L’Afrique dans la nouvelle géopolitique mondiale : Atouts et faiblesses

par Mamadou Lamine Diallo

Ingénieur Polytechnicien et ingénieur civil des Mines de Paris, docteur en Economie.

24 janvier 2008

Avant d’en venir à l’analyse des atouts et des faiblesses de l’Afrique, il convient d’abord de dessiner les contours de la nouvelle géopolitique mondiale. C’est au regard de ses caractéristiques, qu’atouts et faiblesses d’une Afrique à définir donnent sens. Ainsi, dans un premier temps, nous parlerons de l’évolution politique du monde, puis de celle de l’Afrique, et enfin de sa place et de ses alliances stratégiques potentielles.

I. De la géopolitique mondiale

Derrière la géopolitique mondiale, il y a la globalisation. Elle se distingue de la mondialisation, idéologie des classes épargnantes des puissances occidentales pour qui la paix perpétuelle et la prospérité de la planète ne sont possibles que dans un monde où les Etats sont acquis à l’économie de marché et à la démocratie parlementaire.

La globalisation est une intensification des échanges entre territoires. D’après Pierre Noël Giraud, un territoire est un ensemble géographique où la mobilité des marchandises, de la monnaie et des hommes est maximale, sans entrave étatique. C’est un espace d’unité de monnaie et de règles juridiques placés sous l’autorité d’un Etat. Inversement, un Etat peut avoir sous son autorité plusieurs territoires entre lesquels il y a des entraves àla circulation des biens et services ou des hommes. C’est Le cas des empires coloniaux par exemple.

La globalisation est un phénomène économique lié à une poussée de la mobilité internationale des biens et services, de l’information et du capital. Elle correspond à une nouvelle phase de développement des forces productives des économies de marché après le choc technologique induit par la révolution numérique. Elle se traduit par une internationalisation des flux de capitaux, une croissance rapide du commerce des biens et services, et une tendance à l’uniformisation du comportement des consommateurs dans le monde grâce à la force de l’information.

Des phénomènes d’accumulation locale de richesses, tant dans les pays riches que dans les pays pauvres sont observables, mais il existe aussi des trappes de pauvreté, au Nord comme au Sud. La globalisation favorise incontestablement le rattrapage d’un grand nombre de pays émergents, particulièrement d’Asie.

Elle se réfère aussi à l’entreprise globale, soit une entreprise capable de travailler en réseau à tous les niveaux d’activités et à une échelle mondiale. Les entreprises globales échangent matières premières, technologies, savoir-faire et capitaux entre leurs différentes filiales. Leurs activités sont coordonnées dans des. centres. Ces entreprises cherchent à élaborer des produits standardisés vendables partout, à quelques adaptations près. Aussi ont-elles souvent besoin d’équipes de gestion multiculturelles.

Ce ne sont donc plus seulement des multinationales au sens où elles sont présentes dans plusieurs pays, mais un véritable réseau d’entreprises autonomes qui crée des flux réguliers afin de conquérir le marché mondial avec comme objectif des économies d’échelle dans le traitement de l’information et de la recherche-développement.

La globalisation est aussi financière. Elle met fin au cloisonnement des systèmes financiers nationaux dominés par des banques organisées en monopoles. Désormais, une concurrence mondiale se met en place, qui concerne à la fois les Etats, les institutions financières et les entreprises qui peuvent intervenir directement sur les marchés financiers. Le transfert de risques est pris en charge grâce au développement des marchés dérivés où s’échangent des instruments financiers de plus en plus sophistiqués, notamment à travers la titrisation, en fait des risques de prix. La libre circulation des capitaux ouvre la possibilité qu’une épargne constituée dans une monnaie donnée puisse être placée en achat de titres dans une autre monnaie. Ainsi s’organise un marché des changes dominé par les banques.

