L’Otan est-elle euro-compatible ?
par Daniel Cirera
Spécialiste des questions internationales, chargé des questions européennes au Parti Communiste Français, et secrétaire général du Conseil scientifique de la Fondation Gabriel Péri.
6 juin 2008
La question d’une alternative à l’Otan s’est posée dès sa création en 1949 (le Pacte de Varsovie, on le sait, a été constitué un peu plus tard) dans le cadre de la guerre froide. Aujourd’hui elle est posée à tout le monde, et l’un des défis auxquels nous sommes confrontés consiste à nous doter des grilles de lecture du réel présent. La question n’est plus de poser la dissolution de l’Otan comme acteur majeur du confit Est-Ouest, devenu obsolète avec l’effondrement de l’URSS. Si nous en restions à cette vision, nous pourrions l’exiger encore longtemps, mais sans grand espoir que cela ait une quelconque efficacité.
La recherche de sécurité pour la période présente et pour l’avenir doit essentiellement se fonder sur des voies politiques de réduction des menaces militaires. Plus que jamais. Ainsi, Dominique Strauss-Kahn, le nouveau directeur du FMI, déclarait que la crise alimentaire était porteuse de déstabilisation et de confits. C’est une idée somme toute classique que paix et développement sont indissociables. Mais l’actualité lui donne la force d’une urgence. Dès lors, les priorités en termes de budget, d’orientation et de réflexion stratégique, doivent être dirigées vers les dimensions non militaires de la sécurité.
Il est vrai que pour des responsables politiques, s’attacher à comprendre la complexité des problèmes, y compris leur dimension militaire, dans le monde tel qu’il est, est indispensable pour tracer des pistes sur la manière d’infuer sur le réel. Je suis absolument convaincu de la nécessité d’une autre organisation de la sécurité en Europe, qui implique la dissolution de l’Otan. Mais il faut aller au-delà de l’incantation. Je voudrais privilégier une approche qui investisse le terrain des contradictions au sein de l’ensemble atlantique, qui en implique une vision non fermée et non homogène. C’est là que réside, à mon avis, l’enjeu de la réflexion sur toutes les conséquences que cela implique pour l’Europe, pour l’Union européenne, et jusqu’au débat intérieur en France, compte tenu du rôle spécifique qu’y joue notre pays en matière de sécurité.
J’appelle donc à réfléchir à l’enjeu de la sécurité d’une manière globale et en nous projetant sur l’avenir. Ainsi, ne devrons-nous pas nous demander si l’Europe est réformable d’un point de vue européen ? Voilà une vraie question, face à la décision du président Sarkozy d’intégrer le commandement de l’Otan. C’est l’idée défendue par Jean-Claude Casanova dans un commentaire paru dans Le Monde, à partir du constat que les rapports avec les États-Unis constituent un clivage essentiel entre Européens. Constat que je partage. Nicolas Sarkozy prétend complémentaires une décision et un objectif qui à mon sens sont totalement contradictoires : normaliser la place de la France dans l’Otan, et cela, dit-il, pour renforcer la politique européenne de défense. Pour lui, ces deux objectifs se conditionnent mutuellement. Reste à savoir si l’intégration du commandement de l’Otan et l’envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan dans le cadre de la stratégie américaine participent de la dynamique européenne.
On pourrait aussi renverser complètement la problématique. Ainsi l’élargissement géographique et politique de l’Otan, de son champ d’intervention, s’accompagne de tensions et de logiques centrifuges en son sein. Le grand clivage apparu au moment de la guerre d’Irak entre Américains et Européens, et à l’intérieur même de l’Union européenne, constitue un moment significatif de cette nouvelle donne.
