Qu’est-ce que les fondations politiques ?
Exposé de Robert Hue à la Conférence Olivaint
par Robert Hue
Président de la fondation Gabriel Péri, sénateur-Maire du Val d’Oise, vice-président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, ancien secrétaire national du Parti communiste français.

Le 27 octobre 2004, Robert Hue était invité à exposer son point de vue sur les fondations politiques par la Conférence Olivaint, centre de réflexion indépendant regroupant des étudiants et de jeunes professionnels présentant un intérêt soutenu pour la politique. Voici le texte intégral de cette conférence.
Pour tout dire, votre invitation m’honore. Et je vous remercie de me permettre d’exposer ma conception d’une fondation politique.
Vous comprendrez bien que pour répondre à cette question : « Qu’est-ce qu’une fondation politique ? », je commence par parler de politique, par parler politique.
Hannah Arendt estimait que la politique était « quelque chose de fondamentalement extérieur à l’homme », qu’il n’existait pas de « substance véritablement politique ». Elle se constitue « comme relation » écrivait-elle, tout en affirmant que c’était « un moyen en vue d’une fin plus haute ». La politique est aussi pour moi « un moyen en vue d’une fin plus haute ». Un moyen parmi d’autres -ou avec d’autres : l’art, la science, pour certains la foi... Mais, au contraire d’Hannah Arendt, je crois qu’il existe « une substance véritablement politique » et que cette « substance », c’est la vie. La vie sociale -la société humaine en général, c’est-à-dire, en définitive, la vie d’êtres humains particuliers. Je partage de ce point de vue ce qu’écrivait Roger Vaillant dans son Éloge de la politique daté de 1964, et aujourd’hui encore d’une grande actualité : « Se conduire en politique, affirmait-il, c’est agir au lieu d’être agi, c’est faire l’histoire, faire la politique au lieu d’être refait par elle ».
Or aujourd’hui, combien de millions d’hommes et de femmes s’estiment « refaits » par la politique, au point de s’en sentir exclus et même de s’en exclure volontairement ? Pour combien de millions d’hommes et de femmes, la politique n’est plus « un moyen en vue d’une fin plus haute », mais un moyen de les dominer, de les exploiter, de les diviser, de les opposer ? Longtemps nous avons affirmé - nous communistes, et avant nous tout le socialisme français, Jaurès et Guesde réunis - que nous avions une politique scientifique fondée sur une théorie scientifique. Cette illusion, car c’en était une, puisait aux sources des Lumières, du rationalisme. L’espoir d’émancipation de millions d’hommes et de femmes - ouvriers, paysans, et même petits bourgeois et intellectuels - s’investit dans l’union progressive et parfois conflictuelle de la République et du socialisme, jusqu’à la naissance, qui en est le fruit, du Parti socialiste de 1905 dont on célèbrera l’an prochain le centenaire. Quinze ans plus tard, en 1920, la majorité des socialistes français - et beaucoup d’autres dans le monde- virent dans la Révolution russe d’octobre 1917 le début de cette « fin plus haute » pour laquelle ils avaient combattu. Ce fut la création du PCF et sa volonté, souvent contrariée par lui-même ou par la pression de la IIIème Internationale, d’unir à son tour socialisme et République. Ce furent les années trente, le Front populaire, puis la Résistance. On peut dire - qu’on le regrette ou non- que deux siècles durant, le socialisme, au sens générique du terme, occupa les devants de la scène politique. La politique se déterminait par rapport à lui. Les années de guerre froide accrurent encore cet effet : l’anticommunisme devint le ciment des droites et le mode de différentiation de la social-démocratie. Il est intéressant de noter que si l’on célèbre le centenaire du Parti socialiste de 1905, si le PCF atteint ses 85 ans, aucun parti de droite, en France, n’a cette longévité, ce qui bien entendu ne signifie pas qu’il n’y ait pas de continuité dans les idées conservatrices mais ce qui illustre bien la centralité du fait socialiste. Pourquoi ai-je fait, très rapidement et donc schématiquement, ce détour par l’histoire ? Parce que je crois que nous vivons aujourd’hui une des crises idéologiques - c’est-à-dire crise des représentations et des visions du monde - les plus profondes et les plus vastes de l’histoire de l’humanité. Peut-être même la crise la plus importante depuis l’effondrement de Rome. Car l’URSS et les pays d’Europe de l’Est n’étaient pas simplement des États, ils formaient un continent idéologique. Il a disparu. Le monde d’après n’est pas le monde d’avant, ni au plan de la géopolitique ni au plan des idées et de la production d’idées, si l’on peut dire.
Le communisme est frappé en premier lieu. Mais il n’est pas le seul ; « Si tous ne mouraient pas, tous étaient frappés ».
