Gaziers et électriciens au miroir de la biographie
Notes de lecture

novembre 2007

Gaziers-Électriciens.
Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français

Michel Dreyfus (dir.), coll. « Jean Maitron », Les Éditions de l’Atelier,
347 p. Paris, 1996.

En 1995, les industries électrique et gazière fêtaient le cinquantenaire de leur nationalisation. Pour la Caisse centrale d’activités sociales (CCAS) du personnel d’EDF-GDF, dont la valeur de l’action culturelle n’est plus à démontrer, l’occasion était belle de revenir sur son passé et, en particulier, sur les acteurs des luttes militantes qui la traversaient depuis plus d’un siècle. De son côté, l’équipe du Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français (DBMOF), qui venait, sous la direction de Claude Pennetier, de réaliser l’objectif que lui avait assigné son fondateur Jean Maitron en publiant le dernier volume de cette œuvre monumentale –le plus important dictionnaire biographique en langue française–, s’apprêtait à passer à l’étape suivante et était en quête de nouvelles pistes à explorer, parmi lesquelles celle de la spécialisation n’était pas la moins stimulante.

De cette rencontre d’intérêts convergents naquit l’idée de réaliser un volume du Maitron entièrement consacré aux militants gaziers et électriciens. Dirigée par Michel Dreyfus, une équipe fut mise sur pied, comprenant des chercheurs et des syndicalistes selon un modèle de mixité qui devait se révéler très efficace. Concernant la délimitation du corpus, un double principe fut adopté :

- la totalité des notices biographiques de gaziers et d’électriciens publiées dans les volumes du DBMOF, notamment grâce à l’apport considérable des recherches de René Gaudy, devait être reprise dans ce volume spécifique. Grâce aux avancées de la recherche, nombre d’entre elles purent d’ailleurs être enrichies et complétées de façon substantielle ;

- le DBMOF ne prenait en compte que les militants ayant exercé des responsabilités avant 1940, mais il avait déjà été décidé de poursuivre l’œuvre entreprise en réalisant une cinquième période allant de 1940 à Mai 68. Dès lors, le dictionnaire des gaziers -électriciens offrait la possibilité de disposer d’un premier champ d’expérimentation. Il fallut bien sûr s’adapter aux exigences de cette nouvelle période, notamment caractérisée par une plus grande importance numérique des effectifs militants. Les contraintes éditoriales et le manque de bras contraignirent les collaborateurs du dictionnaire à rompre avec une pratique chère à Jean Maitron, qui voulait que tous les militants, d e s plus illustres aux plus obscurs, trouvent leur place au Panthéon du mouvement ouvrier. Il fut ainsi décidé de ne retenir, pour cette nouvelle période, que les militants ayant exercé des responsabilités nationales, soit au sein d’une des cinq organisations syndicales de la corporation (CGT, CGT - FO, CFDT, CFTC et UNCM), soit dans la gestion des œuvres sociales, devenues activités sociales (CCOS, CCAS, Comité de coordination des CMCAS ). Chacune de ces organisations et de ces instances était représentée au sein de l’équipe, jouant pleinement le jeu et facilitant grandement le travail des chercheurs en leur donnant accès aux arc h ives et en recueillant les témoignages d’anciens militants.

Ce travail permit de réunir environ deux mille notices de militants gaziers et électriciens couvrant plus d’un siècle d’histoire.

Marcel Paul, en raison de son itinéraire – dirigeant de la fédération CGT pendant un quart de siècle, déporté à Buchenwald, député, ministre, membre du comité central du Parti communiste–, de sa forte personnalité et du rôle essentiel qu’il joua dans la nationalisation, occupe tout naturellement une place prépondérante dans ce dictionnaire.