Je pose comme principe que la construction européenne engendre une dynamique d’autonomisation. Quand on interroge les Français sur la défense européenne, 86 % d’entre eux s’y déclarent favorables, 86 % sont pour une Europe indépendante des Américains, et 86 % également s’opposent à une augmentation des dépenses militaires. Comment concilier ces positions apparemment contradictoires, mais qui ont bien entendu une cohérence ? Nous traversons en fait un moment de transition, de fracture, de doutes et d’interrogations, et donc d’opportunité politique. Les dirigeants américains ont la hantise de l’autonomisation de l’Europe. Il suffit de lire les textes de Brzezinski ou les mémoires de Kissinger pour s’en convaincre. Ils sont tout à fait favorables à la construction d’une Europe uni fée, ils la souhaitent, comme pilier d’un rapport de force occidental. Mais ils veulent absolument éviter une Europe indépendante et militairement autonome. Là est le nœud de la contradiction. On en revient à la question : comment construire et garantir, dans les conditions d’aujourd’hui et pour une période prévisible, la sécurité des Européens et comment contribuer à la paix internationale ? D’où découle la question : l’Otan, y compris en la réformant, est-elle euro-compatible ?
N’y a-t-il pas en effet dans l’Otan un vice originel en tant qu’elle est dominée, tenue en main par les Américains ? Il est clair en même temps que ce n’est pas un espace clos : elle est traversée par de multiples contradictions. Le fait d’installer les bases pour le système antimissiles en Pologne et en République Tchèque revêt une signification politique d’autant plus forte.
L’un des objectifs des Américains est et reste la pérennisation du lien atlantique et le maintien d’une présence militaire sur le territoire européen. Il est des concomitances chronologiques frappantes, de ce point de vue : 50e anniversaire de l’Otan en 1999, le Kosovo ; 60e anniversaire, l’an prochain, grande commémoration à Strasbourg et Kehl.
Finalement, on ne voit pas très bien comment les Européens eux-mêmes conçoivent leur sécurité. L’objectif, de mon point de vue, ne saurait être de faire une « OTAN européenne ». La place que nous désirons pour l’Europe dans le monde ne peut être assumée en créant un clone du modèle américain. En effet, en l’occurrence, non seulement l’Europe ne répondrait pas aux intérêts – et jusqu’à l’approvisionnement énergétique ! – des peuples européens eux-mêmes, mais elle perdrait de plus, selon ma vision de l’évolution des rapports de force, toute efficacité dans ses interventions. Dans le fond, je m’interroge : le fait que l’Union européenne ne puisse pas faire de guerres n’est-il pas un atout, par rapport au Moyen-Orient – au grand Moyen-Orient – ou à l’Afrique, quand on prend la mesure de l’enlisement des Américains et les conséquences politiques de la stratégie délibérément belliciste de l’administration Bush ?
Ce constat n’exclut évidemment pas à mon sens d’examiner les moyens militaires adaptés aux missions choisies et à la conception de notre rôle. Au contraire. Une réflexion de gauche, progressiste, et j’y intègre la pensée communiste française, se doit d’analyser la réalité et d’en tirer les leçons. Un exemple : le fait que la FINUL 2 au Sud-Liban ait une dimension européenne parce que les Américains ne peuvent pas y aller a un sens politique. Le type de mission ou l’environnement politique, stratégique, ou local, excluent une intervention américaine directe. C’est moins que jamais le moment de se mettre à la remorque de la stratégie américaine.
La construction européenne porte en elle-même une autonomisation de la contribution qu’elle peut apporter à l’échelle internationale. Pas nécessairement parce que nous serions – comme peuples et États – meilleurs, moins cyniques, ou issus de Vénus et non pas de Mars comme l’imagine Robert Kagan. Mais parce que les situations politiques et politico-culturelles sont différentes. Que vous habitiez en Allemagne, en France, en Italie, en Belgique ou en Espagne, les opinions publiques, les peuples, les cultures, les institutions fixent des lignes rouges différentes de celles imposées à l’hôte de la Maison Blanche. Cette dimension politique est un des éléments qui fixent un cadre spécifique pour les Européens. De ce point de vue, il existe selon moi une contradiction réelle – plus ou moins latente ou explicite selon les moments et les pays -entre une construction d’un système de sécurité européen- y compris dans ses dimensions militaires – et l’Otan. Il y a là, dans ces contradictions, un facteur de délégitimation objectif de l’Otan, indépendamment des volontés politiques.