Ainsi, l’ancien président de la Fondation pour l’innovation politique, Jérôme Monod pouvait déclarer : « Les intellectuels ne savent plus se diriger dans un espace sans repères. Le socialisme s’est vidé de sa substance ; à droite, la réflexion s’est essoufflée et vit toujours sur un même stock d’idées. Ce ne sont pas les intellectuels qui sont en cause, poursuivait-il. La vie intellectuelle reste marquée par des idéologies moribondes, dévitalisées. Elle est tournée vers le passé ; elle n’est pas prête au monde qui vient. Nous sommes désorientés. Nous prenons pour débat intellectuel un monde de pensée réactif, construit à la va-vite, en réaction aux crises dans un climat d’émotion et de polémique. Il se développe en faisant fi des références à la réalité : chiffres, faits, expériences réussies ou malheureuses ». Il n’est un secret pour personne que je ne partage pas à cent pour cent les idées de M. Jérôme Monod - il s’en faut de beaucoup - mais sur ce constat, je le rejoins comme j’estime avec lui que le « temps politique » est celui de l’urgence et de l’immédiat et que ni les hommes politiques ni les partis n’ont plus, aujourd’hui, le temps nécessaire pour réfléchir. J’ajouterai qu’ils n’en ont plus objectivement les moyens car l’accumulation des connaissances, l’étendue des recherches, la multiplication des lieux d’où l’on investit la réalité humaine et sociale, exigent d’aborder d’une toute nouvelle façon la recherche politique, l’innovation politique. D’un côté, donc, le développement des connaissances, le développement des sciences sociales. D’un autre côté, la crise des représentations et des visions du monde, l’échec des utopies et, pour être précis, l’échec de la seule alternative au capitalisme ayant jamais existé, quoiqu’elle fut. Ne croyez pas que je sois nostalgique du passé. Comme dirigeant communiste, j’ai consacré mes forces à engager la mutation de mon parti au prix d’énormes difficultés et au milieu d’énormes contradictions. J’ai connu des réussites, j’ai enregistré des échecs. J’ai pu mesurer surtout à quel point le stalinisme - le stalinisme à la française compris - avait pu durablement pervertir non seulement l’action mais aussi l’idée communiste elle-même au point qu’il nous faut vérifier aujourd’hui sa pertinence dans un siècle nouveau. Et c’est ce que nous faisons - ce que nous allons entreprendre à la fondation - non plus à partir d’un dogme, d’un théorème fût-il de Marx lui-même, mais en « mordant dans la réalité et le granit de la science » selon l’expression de Gabriel Péri.
Revenons à la politique. On parle de crise de la politique. De quelle crise s’agit-il ? Je fais assez mien le constat qu’en font les sociologues André Gattolin et Erwan Lecœur dans La France blessée. « Après l’effondrement des grandes idéologies qui ont structuré son évolution, écrivent-ils, la politique paraît se croire dédouanée de certaines de ses obligations originelles, aux premiers rangs desquelles celle qui consiste à formuler un projet, à instruire le débat public et à créer des représentations sociales ou symboliques au sein de la société. Le manque qui se fait jour est, avant tout, celui d’identités collectives capables de rallier les individus - fût-ce ponctuellement - autour d’enjeux et de valeurs susceptibles de donner du sens à la vie sociale, pour les décliner ensuite dans le champ de la décision politique (...) s’il est une vocation majeure du politique, c’est de promouvoir des visions du monde que les groupes humains s’approprieront et défendront dans l’adversité et les contradictions qui traversent la société ».
Vous me direz que si c’est là l’ambition d’une ou des fondation(s) politique(s), c’est une substitution à la responsabilité des partis. Évidemment non. Si tel était le cas, ce serait l’échec assuré. C’est effectivement de la responsabilité des formations politiques que de proposer aux citoyens leur projet, leur programme, leurs analyses de la situation à un moment donné et, pourquoi pas, leur vision du monde ou ce que j’ai appelé, concernant le PCF, une visée - une visée communiste.
Dans la lutte politique, les partis confrontent des opinions, des positions, quelque fois des analyses. La vocation d’une fondation est tout autre. Il s’y approfondit et s’y confrontent des connaissances. Il peut en naître des idées - il serait souhaitable qu’il en soit ainsi. Que ces idées s’incarnent dans le projet de tel ou tel parti n’est cependant pas le but. Le but est d’être utile au débat républicain, c’est-à-dire à la préservation du pluralisme politique. Car pour que le citoyen agisse et ne soit pas agi, pour qu’il fasse la politique et ne soit pas « refait » par elle, il faut non seulement qu’il soit informé, il faut qu’il ait le choix. Les fondations doivent participer de cette liberté.
Prises dans leur ensemble, les fondations politiques participent du pacte républicain. Elles devront s’y conformer et, pour ce faire, savoir défendre leur indépendance, condition de leur efficacité. Car pour qu’elles remplissent leur rôle, les fondations ne peuvent se résumer à être les laboratoires annexes des formations politiques. Ce sont, ce doivent être, des espaces politiques en soi. Des lieux d’expression politique mais pas de pression politique.