Parmi les nombreuses autres figures marquantes que font apparaître l’ouvrage, on relève aussi la plus, ancienne : celle de l’ouvrier Albert, employé du gaz devenu membre du Gouvernement provisoire de 1848 et premier membre d’origine ouvrière d’un gouvernement. D’autres notices, comme celle de Maurice Claverie, concernent les années 1890 caractérisée par une première structuration syndicale des gaziers. Les principaux dirigeants des cinq fédérations syndicales des corporations occupent également une grande place : Fernand Gambier, Émile Pasquier ( CGT ) ; Clément Delsol, Charles Werbrouck (CGT puis CGT- FO) ; Fernand Hennebicq (CFTC), Yves Morel (CFTC puis CFDT) ; Gilbert Nasse (UNCM) ; Joseph Charuau (CFTC maintenue)… Les victimes du nazisme, dont la figure emblématique de Corentin Cariou, sont présentes. Figure d’ailleurs en tête de volume une liste de cent trente militants fusillés, morts en déportation ou dans les combats de la Libération. La guerre d’Algérie occupe aussi une place importante, notamment à travers la notice biographique de Fernand Iveton, seul Européen à avoir été condamné à mort pour son refus de cette guerre. La notice de Francis Coullet abrite également un premier recensement des syndicalistes victimes de la répression au cours de cette période.

Enfin, si le syndicalisme et la gestion des œuvres puis des activités sociales dominent sur d’autres sphères de militantisme, quelques personnalités plus connues pour leur rôle politique que pour leur engagement syndical figurent néanmoins dans ce dictionnaire. Citons-en deux : Léon Mauvais, secrétaire du syndicat CGTU des producteurs et distributeurs d’énergie électrique de la Région parisienne de 1927 à 1931, et Pierre Bérégovoy, entré à Gaz de France en 1950, qui exerça des responsabilités syndicales au sein de la CGT- FO dans les années 1950.

Toutes les notices du dictionnaire ne sont évidemment pas aussi fournies. C’est la loi du genre : certaines notules se contentent, faute de sources, de retracer les grandes étapes de la vie syndicale du militant. Elles ont toutefois le mérite de creuser un « premier sillon » , pour reprendre une expression chère à Jean Maitron.

Pour la CCAS, l’objectif était largement atteint. Avec ce dictionnaire, elle disposait en effet d’un outil lui permettant de mieux faire connaître aux plus jeunes générations d’EDF-GDF la vie des centaines d’acteurs des conquêtes sociales ayant jalonné l’histoire de leurs corporations, au premier rang desquelles la nationalisation et l’adoption d’un statut national à la Libération. Conscient des enjeux auxquels aurait à faire face l’entreprise publique dans un avenir proche, Daniel Arrachart concluait ainsi sa préface du dictionnaire : « Le présent volume, complètement spécifique à nos corporations, […] traduit notre démarche constante, étrangère à toutes démonstrations passéistes sclérosantes ou de nostalgie hors de saison […]. Nous pensons tout au contraire qu’éclairer le passé pour mieux comprendre le présent, c’est aussi préparer l’avenir. » L’équipe du Maitron avait autant de raisons de se réjouir de la sortie du premier volume spécialisé de sa déjà longue histoire. Parallèlement à la publication de ses quarante-trois tomes généralistes, elle avait certes déjà fait paraître plusieurs volumes consacrés à un pays dans le cadre de la collection « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international », mais jamais la spécialisation ne s’était aventurée sur le terrain d’une corporation. Grâce à ce premier essai concluant, l’expérience s’est poursuivie, contribuant à la multiplication d’outils qui, loin de porter atteinte à la vocation généraliste du Maitron , n’a fait que la renforcer.

Plusieurs étapes ont pu ainsi être franchies depuis avec un succès certain. On peut citer :

la publication, en 1997, d’un cédérom reprenant la totalité des notices parues dans le Maitron et au sein duquel le corpus gaziers -électriciens apparaissait en tant que tel. Ce nouvel outil optimisait le volume papier en offrant la possibilité de recherches multicritères ;

- la réalisation en 2004 d’un cédérom rassemblant cent cinquante longues notices biographiques, rédigées par Madeleine Singer, de dirigeants du SGEN pour la période 1937-1968. Cette fois, l a spécialisation épousait les contours d’un syndicat, offrant encore un plus grand degré de précision ;

- la réalisation, sous la direction de Marie-Louise Goergen et sous l’égide du comité central d’entreprise de la SNCF, d’un grand projet consacré aux cheminots. Celui-ci comportait deux étapes : la publication en 2003 d’un dictionnaire papier regroupant plusieurs centaines de notices de militants ayant eu un itinéraire particulièrement riche, puis la sortie en mai 2007 d’un cédérom Cheminots regroupant cette fois 9500 notices [1].

