Discours de clôture
par Alain Obadia
Membre du conseil économique et social, vice-président de la fondation gabriel Péri
19 mai 2010
Chers amis
Nos échanges, denses et riches, sont pour la 3ème fois la preuve de l’utilité absolue de la tenue régulière des colloques que la Fondation Gabriel Péri et le Parti de l’indépendance et du travail du Sénégal ont initiés ensemble depuis 2005.
Nous avons, durant ces deux jours, réfléchi et débattu de « la crise globale et de l’Afrique » en mettant en perspective la nécessité des transformations profondes que cette crise appelle dans tous les domaines.
De ce point de vue, les différentes interventions qui ont marqué nos travaux sont éloquentes.
Evidemment, il n’est pas question pour moi de tenter de reprendre, ni même de résumer, nos deux jours de débat.
Beaucoup plus modestement (et de manière plus réaliste) je veux juste en souligner 4 idées forces.
1. Les peuples ne sont pas responsables de la crise. Ils ne doivent pas la payer !
De très nombreuses interventions ont traité les questions à partir de problèmes concrets. Mais toutes ont au total illustré cette idée et ont fait la liaison entre les dimensions spécifiques de la crise et sa dimension globale.
Même si la financiarisation est une caractéristique essentielle du capitalisme contemporain, la crise que nous vivons ne se réduit pas à sa dimension financière.
Elle est beaucoup plus profondément la crise du système capitaliste lui-même dont tous les mécanismes démontrent aujourd’hui leur caractère néfaste, nuisible aux peuples de la planète, sur tous les continents (l’intervention du FMI en Europe en est une illustration d’actualité !).
Cette crise globale, inédite, touche tous les aspects de l’activité humaine : crise financière, crise sociale, crise économique, écologique, alimentaire, énergétique, crise politique, tout est lié.
S’agissant de la crise politique, nous avons ce matin abordé les problèmes de la corruption, du népotisme de l’autoritarisme montant, et même dans certaines situations de la dictature.
Au cœur des contradictions aujourd’hui à l’œuvre, au cœur des turbulences que vivent les peuples, -dans les particularités de leurs situations spécifiques- nous trouvons le mécanisme fondamental de l’exploitation de la force de travail [et donc la tendance systématique à tirer les revenus et les garanties sociales vers le bas (développement de l’économie informelle, révision du code du travail au Sénégal etc.)]. Nous trouvons aussi la malfaisance de l’argent-capital avec les exigences de profit qui pèsent sur toutes les activités humaines. (Nous avons abordé le rôle et les agissements des multinationales, des marchés financiers, cela renvoie aussi à la bataille pour l’annulation de la dette des pays pauvres)
Ainsi, travailler les convergences des forces progressistes en Afrique, entre celles d’Afrique et d’Europe et entre celles de toutes les régions du monde pour faire grandir le refus de payer une crise dont les peuples ne sont pas responsables, faire grandir les luttes de résistance et d’alternative sont des tâches essentielles, notamment dans la perspective d’un nouvel ordre mondial, en rupture avec tout néo-colonialisme. Ce nouvel ordre mondial, dont l’urgence est plus grande que jamais est fondé sur une conception alternative du développement liant étroitement le social, l’écologique et la démocratie.
2. Très légitimement, les questions agraires ont occupé une place particulière dans nos travaux.
De nombreux exemples de luttes nous ont été exposés qui sont autant d’illustration des formes de mobilisation par lesquelles les peuples peuvent devenir acteurs.
L’offensive des multinationales pour accaparer le foncier a été soulignée dans sa gravité.
Cela marque l’importance de la bataille à mener pour revenir aux fondamentaux de l’activité humaine.
Alors que la crise alimentaire reste une réalité dramatique, le détournement des capacités productives vers le marché mondial au détriment de l’alimentation de la population et encore plus l’utilisation des terres pour la production d’agro-carburants pour les pays du Nord sont une hérésie !
Le nouveau modèle de développement pour lequel nous nous battons se fixe pour objectifs prioritaires de permettre aux paysans de rester sur leurs terres en vivant de leur travail et aux habitants des villes d’avoir les revenus suffisants –grâce à leur travail là aussi- pour pouvoir se nourrir ! Nous voulons briser le cercle vicieux de l’appauvrissement des peuples !
L’existence de droits de douane pour protéger cette agriculture là n’est pas à condamner, bien au contraire !
Seuls peuvent s’en plaindre les multinationales et les spéculateurs mais c’est justement eux qui sont à l’origine des principaux problèmes que rencontre l’humanité aujourd’hui !
3.Le point réalisé à propos des luttes sociales et syndicales a permis de montrer que les travailleurs salariés ne sont pas en reste dans l’expression de leur refus de l’exploitation et dans leur volonté d’action.
Certains intervenants ont parlé de renouveau des luttes syndicales en Afrique tout en soulignant les contradictions qui marquent le réel.
Car les analyses avancées par les militants syndicaux à cette tribune sont caractérisées tout à la fois par la combativité mais aussi par la lucidité à propos des difficultés qu’ils rencontrent dans l’affrontement avec le capital, avec les multinationales dont l’influence est, nous le savons déterminante, avec les gouvernements et certaines institutions internationales (FMI, OMC…) au service de cette domination (qui est y compris idéologique..)
Ces difficultés traduisent d’ailleurs, cela a également été dit, une crise du syndicalisme dont nous ne sommes pas encore sortis.
