ce rôle de commandant en chef, qui est la traduction anglaise d’un imperator, dans le sens originel du terme latin. Ce qui implique aussi qu’un candidat n’est pas vraiment crédible s’il n’a pas le soutien politique des armées. Nous avons connu cela sous Clinton, la légitimité du président américain dépend de sa crédibilité auprès du public militaire. Cette question-là s’est posée au cours de la campagne des primaires démocrates qui vient de se terminer, avec les attaques persistantes contre Barack Obama, disant qu’il n’était pas un patriote. Hilary Clinton a dit qu’il n’y avait que deux candidats patriotes en compétition, elle-même et John McCain. Il a été dit également qu’il manquait de gravité, d’expérience pour être un commandant en chef crédible. Peut-on attendre des démocrates qu’ils essaient de réviser cette militarisation de la politique intérieure ? Au vu de ce qui s’est passé pendant les primaires, on peut en douter.
Nous avons doublé, sinon triplé, nos dépenses militaires. Pendant la période de l’administration Clinton, les dépenses militaires américaines étaient au niveau déjà difficile à comprendre de 300 milliards de dollars. Le budget officiel pour l’année prochaine atteint 600 milliards de dollars. Mais c’est sans compter toute une série d’autres dépenses qui nous donnent un chiffre réel qui tourne autour de 900 milliards de dollars, parce que ni les frais de guerre, ni les frais de programme de renseignements – qui atteignent 60 milliards de dollars – ni les frais de la Nuclear Energy Commission qui s’occupe des programmes nucléaires – encore 60 milliards – ne sont comptés. Pas plus que les frais de soins médicaux des blessés ou les pensions militaires. La somme de tout cela faite, on arrive à un chiffre impressionnant de 900 milliards de dollars, soit un taux de dépense qui égale tout le reste du monde mis ensemble. Si mes chiffres sont un peu fous c’est que, comme l’a dit l’inspecteur général responsable pour la comptabilité du département de la Défense, « we don’t know what we paid for », on ignore ce que l’on a acheté. Il y a des dizaines de milliers de dollars qui ont échappé à toute comptabilité.
Nous sommes dans une situation où il faut faire des estimations approximatives pour connaître l’ampleur de cet effort dit de défense. Mais cela a créé, bien entendu, un système d’intérêts, d’alliances, qui est présent dans tous les États, sans parler de ces partenariats d’outre-mer difficiles à démontrer. L’ambition des militants démocrates serait d’arriver à réduire nos dépenses au niveau de la fin de l’administration Clinton, soit environ 300 milliards de dollars, soit cinq fois – et non dix comme actuellement – le budget Défense de la Chine.
Étant donné ce dispositif mondial, mais aussi cet ensemble de groupes d’intérêts, de réseaux politiques à l’intérieur du pays, la question est de savoir quelles sont les chances qu’un nouveau pouvoir démocrate puisse revoir cette politique et, peut-être, rejoindre la communauté internationale avec une approche et des normes de droit international telles qu’on les a élaborées dans la deuxième moitié du XXe siècle. Il y a des discours qui donnent peut-être un peu d’espoir. D’abord, les penseurs démocrates veulent rejoindre le principe de réalité. Au lieu de remodeler le monde et de créer les réalités, ils veulent s’adapter aux réalités du monde multipolaire et aux réalités d’un monde polycentrique. Dans « Te Future of American Power », article publié dans le numéro de mai/juin 2008 de la revue Foreign Affairs, Fareed Zakaria pose des questions : l’Amérique est-elle en déclin ? Comment l’Amérique peut-elle s’adapter dans ce monde où les puissances économiques mais aussi politiques sont dispersées dans plusieurs pôles régionaux ? Dans un autre article du même numéro intitulé « The Age of Nonpolarity, What Will Follow U.S. Dominance », Richard Haass se demande comment la politique étrangère américaine peut s’adapter à la fin du monde unipolaire.
Les démocrates en sont donc à une vision multipolaire du monde, ils retrouvent Hubert Védrine avec un retard de cinq ans. Nous sommes parvenus, même après coup, à vous rejoindre au moins dans cette définition-là de la réalité mondiale. Néanmoins, ils prônent une politique multilatéraliste qui soit plus respectueuse, plus diplomatique, mais qui suppose que les États-Unis gardent le leadership du monde en dépit de tout ce qui s’est passé au cours des huit dernières années. Cette idée que nous restons la nation indispensable, the indispensable nation, gardant le leadership de l’alliance, sans réserve, me semble une fantaisie porteuse de davantage de déceptions dans l’avenir. Quant à McCain, c’est bien entendu la continuité avec la politique impériale, militariste, une politique « bushiste ».