Cette dernière entreprise a incontestablement bénéficié de l’expérience conduite quelques années plus tôt avec les gaziers -éléctriciens, notamment à travers le renforcement de la collaboration militants-chercheurs. Traiter à part une corporation spécifique, avec la systématisation que cela comporte, présente l’avantage de viser l’exhaustivité d’un corpus aux contours strictement définis, en ce qui concerne tant la périodisation que le niveau de responsabilité retenu. Si l’état des sources ne permet pas de dissiper toutes les zones d’ombre, on peut toutefois penser que celles-ci restent moins nombreuses que dans le cadre d’une recherche menée par un autre biais (géographique, par exemple ). Mais le principal attrait de la spécialisation se situe à un autre niveau. Depuis une quinzaine d’années, Claude Pennetier et ses collaborateurs ont fixé un nouvel objectif au Maitron. Loin de n’être qu’une simple compilation de notices, le dictionnaire, outil scientifique à part entière, se veut principalement base de données devant servir à une exploitation prosopo-graphique appliquée au mouvement ouvrier. Or, il ne peut y avoir de prosopographie sans une uniformisation des variables envisagées et une stricte délimitation du corpus, toutes choses que facilite grandement la spécialisation. On le voit, l’expérience conduite en 1995-1996 avec les gaziers-éléctriciens a encore un bel avenir. Éric Belouet

Nietzsche et l’Europe. « Nous autres, bons Européens »

Gérald Alvoët, préface de Michel Fabréguet L’Harmattan, coll.« Inter-national », 2006

112 p., 11,50€

Ce Nietzsche et l’Europe vient à point nommé, a u moment où la construction européenne connaît un temps mort. Car même si la construction de cet espace politique n’était pas une fin en soi pour le philosophe allemand et que ses réflexions sur le sujet se trouvent disséminées au fil de son œuvre, la thématisation rigoureuse effectuée par Gérald Alvoët dans ce mémoire soutenu à l’IEP de Strasbourg restitue finement toute leur perspective et leur profondeur.

Nietzsche était convaincu, au vu du brassage des populations et de la désuétude de frontières rendues caduques par le commerce et les progrès techniques, que ces processus ne pouvaient que se poursuivre. Il plaidait donc pour une fusion accélérée des pays dans une « fédération des peuples européens » conçue sur le modèle suisse.

Sa propre expérience des conséquences du nationalisme en tant qu’infirmier sur les champs de bataille de l’armée bismarckienne et sa méthode généalogique d’analyse l’avaient depuis longtemps amené à la conclusion que la forme même de l’État-nation ne pouvait que générer une compétition féroce et les « guerres les plus folles qui aient jamais été menées ». À la f in de sa vie, il escomptait même l’apparition d’un « parti de la paix », « dressé contre les sentiments de vengeance et de ressentiment », un « parti des opprimés » !

Sa vision européenne s’insère dans la « transvaluation des valeurs » visant à dépasser le malaise de la culture européenne, sous toutes ses formes. Si ses « racines [ entre autres] chrétiennes » ne faisaient pas de doute pour lui, Nietzsche avait pris toute la mesure de la « mort de Dieu » et de la crise morale qui en découlait. Viscéralement nihiliste en ce qu’il déprécie la vie (schématiquement, « le monde tel qu’il est ne devrait pas être […] et le monde tel qu’il devrait être n’existe pas »), le christianisme, « platonisme à l’usage du peuple », satisfaisait une soif de croyance que les hommes ont eu tôt fait de combler à l’aide de nouvelles idoles qui reconduisent son système de valeurs : la nation, l’argent, le scientisme, le socialisme, ou encore la démocratie. Les deux dernières ont au moins le mérite, aux yeux de Nietzsche, de précipiter la décadence et l’avènement d’une nouvelle aristocratie de philosophes-législateurs, seule à même de donner sens à l’Europe débarrassée du nihilisme. Les « bons Européens », apatrides au sens où ils « aiment plusieurs peuples », nomades, athées et immoralistes auront à cœur d’élever une « culture supérieure » valorisant avant tout l’esthétique et la création artistique. Soulignant le lien entre politique et culture, Nietzsche assigne à un art inspiré de la conception « dionysiaque » des Grecs , de créer des communautés, de rassembler et de libérer les corps. Là réside la tâche de la « grande politique ».

[1] Marie-Louise Goergen, avec Éric Belouet, Cheminots engagés : 9500 biographies en mémoire XIXe-XXe siècle, Les Éditions de l’Atelier, Paris, coll. Maitron, 2007, 64 p. + cédérom.

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