Autrement dit, nous avons cherché à mettre en évidence deux phénomènes dialectiquement liés. D’une part, la globalisation qui s’appuie sur la baisse des coûts de transport des marchandises et la tendance au développement du commerce international depuis la seconde guerre mondiale et, à partir des années 90, sur la révolution numérique qui baisse les coûts de transmission de l’information. D’autre part, les gouvernements des pays riches (surtout celui des Etats-Unis) et les classes qui les soutiennent ont pris conscience que l’internationalisation de l’économie représentait la seule issue à la crise économique ouverte dans les années 70 par l’épuisement des gains de productivité de la dynamique Fordiste, le rattrapage des Etats-Unis par l’Europe et le Japon, et l’ouverture croissante des économies sur l’extérieur. D’où des politiques économiques spécifiques qui ont lancé la globalisation financière (en favorisant l’épargne et son placement) en levant les restrictions aux échanges de capitaux, de devises, aux stratégies et aux comportements des entreprises, des banques et des institutionnels.

J’appelle cette prise de conscience « mondialisation ».

Elle a renforcé la globalisation commerciale par la mise en place de l’OMC et la globalisation financière à travers le développement des marchés dérivés. La constitution de zones de libre échange, et plus particulièrement de l’Europe monétaire, participe de cette prise de conscience.

La globalisation résulte de la poussée de la compétition à l’échelle mondiale. C’est le phénomène que Karl Marx avait déduit de son analyse du mode de production capitaliste et que Lénine identifiait comme le stade suprême du capitalisme.

Dans le Manifeste du parti Communiste, Marx écrit que « la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production : ce qui veut dire aussi les conditions de production, c’est-à-dire aussi tous les rapports sociaux. Ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelle distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, traditionnels et figés, avec leur cortège de conceptions et d’idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s’en va en fumée. Et la libre concurrence abat toutes les frontières. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et fait capituler les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Elle entraîne la migration rurale vers les villes, ce qui constitue un formidable progrès, car, par là, elle a préservé une grande partie de la population de l’idiotisme de la vie des champs. (…) Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoise a donné un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays.. A la place des anciens besoins satisfaits par les produits nationaux naissent de nouveaux besoins réclamant pour leur satisfaction les produits des pays et des climats les plus lointains. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l’est pas moins de la production de l’esprit. Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine du savoir. Par le rapide fonctionnement des instruments de production et l’amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoise entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. »

De la même manière, Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, parlant du retard de l’agriculture et de la possibilité pour le capitalisme d’élever le niveau de vie des masses populaires, écrit qu’il ne saurait être question d’excédent de capitaux. Car le capitalisme ne serait alors plus le capitalisme. L’inégalité de son développement et la sous-alimentation des masses sont les conditions et les prémisses fondamentales, inévitables, de ce mode de production.

Pour Marx, la logique de l’accumulation du capital conduit à une paupérisation de fractions croissantes de la population, sous l’effet d’une concurrence acharnée à laquelle aucun capitaliste ne peut se soustraire sous peine de disparaître en tant que tel. La réalisation de la plus-value croissante extraite de l’exploitation des forces de travail n’a en effet d’autre limite, et encore doit-elle être collectivement pris en charge, que la survie physiologique du prolétariat. La suraccumulation du capital conduit à des crises récurrentes qui se traduisent par le fait que ce qui est produit en quantité croissante grâce à de l’accumulation de capital productif, ne trouve pas de demande solvable en raison du chômage, véritable armée de réserve des travailleurs.

L’État, représentant de la classe des capitalistes, est incapable de s’opposer à la dynamique de l’accumulation du capital ni même d’en tempérer les conséquences. Quand bien même il le voudrait au niveau de son territoire, prenant ainsi en charge certains des intérêts objectifs bien compris de l’ensemble de sa classe capitaliste, la compétition internationale l’en empêcherait. l’Etat n’intervient pas sur l’infernale dynamique de l’accumulation du capital, parce que c’est un Etat de classe.

Le mode de production capitaliste est une abstraction du capitalisme pour lequel des lois tendancielles auraient été trouvées. S’il en est ainsi, c’est parce que pour Karl Marx et Lénine, l’Etat, superstructure de la classe des capitalistes, n’avait pas de rôle économique et ne pouvait donc pas s’opposer à la sur-accumulation du capital et la paupérisation des masses.