Je ne me place donc plus dans une problématique Est-Ouest, dans une logique de camp contre camp. Je tente de réfléchir au besoin de sécurité, auquel nous, comme Européens et comme Français, avons à répondre aujourd’hui. La décision de Nicolas Sarkozy d’intégrer le commandement et d’envoyer des renforts en Afghanistan, dans les zones de combat, prend le contre-pied des évolutions qu’implique l’autonomisation européenne. Cela nous oblige à penser les raisons pour lesquelles il le fait. Dans cette option, au-delà des questions d’afnité peut-être une question nouvelle qui apparaît. Dans le monde en voie d’une multipolarisation qui ne sera pas nécessairement « heureuse », les milieux dirigeants politiques ou économiques, peuvent avoir choisi un rapprochement avec les Américains plutôt que de préparer une autonomie européenne réelle. Faut-il y voir une réponse, encore hésitante et partielle, à l’appel de certains milieux influents outre-Atlantique à une « union des démocraties » ?
Cela soulève une deuxième question. Les autres pays ne restent pas les deux pieds dans le même sabot. Pour sa première visite à l’étranger M. Medvedev, le nouveau président russe, s’est rendu Pékin. Il a bien pris soin de préciser qu’il faudrait désormais compter avec l’alliance et les coopérations entre la Russie et la Chine. Pour les Européens et pour la France, voilà un choix cornélien entre l’intégration de la Russie dans un espace de dialogue dynamique et de coopération, ou le renforcement de l’atlantisme.
Le rapprochement atlantique, ou pro-américain, au moment d’une crise de son hégémonie, aussi bien idéologique que militaire, et économique est très contre-productif. D’autant qu’il tétanise ou affaiblit la capacité de penser des dynamiques de sécurité autres que militaires. C’est un lieu commun que de répéter qu’une solution ne saurait être exclusivement militaire. Sans accompagnement d’un projet politique, elle finit toujours tôt ou tard par un enlisement. C’est le problème posé en Afghanistan. Je suis de ceux qui considèrent qu’il peut y avoir besoin là-bas d’une présence internationale. Mais le faire dans le cadre de l’Otan et sous direction américaine prend une dimension impérialiste, en raison notamment du contexte irakien et de la rhétorique sur le choc des civilisations.
Une critique radicale de l’Otan est donc légitime. Elle ne peut cependant pas être de même nature que pendant la guerre froide. Il s’agit désormais d’investir le débat atlantique, de le subvertir, pour y faire entrer la dimension européenne, dans l’intérêt des Européens et pour la paix. Parce que les Européens peuvent apporter quelque chose de différent. Prenons l’exemple de Galileo. Ce système de repérage satellitaire aura peut-être des utilisations militaires, mais ce n’est pas sa vocation et c’est un enjeu que de préserver sa vocation civile. Pensons un instant à la signification que prend la perspective d’y associer la Chine, surtout quand on connaît les pressions américaines pour que soit maintenu un lien avec leur système militaire GPS.
Dernier point, celui du désarmement. Je constate une difficulté à nous saisir de la question du désarmement, comme si cela avait été plus simple pendant la guerre froide et la confrontation Est-Ouest. Il y avait des phases d’armement et de désarmement. Américains et soviétiques se faisaient la course et signaient des accords. Nous nous trouvons dans une phase beaucoup plus complexe. Si la question du désarmement nucléaire continue à concerner les grandes puissances, elle se manifeste aussi à travers l’enjeu de la prolifération, fondamentalement politique. Personne n’échappera à ses responsabilités en la matière, même la France pour qui c’est difficile en raison de sa force nucléaire. Dans le champ européen l’arrêt de la prolifération implique un processus de désarmement qui renforce le TNP. Même Gordon Brown, dans un discours prononcé à New-Delhi devant la Chambre de commerce le 21 janvier, admet que la Grande-Bretagne n’échappera pas, en tant que puissance nucléaire, au débat sur le désarmement. Le problème du nucléaire iranien nous y contraint d’ailleurs, que nous le voulions ou non.
Voilà en quoi, à mon sens, la question européenne est centrale, à partir de sa dynamique propre, à la fois pour contester l’Otan et pour ouvrir une perspective d’alternative à la sécurité en Europe, pour tout le continent et ses voisinages.

