L’OTAN vu de la Russie

par Artem Stoudennikov

Conseiller politique auprès de l’ambassade de Russie à Paris.

6 juin 2008

La vision russe dans ce domaine crucial qui concerne la sécurité globale, la sécurité sur le continent européen et les relations entre l’Otan et la Russie, soufre d’un manque de connaissance et de clarté en France et en Occident. Dostoïevski a écrit dans les années 1890 que la Russie représentait pour l’Europe une des énigmes de Sphinx. Un siècle après, nous constatons que même si la situation a évolué, la Russie reste une énigme pour la grande partie des Européens.

Les affaires ne vont pas si mal que cela dans les relations entre l’Otan et la Russie. Il est nécessaire de dédramatiser certaines dé­clarations d’experts et d’analystes, qui parlent déjà d’une nouvelle guerre froide, d’une nouvelle hostilité ou complication majeure des relations entre l’Otan et la Russie, entre l’Occident et la Russie. Le clivage idéologique qui représentait la base de l’ancienne confronta­tion entre l’Union soviétique et l’Occident appartient désormais au passé. La Russie n’a plus vocation d’apporter à l’humanité une idée messianique, le communisme. Cette notion n’occupe plus sa place dans notre système social. La Russie est guidée tout d’abord par un principe très simple : réunir les conditions nécessaires à la pour­suite des réformes profondes qui ont commencé il y a une quinzaine d’années. Nous voulons occuper une place digne de notre situa­tion géographique, politique, militaire et culturelle, dans le monde ; nous voulons être respectés et en même temps nous sommes prêts à respecter tout le monde. Et d’abord l’Occident qui représente pour nous un acteur clé et un partenaire majeur dans le système, dans la hiérarchie de nos priorités politiques et dans la politique étrangère.

Nous avons établi une coopération intéressante et importante avec l’Otan. Le conseil Otan-Russie fonctionne, plusieurs projets ont été effectués ou sont en discussion. Nous coopérons de façon efficace et active dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. Nous voulons instaurer une coopération encore plus profonde dans le domaine de la gestion des crises et des situations d’urgence. Nous sommes en train de discuter les modalités de notre coopération dans le domaine de la défense antimissile de théâtre. Un autre projet est en cours de création, celui-ci doit assurer la compatibilité des systè­mes de contrôle du trafic aérien le long de la ligne de contact entre la Russie et les pays membres de l’Otan.

Je voudrais mentionner l’Afghanistan qui représente aujourd’hui peut-être le champ principal de coopération et de synergie entre la Russie et l’Otan. Vous savez que lors du sommet de Bucarest, l’Otan et la Russie ont signé un accord sur le transit des marchandises non militaires destinées aux contingents des pays membres de l’alliance actifs en Afghanistan. Nous avons un projet commun avec l’Otan dans le domaine de la lutte anti-drogue, contre le trafic illégal. On prépare à la base des institutions russes des officiers de la douane et des forces de l’ordre impliqués dans la lutte contre le trafic de la drogue. Venant de l’Asie centrale et surtout de l’Afghanistan, ils sont formés dans un centre spécial à Moscou. C’est une coopération commune entre l’alliance et la Russie qui reflète le potentiel de notre coordination sur des théâtres cruciaux comme l’est l’Afghanistan.

Hélas, l’Otan et la Russie traversent aujourd’hui une période compliquée qui est liée à plusieurs sujets et litiges, qui ont provoqué une certaine tension dans les discours. Il s’agit de l’élargissement de l’Otan, des projets américains d’établissement de sites militaires dans le cadre de leur système antimissile en République tchèque et en Pologne, du Traité sur les armes conventionnelles en Europe, de l’indépendance du Kosovo et du manque de vision claire en Russie sur les perspectives de transformation de l’alliance. Cela dans un contexte où certains membres veulent lui donner des ambitions globales.

L’élargissement de l’Otan représente peut-être pour nous le point le plus difficile à admettre. On ne l’a jamais souhaité, même à l’époque de l’entrée dans l’Otan des pays de l’ex-bloc soviétique. Aujourd’hui, il s’agit des pays ex-Républiques de l’Union soviétique, l’Ukraine et la Géorgie. Les mass médias français utilisent parfois un mot assez dur, ils parlent de « paranoïa russe » à l’égard de l’élargis­sement de l’Otan vers la Géorgie et l’Ukraine. Je vous propose de vous mettre à la place des Russes pour comprendre notre évaluation des événements qui se sont passés après la disparition de l’Union soviétique.

Après la disparition de l’Union soviétique, la Russie comme État successeur, a évacué toutes ses troupes de l’Europe orientale et centrale. Parfois, cela a été fait dans les meilleurs délais ; mais, les régiments et les divisions ont été évacués sans préparation préalable ou débat à l’intérieur de la Russie. L’objectif était de fonder de nou­velles relations avec l’Occident. Une certaine euphorie avait alors gagné tous ceux qui travaillaient dans le secteur des affaires interna­tionales et au ministère des affaires étrangères. Je me souviens très bien combien nous étions favorables à ce nouveau type de relations entre la Russie nouvelle, démocratique, et l’Occident. Nous avons respecté tous les engagements de l’Union soviétique qui découlaient de différents accords et traités signés par elle. Nous avons ratifié et respecté le traité des forces conventionnelles en Europe (FCE). Nous avons mis en pratique toutes les dispositions de cet accord, notamment celle visant la destruction des armements, et respecté entièrement les restrictions qui en découlaient dans le cadre des deux flancs, flanc sud et flanc nord. Nous avons évacué nos troupes des pays baltes, nos bases militaires de Cuba et du Vietnam, de Syrie et de l’Afrique.