L’existence de lois tendancielles (baisse tendancielle du taux de profit, paupérisation absolue, aggravation tendancielle de crises de surproduction récurrentes, conséquences inéluctables des contradictions internes du mode production capitaliste), résulte dans la pensée marxiste du caractère « classiste » de l’Etat et de son incapacité fondamentale à intervenir sur les dynamiques économiques.

Or, depuis la seconde guerre mondiale, un compromis social-démocrate a pu mettre en œuvre des politiques économiques d’inspiration fordiste –les fameux cinq dollars par jour de l’industriel Ford aux États-Unis– qui ont élevé le niveau de vie des ouvriers. L’Etat s’est révélé capable de généraliser le compromis fordiste social-démocrate et d’élever le niveau de vie des ouvriers et des paysans pour créer des classes moyennes épargnantes qui ont ensuite imposé à leurs Etats une intensification au plan mondial de la mobilité des biens et services, des capitaux, des savoirs codifiés, mais pas des hommes.

Cette élévation du niveau de vie des ouvriers a été parfois imputée aux transferts de valeur provenant de l’exploitation des peuples du Tiers-Monde. Des lois tendancielles de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale résultant d’une inégale rémunération des gains de productivité de travail ont été mises en évidence par Samir Amin. Mais l’irruption de puissances économiques du tiers-Monde montre que ces régularités ont pu être infléchies lorsque de nouvelles élites ont décidé de mener des politiques économiques spécifiques et de construire une capacité scientifique et technologique. Au demeurant, la Suède a mis en œuvre le compromis social-démocrate sans avoir de colonies.

Il n’existe pas de lois économiques au sens des lois de la physique. Cette illusion puise sans doute ses racines dans le positivisme du 19ème siècle. Il y a bien des régularités économiques décrites par Marx et Lénine qui leur ont permis d’établir des prévisions, mais elles n’ont pas valeur de lois. Elles résultent de dynamiques économiques dans des territoires, et les Etats peuvent infléchir ces tendances, raison pour laquelle la prospective peut avoir un sens. Même dans les dynamiques économiques, le futur n’est pas écrit d’avance comme dans un univers Laplacien où les trajectoires des sociétés sont connues. Ou s’il l’est, c’est pour être changé, pour reprendre la formule de Paulo Coelho.

II. Trois scénarios pour le monde de demain et quatre pour l’Afrique

2.1 - Le monde de demain

Dans un tel contexte, la prospective est même plus que jamais nécessaire. En effet, lorsqu’on roule à grande vitesse sur une route peu connue, on a besoin, pour éviter les embûches et tenir le cap, de disposer de puissants phares selon Gaston Berger. La prospective fournit ces phares. Non qu’elle apporte des réponses définitives sur ce que sera demain, mais elle explore, en réduisant certaines incertitudes et en anticipant des changements.

Je ne me livrerai pas à un exercice de prospective mondiale. Je me contenterai d’emprunter à ses techniques la notion de scénario, qui décrit des futurs possibles à partir de l’évolution à long terme de facteurs-clés, pour en exposer trois.

Le scénario Fukayama, ou le monde tel qu’il est

Pour ce penseur, l’histoire a atteint sa fin, et il n’y a plus rien à inventer. La perspective de paix perpétuelle kantienne est à portée de main, pourvu que les Etats-Unis prennent la responsabilité de contraindre tous les peuples à mettre en place la démocratie parlementaire et l’économie de marché. C’est l’Empire, avec les Etats -Unis, l’OMC, le FMI, et les Nations-Unies pour Centre du monde. Ce scénario postule la perpétuation du monde unipolaire. L’économie américaine continue de tirer l’économie mondiale, et les Etats-Unis assurent le rôle de gendarme du monde.

Le scénario léniniste.

