Jerôme Bosch, un drôle de citoyen

par Jean-Pierre Jouffroy

Peintre, graveur, sculpteur, historien. Jean-Pierre Jouffroy a été lauréat de la Société des amis du musée d’Art moderne en 1957 et de l’Académie française en 1973.

avril 2007

Drôle de citoyen, cela nous le savons par ses œuvres, parce que de sa vie, nous ne savons pratiquement rien. L’état civil étant pratiquement inexistant dans son Brabant natal. Même son nom n’est sans doute qu’un surnom emprunté à sa ville, Herzogenbosch, étant lui-même, autant qu’on le sache, fils d’un peintre portant lui aussi le nom d’une ville,Van Aaken, pour Aix-la-Chapelle.

On sait tout de même, en gros, que Bosch a vécu approximativement de 1460 à 1516, la seule certitude, affirmée par un acte notarié, étant son mariage avec une demoiselle Aleyt Van Den Mervenne qui passait pour fortunée, ce qui fait supposer que lui-même avait à ce moment une « situation » solide. Une autre chose est certifiée : le très grand intérêt du roi d’Espagne Philippe II pour la production de Bosch, ce qui pose une étrange question sur les rapports possibles d’un puissant de ce monde avec un art dans lequel, visiblement, la contrebande constitue une motivation importante.

On connaît la malice de maints artistes du Moyen Age qui, pour condamner le vice en faisaient l’étalage, et particulièrement celui des pêchés de la chair pour notre plus grand délice. Le Jardin des délices est précisément le titre d’un des grands panneaux de Jérôme Bosch où l’intention soi-disant moralisatrice sert d’ouverture aux développements sensuels. L’accumulation des observations minutieuses d’attitudes diverses constitue, au travers d’un symbolisme énigmatique, un humour fantastique qui nourrit notre délectation.

Mais une autre source de plaisir pour ces voyeurs que nous sommes prend sa source dans la facture de la peinture elle-même. Ce soin extrême du « faire » explique le superbe état de conservation dans lequel les panneaux sont parvenus jusqu’à nous. La tradition picturale de l’Europe du nord est d’une rare magnificence. Les panneaux faits de planches jointives sont d’abord contre parquetés pour assurer la rigidité du support et contrarier les disjonctions rendues possibles par les changements de température et d’hygrométrie. Suit la préparation avec neuf couches successives de plâtre mort et de colle de peaux, chaque couche étant parfaitement poncée. Une toile fine est collée entre les couches pour assurer une cohésion définitive. C’est sur le résultat, lisse comme un marbre, qu’est posée l’esquisse au charbon, à la pierre noire ou à la pointe d’argent.

Commence alors le minutieux travail de peinture, le blanc du fond constituant la lumière. L’aspect émaillé que ces tableaux ont toujours aujourd’hui provient de la méthode même par laquelle la peinture à l’huile a été inventée en Flandres, à l’époque justement de la naissance de Bosch. Ce sont des alchimistes qui ont mis au point la façon de rendre l’huile de lin ou d’œillette siccative. En chauffant doucement et longuement le « véhicule », on produit de « l’huile cuite », où (mais ceci est un savoir moderne) les chaînes de petites molécules se rassemblent déjà en séquences de grosses, amorçant ce que nous appelons aujourd’hui la polymérisation. En faisant fondre dans le liquide des résines d’Afrique et d’Asie arrivées par les ports de la Ligue hanséatique,on accélère la siccativité par adjonction d’oxygène, ce qui fait durcir la pâte colorée dans sa masse, la protège de toutes les pollutions, et leur confère cet aspect brillant et ces transparences qui sont l’apanage des peintres primitifs flamands et de leurs successeurs du début de la Renaissance.

Car n’oublions pas que Jérôme Bosch, né à peu près au moment de la mort de Copernic, est précisément un des hommes de transition du Moyen Age à la Renaissance avec, comme de juste, des préoccupations principalement centrées sur l’existence des hommes, sur leurs rapports, et sur les transgressions dont ils subissent la tentation face aux interdits de la féodalité et de l’Eglise. C’est sans doute cette passion de la belle matière picturale, alliée à la proposition de passer outre aux conventions, qui font les hommes prisonniers que nous aimons encore depuis que la soixantaine de tableaux a été confectionnée par ce Jérôme Bosch et son atelier.

Je souhaite...

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