Je veux reprendre ici quelqu’un des thèmes évoqués dans le débat qui marquent le quotidien du combat syndical :
- la bataille pour faire respecter les conventions de l’OIT, les droits des salariés comme ceux des migrants
- la lutte contre le développement de l’économie informelle à tous les niveaux
- la nécessité impérieuse de renforcer les structures syndicales et le militantisme et de trouver le contact avec les jeunes
- la nécessité absolue de l’unité syndicale pour la lutte mais aussi de la solidarité syndicale internationale
- la nécessité de lier les luttes revendicatives de résistance et de faire avancer –dans des rapports d’indépendance- l’impératif de réformes structurelles à contenu progressiste
- la nécessité d’établir des alliances avec d’autres secteurs de la société.
Marquer des points sur ces différents fronts contribue à faire avancer la lutte contre la crise globale et à hâter l’émergence de dépassements progressistes.
4.Nos débats de cet après-midi concernant l’alternative politique touchent évidemment au nœud de la question.
Bien sûr, compte tenu de notre diversité, signe de la réussite de notre initiative, nous ne pouvons déterminer « une » stratégie politique unifiée.
Et puis nous agissons chacun dans une particulière.
En même temps des axes forts nous réunissent qui sont ressorti de nos débats.
En premier lieu, la lucidité sur les responsables de la crise et donc sur les mécanismes qu’il faut remettre en cause : ceux du capital.
En deuxième lieu, la nécessité de ne pas se résigner à l’exploitation et aux rapports de domination qui accablent les peuples.
Et puis, l’idée que l’objectif des politiques à mener c’est le progrès humain dans toutes ses dimensions du social à l’écologique.
Et puis la conviction que c’est par la solidarité, la coopération et la démocratie la plus poussée que l’on pourra surmonter les défis multiples auxquels l’humanité doit faire face ; que c’est par la politique et non par le recours à la force que l’on peut trouver une vraie solution aux conflits.
Biens communs de l’humanité, biens et services publics, éducation, santé pour tous, information libérée, réformes radicales font partie de nos mots-clés.
Bref, nous avons un socle solide de valeurs communes.
Chers amis,
A cette étape de mon intervention, permettez-moi de souligner l’importance de l’élargissement de la participation qui marque notre 3ème colloque.
Cet élargissement est tout d’abord géographique. Nous sommes heureux d’avoir pu compter parmi nous nos amis du Ghana, du Kenya, du Nigéria, de l’Ouganda, et de la Tanzanie.
Au plan européen, nous nous félicitons du partenariat que nous avons pu nouer avec nos amis de la Fondation Rosa Luxembourg de la République fédérale d’Allemagne.
Plus globalement au-delà des partis politiques et fondations qui ont commencé à structurer le réseau que nous formons, nous avons bénéficié d’une présence importante du mouvement social et syndical du milieu urbain comme du milieu rural.
C’est de bonne augure
Je veux dire également que si nos colloques sont une excellente chose et doivent conserver leur caractère régulier, nous devons avoir le souci d’élever encore le niveau de notre travail.
Par exemple en développant des initiatives plus ancrées dans les réalités de terrain et nous permettant de structurer un projet plus « permanent ».
Trois exemples pour illustrer ce propos :
- Le colloque des doctorants au mois de janvier dernier tenu à l’Université Cheikh Anta Diop.
- L’initiative du Cidefe, le 20 mai, d’une journée d’étude autours de la question du pouvoir local.
- L’appel « campagnes du monde, grande cause mondiale » auquel il nous faut donner le plus de résonnance possible.
D’autres propositions ont été avancées dans nos débats, certaines sont urgentes. Il nous faut les examiner et voir quelle suite il est possible de leur donner.
Enfin, Je ne voudrais pas conclure cette intervention sans remercier celles et ceux sans qui cette initiative n’aurait pas été possible.
Les organisations tout d’abord :
- Le PIT du Sénégal. Ce qui me donne l’occasion d’un remerciement tout particulier à Ahmat Dansoko qui, au delà de ses éminentes fonctions et du rôle très éminent lui aussi qu’il joue au Sénégal et en Afrique, est en quelque sorte notre trait d’union puisqu’il est membre du Conseil d’Administration de la Fondation Gabriel Péri.
- La fondation Rosa Luxembourg
- L’AFASPA
- La revue « Recherches internationales »
- Le Laboratoire LERPSCAM de l’Université Cheikh Anta Diop. Je veux souligner que c’était le laboratoire de Sémou Paté Gueye à qui je veux rendre à mon tour l’immense hommage qu’il mérite.
Et puis, au-delà des organisations, il y a des personnes.
- Le comité d’organisation du PIT c’est-à-dire Maguette Thiam, Mansour Sy, Semba Sy, Ousmanr Gueye et celles et ceux qui ont été à pied d’œuvre depuis des mois.
- Chrystel Le Moing qui est notre tour de contrôle avec la compétence, l’efficacité et la gentillesse qu’on lui connait
- Michel Maso le Directeur Général de la Fondation Gabriel Péri
- Le staff technique, les interprètes et le personnel de l’établissement qui nous a accueillis.
Chers amis,
Nous arrivons donc au terme d’un colloque qui nous permettra de mieux comprendre le réel pour mieux le transformer et qui, grâce à nos échanges nous permettra de hausser le niveau de nos convergences et de notre travail commun.
Comme nous l’avons dit, ce colloque appelle d’autres initiatives, j’en ai cité quelques unes.
Eh bien, ces initiatives et toutes celles qui viendront s’y ajouter, menons les ensemble et ensemble assurons leur succès.