L’une des conséquences de la globalisation a été d’étendre la division internationale du travail et le salariat à de nouvelles sphères de production, mais aussi de creuser les inégalités à l’intérieur des pays riches entre ceux dont le travail est nécessaire à la compétitivité des entreprises et les autres. Dans le Tiers-Monde, une différenciation entre pays émergents ou en voie d’émergence et les autres se met en place. Les premiers sont les Etats qui ont su profiter de la dynamique de rattrapage de l’Europe et du Japon pour construire des économies compétitives sur des segments dynamiques de la demande mondiale avec des produits à élasticités-revenu mondial supérieures à l’unité. S’y ajoutent des économies à capacité technologique comme l’Inde, la Chine ou le Brésil.

Dans ce scénario, la compétition accrue pour la conquête des marchés mondiaux et l’approvisionnement en matières premières énergétiques et minérales, y compris l’eau, entre les Etats-Unis, l’Europe et les puissances émergentes que sont la Russie, la Chine, l’Inde, et le Brésil, conduit selon les prévisions de Lénine à une conflagration mondiale. Il suffit de voir que la consommation d’énergie par tête d’habitant de la Chine est de 0,8 tep (tonne équivalent pétrole) et augmente de 4% par an. Or, celle des Etats-Unis est stable à plus de 8 tep par an, tandis que l’Europe est à 4, avec une hausse de l%par an. Le rattrapage de la Chine va accroître la compétition pour les sources d’approvisionnement. C’est le scénario catastrophe dans un monde où existe l’arme nucléaire.

Le scénario multipolaire

II postule que les puissantes émergentes à capacité scientifique et technologique rattrapent les Etats-Unis dans un équilibre des forces et des économies. Le monde est alors dominé par six grandes puissances : les Etats-Unis ( plus le Canada et le Mexique), l’Europe constituée en territoire politique peu ou prou, la Russie, la Chine, l’Inde, et le Brésil allié au Mercosur.

La conflagration est évitée, et une forme de gouvernance mondiale est mise en place pour gérer les problèmes énergétiques, d’approvisionnement en eau, et environnementaux en particulier.

2.2. Les scénarios de l’Afrique

L’Afrique se trouve à la croisée des chemins en ce début de 3cmc millénaire et se demande quelle voie il lui faut emprunter.

Répondre à cette question n’a jamais été aussi urgent qu’aujourd’hui où l’histoire, loin d’être arrivée à sa fin, s’accélère, où le temps perdu en raison de mauvais choix ne se rattrape pas. Mais jamais répondre à ces questions n’aura été aussi difficile. La multiplicité des acteurs et décideurs africains, l’inégale connaissance –et donc maîtrise– des dynamiques du changement, ont atteint aujourd’hui un point inégalé.

sa faiblesse a malheureusement contraint l’Afrique à adopter des stratégies réactives. Deux décennies de mise en œuvre de ces stratégies dites d’ajustement ont sérieusement érodé les capacités de réflexion sur le long terme dans le secteur public ; il faut reconstruire ces capacités pour fonder ce que j’appelle « l’afro-responsabilité ». L’exercice Afrique 2025 piloté par Alioune Sali de Futurs Africains a formulé quatre scénarios pour l’Afrique.

1. Les lions en cage

C’est l’Afrique telle qu’elle est, piégée par les élites rentières qui ne croient pas en son développement et pensent que c’est l’Europe ou la Communauté internationale qui a en charge l’élévation du niveau de vie des populations pour avoir colonisé l’Afrique ou organisé la traite négrière. C’est une Afrique dont les élites sont insérées dans le monde, qui produit du capital humain (footballeurs, artistes, médecins et ingénieurs) qu’elle exporte vers les centres de l’économie mondiale. La moitié de la population vit dans la pauvreté et doit affronter une urbanisation sauvage. C’est l’Afrique des conflits larvés.

2. Les lions faméliques

Les Etats africains s’effondrent, à l’image de la Somalie, parce que la course à l’accaparement des rentes devient violente et ruine l’Etat. C’est une Afrique où les populations survivent dans des trappes de pauvreté et sont dominées par des seigneurs de guerre.

3. Les Lions sortent de leurs tanières

Quelques Etats africains arrivent à s’insérer dans la dynamique de la globalisation et deviennent émergents. Les élites au pouvoir interviennent sur les dynamiques économiques et organisent un consensus politique qui permet une croissance rapide, de qualité, et juste. C’est une Afrique où les cas tunisiens ou mauriciens fortifiés se sont généralisés à plusieurs Etats qui entraînent le reste dans une dynamique progressiste et sociale.