Bien entendu, dans la réalité, les quatre fondations existant aujourd’hui en France appartiennent à des courants de pensée identifiables : La Fondation Jean Jaurès au courant socialiste ou social-démocrate ; la Fondation R. Schumann au courant centriste ; la Fondation pour l’innovation politique à la mouvance gaulliste ou néo-gaulliste et enfin la Fondation Gabriel Péri, que je préside, ne cache pas sa filiation avec la mouvance communiste.
Chacune d’entre elles a sa méthode et son champ. Chacune est ressentie dans sa propre mouvance comme nécessaire à la réflexion collective et à l’investissement personnel. Il est de mon point de vue tout à fait sain, tout à fait essentiel que les grands courants politiques et idéologiques qui ont fait la France d’aujourd’hui sachent approfondir leur doctrine et la renouveler au rythme où va le monde lui-même. Sans quoi nous régresserions vers une sorte de guerre civile froide. Et, à ce propos, je m’inquiète beaucoup d’une certaine théorisation de la violence que je vois poindre aussi bien dans certains cercles du pouvoir et du patronat que dans une frange de la gauche. Quelle menace pour notre démocratie !
Oh, je ne renvoie pas tout le monde dos-à-dos. J’ai simplement en mémoire les efforts parfois tragiques auxquels ce qu’on a appelé le mouvement ouvrier a dû consentir pour comprendre que « les moyens font partie de la vérité », comme l’écrivait Marx. Pour comprendre que les fins ne sauraient les justifier tous, pas plus que la violence de l’adversaire. J’ai en mémoire ce qu’il a fallu d’efforts pour imposer aux pouvoirs successifs la négociation, la convention, la représentation démocratique en lieu et place du mépris, des fusillades, de la prison, de la saisie des journaux... Voilà la vraie force des faibles ! Vous avez saisi dans quel état d’esprit et avec quelle ambition j’aborde le travail de la Fondation Gabriel Péri. Nous avons en gros deux tâches : éclairer le passé et défricher l’avenir.
Grâce à une convention avec les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis qui gèrent les archives du PCF, nous allons exploiter ces énormes ressources où gisent de manière inséparable les témoignages de dévouements, d’engagements les plus purs, de combats pour la liberté et la justice, et la révélation de tragiques fourvoiements dont nous n’avons pas fini de faire les frais et avec nous des millions d’hommes et de femmes qui ont placé leur espoir dans le communisme. C’est un formidable travail critique auquel nous nous attelons avec détermination.
C’est avec la même détermination que nous voulons comprendre le monde d’aujourd’hui, les mutations sociales, les évolutions politiques, les changements dans les mentalités et dans les mœurs. Que nous voulons saisir les grands défis du siècle commençant, pour tenter de les relever à travers la novation et l’innovation de la pensée politique de tradition communiste.
Je l’ai dit, nous avons eu la prétention de faire de la politique en scientifiques. Nous en sommes revenus. Peut-être pas tous, peut-être pas tout à fait, mais la pente est là. Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner toute rigueur dans l’appréhension du monde et faire table rase de deux siècles d’expérience pratique et théorique. Nous ne partons pas de zéro. Mais les enjeux de notre époque, plus encore que les échecs du passé, exigent non pas seulement une révision mais une vision nouvelle qui fraye la voix à une transformation sociale progressiste.
La Fondation Gabriel Péri travaille à l’organisation de colloques - le premier au début de l’année prochaine -, de séminaires, de tables rondes, de publications - nous aurons une lettre mensuelle, une revue trimestrielle et bien sûr un site Internet. Nous allons encourager les recherches individuelles, notamment des étudiants et des jeunes chercheurs, et les recherches collectives dans le champ que nous couvrons.
Nous concevons la fondation comme un lieu ouvert, un espace de confrontation d’idées, pacifique et fructueux. Max Weber opposait à l’éthique de la conviction - synonyme pour lui de radicalité - l’éthique de la responsabilité ou le service de l’État. Tout au contraire, j’estime qu’il y a entre elles une dialectique. Mieux : qu’elles se confondent. Car de quelle responsabilité pourrait-il s’agir qui ne s’appuierait pas sur une conviction assumée et transparente ? Et quelle conviction ignorerait la responsabilité pour demeurer dans la rhétorique et l’agitation stérile ?
C’est cette dialectique, laquelle, soit dit en passant m’inspirait hier comme dirigeant et m’inspire aujourd’hui comme homme politique, qui servira de fil conducteur aux travaux de la Fondation Gabriel Péri. Pour le plus grand bien je l’espère de la politique, c’est-à-dire de notre démocratie.