Puis, nous avons vu l’élargissement de l’Otan vers l’Est avec l’en­trée en son sein des pays de l’Europe de l’Est et de l’Europe centrale, alors qu’à l’époque Gorbatchev avait reçu des promesses des leaders de l’Occident que l’Otan ne s’élargirait pas vers l’Est. Après les pays baltes y sont entrés et nous avons vu deux bases militaires créées par les États-Unis en Roumanie et en Bulgarie. Ils ont ensuite quitté le traité sur la défense antimissile tout en déclarant qu’ils allaient créer la leur propre, qui est devenue quasi globale. Puis ils ont déclaré vouloir ouvrir des sites en Pologne et en République tchèque. Les avions de combat de l’Otan stationnent aujourd’hui en Lituanie et effectuent des vols de reconnaissance à côté des frontières russes.

L’Otan a bombardé le Kosovo et la Serbie. Les États-Unis ont com­mencé la deuxième guerre en Irak.

En analysant tous ces actes, la Russie ne peut pas rester indifé­rente à l’égard de cet élargissement continu. On nous dit qu’il ne vise pas les intérêts de la Russie. Aucun bloc militaire n’a l’intention de faire quelques démarches hostiles à notre égard, mais le bombar­dement du Kosovo, les actions unilatérales des États-Unis en Irak nous ont bien montré qu’aujourd’hui l’Otan, – et comprenez-nous l’Otan pour la population russe c’est tout d’abord les États-Unis nous rend inquiets. C’est une alliance militaire et qui plus est la plus puissante dans le monde, incomparable avec toutes les autres organisations militaires ou militaro-politiques. En outre, l’Ukraine et la Géorgie faisaient partie depuis des siècles de l’empire russe et ensuite de l’Union soviétique. Nous comprenons très bien que ces pays sont indépendants. Mais en même temps, nous n’oublions pas que 40 % de la population de l’Ukraine sont russes, presque 70 % – et même selon certains sondages plus de 70 % – de la popula­tion ukrainienne sont hostiles pour l’instant à l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan. La Géorgie connaît deux crises, deux confits territo­riaux qui sont loin d’être résolus hélas. Et dans cette situation, nous sommes préoccupés par la décision du dernier sommet de l’Otan à Bucarest.

Grâce aux efforts de certains pays européens, la Géorgie et l’Ukraine n’ont pas reçu le Plan d’action pour l’adhésion (MAP). Mais dans le passage de la déclaration consacré à la perspective de la Géorgie et de l’Ukraine concernant l’Otan, une phrase dit clai­rement : « we agree today that these countries will become members of NATO » (« nous sommes d’accord que ces pays deviendront membres de l’Otan »). Nous avons l’impression que les pays de l’Otan ou cer­tains des pays membres ont déjà pris la décision sans penser ni à la position des populations de ces deux pays qui ont été mentionnés, ni aux confits territoriaux en Géorgie.

Les projets américains de créer les éléments de leur défense an­timissile en République tchèque et en République de Pologne nous inquiètent fortement. Nous menons des entretiens et des négocia­tions importantes avec nos partenaires et nos amis américains à ce sujet. Les propositions qui ont été faites par la délégation américai­ne, composée de deux ministres, Mme Rice et M. Gates à Moscou, sont encourageantes. Mais lors des consultations d’experts qui ont eu lieu après, nous avons constaté que plusieurs des propositions américaines avaient été réduites à néant. Il n’est pas facile de pour­suivre les négociations dans ces conditions. Le dernier sommet du Conseil Otan-Russie a démontré que nos partenaires occidentaux commencent à écouter et même à entendre les préoccupations rus­ses. Nous sommes orientés vers la continuation de ce dialogue. La sécurité dans le monde est indivisible et ce n’est qu’en réunissant nos énergies, nos efforts, que nous pouvons combattre les défis et les menaces qui nous sont communs : le terrorisme international, le trafic de drogue, le crime organisé, etc. Aucun bloc militaire ne peut résoudre ces problèmes seul.

Je voudrais terminer en citant les paroles d’un homme politi­que qui occupe une place spéciale dans l’histoire de la France, dans l’histoire des relations entre l’Occident et l’Union soviétique et dans les relations entre la France et la Russie, c’est le général Charles de Gaulle. Il disait en 1949 : « Moi, je dis qu’il faut faire l’Europe avec pour base un accord entre Français et Allemands. Une fois l’Europe faite sur cette base, alors on pourra se tourner vers la Russie. Alors on pourra essayer une bonne fois pour toutes de faire l’Europe tout entière avec la Russie aussi, dût-elle changer son régime. » Voilà le programme des vrais Européens, voilà le mien. Le régime en Russie est désor­mais changé, le pays est prêt pour la construction de cette grande Europe de l’Atlantique jusqu’à l’Oural, comme en a rêvé autrefois le Général de Gaulle, et peut-être même jusqu’à Vladivostok.