4. les Lions marquent leurs territoires

L’Afrique invente un nouveau mode de développement respectueux de la nature et des cultures ancestrales. C’est donc une Afrique qui fait échec à la globalisation et à sa compétition féroce en organisant son indépendance et la production des biens et services nécessaires à ses populations.

III. Atouts et faiblesses de l’afrique dans le cadre d’un monde multipolaire

Dans le scénario Fukayama, l’Afrique sera ce que le Centre voudra en faire. Les six régions APE (Accords de partenariat économique) de l’Afrique se débattront dans la pauvreté et les conflits internes, à la merci des extrémismes de toutes natures. C’est l’Afrique des lions en cage ou faméliques. Des puissances locales pourraient émerger dans chaque région pour représenter localement leCentre : Nigéria, Afrique du Sud, Ethiopie, RDC, Egypte sont des candidats probables. Ils peuvent devenir des Lions qui sortent de leurs tanières. Mais l’Afrique prise globalement ne sera pas une force politique. Des conflits internes subsisteront, bien que contenus grâce aux actions décisives du Centre du monde. C’est une Afrique ou les conflits du type de celui du Darfour se multiplieront à cause de la compétition féroce autour des ressources naturelles.

Dans le scénario léniniste, c’est la guerre. Si notre monde ne disparaît pas, les vainqueurs organiseront le monde. De quel côté sera l’Afrique ? Ou de quel côté seront les Afriques ? Les Etats africains risquent d’être partagés entre les puissances en conflit. Dans tous les cas, l’Afrique sera ce que les puissances gagnantes décideront : les partisans des perdants deviendront faméliques, et ceux des gagnants resteront en cage.

Le scénario multipolaire, davantage favorable à l’Afrique, offre plus de possibilités à un projet politique africain.

3.1. Les Faiblesses

l’Afrique en tant qu’entité politique

Même si Cheikh Anta Diop s’est évertué à démontrer l’unité culturelle de l’Afrique, force est de reconnaître que la constitution d’un Etat fédéral africain ne saurait reposer uniquement sur des bases culturelles. Cette unité des cultures entretient une relation dialectique avec leur diversité. Elle peut porter un projet d’unité politique, comme elle peut être à la base d’une désintégration de l’Afrique tant la conscience ethnique y est forte, et aggravée par la gestion rentière du pouvoir et des ressources.

Nkrumah l’avait compris en proposant dès 1963 la création des Etats-Unis d’Afrique. Nyéréré l’a combattue, lui préférant un projet politique par étapes. Ironie de l’histoire, l’Union européenne s’appuie sur ces entités pour proposer des APE. Il n’y a rien d’inéluctable à un projet politique africain ; le repli identitaire s’y oppose. Or le futur est bien celui des États-continents. Voilà le sens du projet européen, débuté avec le renforcement du couple franco-allemand, prolongé par la mise en circulation de l’euro et enfin par l’’élargissement de l’union européenne. L’Europe s’est constituée en territoire économique ; elle réussira à se constituer en territoire politique. Les élites africaines devraient porter le projet de l’unité politique africaine, mais rien n’est moins probable. J’ai proposé aux élites dirigeantes du Mali et du Sénégal de reconstituer la Fédération du Mali, maintenant que les divergences à l’origine de son éclatement ont disparu. C’est resté lettre morte.

Les élites africaines et le pouvoir.

L’actualité kenyanne est bouleversante, mais faut-il pour autant magnifier l’expérience de la Mauritanie ? La pratique du suffrage universel se révèle désastreuse, et trahit une préférence pour les monarchies républicaines, pour reprendre l’expression du journaliste Babacar Touré, dans le but de créer des oligarchies rentières familiales ou ethniques incapables de développer les forces productives et qui organisent des trappes systématiques de pauvreté pour l’écrasante majorité des populations. Cela aussi contribue à accentuer la conscience ethnique.

La construction d’une capacité scientifique et technique

Ces élites ignorent les principes de la rationalité critique. Les Africains qui veulent s’en imprégner pour développer la science et les techniques ou qui veulent utiliser les résultats de la science pour développer la production sont encouragés à émigrer dans les cieux où le temps est limité. Ici, le temps est infiniment élastique, la mesure d’une quelconque productivité est absurde et relève des fantaisies colonialistes.

3.2 Atouts

Jeunesse de la population .

En 2025, il y aura 1,4 milliard d’Africains, plus de la moitié sera jeune et vivra dans les villes. Environ 50% devraient être à peu près éduquées et 10% très bien éduqués.

Plasticité de la culture

La plasticité de la culture africaine permet la coexistence de plusieurs communautés avec des valeurs différentes. Une croyance forte à l’existence de l’au-delà atténue de fait la compétition. Castoriadis aurait dit quel que part que les grecs ne croyaient pas à l’au-delà et que cette croyance aurait marqué la civilisation judéo-chrétienne. L’Afrique peut être une terre de tolérance, surtout au point de vue religieux. 80% des Arabes vivent en Afrique. Le dialogue des cultures s’y fait au quotidien, lorsque la ruée vers les matières premières se fait moins pressante.

Sous-exploration

En effet, l’Afrique est encore sous-explorée. Avec un peu d’effort, elle pourrait peut-être mettre au jour les réserves minérales et énergétiques additionnelles dont le monde a besoin. Cette position stratégique bien gérée peut être un atout pour réguler la compétition internationale et lancer le monde sur une trajectoire multipolaire.

IV. Conclusion

Pour aller vers un monde multipolaire, il faut une réponse politique à la globalisation. Celle-ci est nécessairement globale. Dans ce cadre, l’Afrique-projet politique doit en toute indépendance définir ses alliances stratégiques. Celles-ci sont au nombre de quatre possibles :

  • avec l’Europe, qui a façonné ses élites et dessiné ses territoires. La question de la mobilité des hommes doit être négociée ;
  • avec l’Inde, qui est entrain de prendre le contrôle du secteur minier au Sénégal par exemple ;
  • avec la Chine, qui est prête à construire les infrastructures en Afrique et même à se lancer dans la lutte traditionnelle, sport national sénégalais ;
  • avec le monde arabo-perse pour imposer un monde multipolaire à sept.

Ces stratégies doivent être discutées dans le cadre d’assises citoyennes qui constituent la démarche centarale de la doctrine de l’Emergence Citoyenne que j’ai proposée en tant que candidat de la présidentielle de Février 2007 pour le Mouvement Citoyen TEKKI.

Celle-ci se fonde sur la responsabilité et le partage. La Responsabilité recoupe trois dimensions. La première est de préserver la terre, de protéger l’environnement. La deuxième est de découvrir les lois de la nature. Il importe de s’approprier la science, ses méthodes, la rationalité, et de lutter contre l’obscurantisme. La troisième est d’utiliser les lois de la science pour améliorer les conditions de vie des populations.

Le Partage, c’est celui du savoir, de l’avoir et du pouvoir.

Partager le savoir, c’est valoriser et moderniser toutes les formes de transmission du savoir : l’école, la culture, etc.

Partager l’avoir, c’est lutter contre les inégalités qui découlent de la croissance économique.

Partager le pouvoir, c’est reconnaître que le pouvoir absolu appartient à Dieu, mais que tout pouvoir doit être partagé. C’est privilégier la consultation, la concertation, les assises citoyennes, etc. C’est assurer aussi l’indépendance de la justice, promouvoir la transparence, et le fait que les dirigeants doivent rendre compte aux populations.

Ces idées citoyennes peuvent devenir une force matérielle si elles pénètrent les masses Elles permettent d’approfondir la démocratie. Autour d’elles pourront s’organiser des mouvements sociaux globaux, à la façon des firmes, et qui pourront imposer au monde le scénario multipolaire.

Le futur n’est pas écrit, mais doit se décider dans la cohérence. La globalisation étant en marche, la politique globale doit suivre.