Discours au colloque « Les perspectives de paix au Proche-Orient »
par Robert Hue
Président de la fondation Gabriel Péri, sénateur-Maire du Val d’Oise, vice-président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, ancien secrétaire national du Parti communiste français.
Allocution prononcée à l’ouverture du colloque sur le Moyen-Orient du 19 avril 2006.
Mesdames, Messieurs, Cher(è)s ami(e)s,
Merci de votre présence à ce colloque organisé par l’IRIS et la fondation Gabriel Péri. Merci, tout particulièrement, à nos amis Palestiniens et Israéliens, qui nous font l’amitié de leur présence. C’est au rôle de l’Europe et de la France dans la résolution du conflit au Proche-Orient que je limiterai mon intervention. Bien entendu vous comprendrez que ce propos a été rédigé avant les événements que nous connaissons depuis ces dernières 48 heures. Plus que jamais ce que je m’apprête à vous dire prend donc tout son sens. Plus que jamais nous devons travailler ensemble à de nouvelles perspectives pour la région en refusant la violence des attentats et de la répression qui peut s’abattre à tout moment sur les populations.
Après plus de 50 années de conflit, les populations palestiniennes et israéliennes sont épuisées. Une lassitude dont ont témoigné, me semble-t-il, les récentes élections législatives. En Palestine, où la victoire du Hamas révèle, d’une certaine façon, l’exaspération populaire face à la violence de l’occupation et aux conséquences sociales et économiques du conflit. Cette exaspération est, la conséquence de la politique israélienne du fait accompli, de la répression et des brimades, de la colonisation intensive et de la construction du mur. Il y a aussi des raisons politiques internes, l’expression d’exigences démocratiques dont les dirigeants de l’Autorité palestinienne, j’en suis convaincu, tirent les enseignements. Il reste que nous ne saurions demeurer de simples observateurs de la percée d’un mouvement islamiste déclaré et radical en Palestine.
Un même besoin de tourner la page a, me semble-t-il, prédominé lors des élections à la Knesset. La victoire de Kadima peut être interprétée comme le souhait de sortir de l’affrontement, de régler la question des frontières, même si c’est dans le repli et l’ignorance d’un partenaire palestinien. En même temps, le succès relatif de la gauche, montre qu’une partie importante du peuple israélien veut voir l’Etat concentrer aussi ses efforts sur la crise économique et sociale qui frappe le pays.
Tout cela manifeste des évolutions en profondeur de la société israélienne. On aurait tort de les ignorer.
Il y a donc urgence à travailler à une perspective, sous le signe de la négociation entre Israéliens et Palestiniens et sous le regard vigilant de la communauté internationale. L’arrivée au pouvoir du Hamas, qui rejette encore l’arrêt de la violence et la reconnaissance de l’Etat d’Israël, permet à Ehud Olmert de repousser tous contacts avec le cabinet palestinien aussi bien qu’avec le président Mahmoud Abbas. Le risque d’une reprise de la violence demeure donc permanent.
C’est pourquoi la communauté internationale doit s’investir pleinement pour un retour au dialogue. D’autant plus qu’existent les conditions politiques, sociales et morales de ce retour au dialogue, en même temps qu’elles cohabitent, en Israël, avec l’illusion d’une solution unilatérale et, en Palestine, avec un volontarisme radical du nouveau pouvoir, lequel a déjà trouvé ses limites.
L’Europe, et la France dans l’Europe ont, au sein de la communauté internationale et tout particulièrement comme interlocuteurs privilégiés membre du quartette, le devoir d’assumer leur responsabilité au service d’une solution politique au Proche-orient.
Il faut donc réactiver les voies d’une telle solution.
La feuille de route signée en 2002, au lendemain de l’investiture de Mahmoud Abbas, constitue, à ce stade, le point de repère pour toutes nouvelles négociations. Elle s’appuie sur les résolutions 242 et 338 des Nations Unies condamnant comme illégale l’acquisition des territoires palestiniens par la force. Elle préconise un arrêt des violences palestiniennes et le démantèlement des colonies par Israël. Dans un deuxième temps, elle propose la création et la reconnaissance d’un Etat palestinien provisoire dans des frontières provisoires. Enfin, elle propose d’officialiser, lors d’une conférence internationale, la reconnaissance de l’Etat palestinien dans les frontières de 1967.
Le quartette confère aux Etats-Unis, à l’UE, à l’ONU et à la Russie un rôle majeur dans sa mise en œuvre. Et la reconnaissance du droit à un Etat palestinien par le Président Bush, en accord avec la résolution 1397 du conseil de sécurité de l’ONU, constitue un changement majeur sur lequel s’appuyer pour accélérer les négociations.
Or, force est de constater que le quartette n’a pas empêché le retard important qu’a pris le calendrier de sortie de crise. Il est vrai qu’Ariel Sharon n’a rien fait pour crédibiliser la feuille de route puisqu’il n’a reconnu de fait qu’un seul membre du quartette, les Etats-Unis, et qu’il a posé une série de conditions à sa réalisation.
En dépit des obstacles, des acteurs politiques n’ont pas renoncé à retrouver les chemins d’une paix possible. La plus importante des initiatives dans ce sens, celle qui constitue une contribution majeure aux négociations à venir, réside dans le document qu’on désigne sous le nom d’« accords de Genève », signé en 2003. Nés de la détermination à mettre un terme aux affrontements et à vivre ensemble, côte à côte, "deux peuples dans deux Etats", ces accords proposent une réconciliation historique en allant dans le sens d’un règlement global du conflit ; en avançant des solutions là ou les précédentes négociations ont achoppé. Ils intègrent la question si sensible de Jérusalem, qui constituerait une ville et deux capitales distinctes. L’épineuse question des réfugiés trouverait sa solution dans une indemnisation ou un retour dans la nouvelle Palestine.
Mais, si les sociétés civiles semblent prêtes pour la paix, les gouvernements en présence tardent à s’y rallier.
L’Europe et la France, par la connaissance profonde qu’elles ont de la question, sont appelées à peser sur ces gouvernements, à jouer un rôle pour permettre la reprise du dialogue et des négociations.
Je plaide donc pour une politique active et audacieuse de l’Union Européenne, et de la France dans l’Union. L’UE assure vouloir s’affirmer dans un monde multipolaire. Elle prône une politique de sécurité commune et des accords de partenariat avec les pays extérieurs. Encore faut-il qu’une volonté politique forte donne consistance à ces engagements, notamment en ce qui concerne la résolution des conflits. Sur la question du Proche-Orient, elle doit s’émanciper des Etats-Unis et s’affirmer comme interlocuteur incontournable qui propose des solutions originales et viables.
Depuis l’ouverture du processus de paix à la conférence de Madrid en 1991, l’Union Européenne s’est davantage tenue en observatrice qu’en actrice au Proche-Orient. Elle n’a pas vraiment pesé sur les diverses conférences internationales. Celles-ci se sont déroulées sous la supervision exclusive des Etats-Unis, ce qui dans les fait a conduit à l’échec. Le poids des Etats-Unis doit nécessairement être contrebalancé. Il faut donc repenser la politique de l’Union au Proche-Orient.
Pour plusieurs raisons.
D’abord le Proche-Orient est un enjeu stratégique. La stabilité politique dans cette partie du monde où l’Union Européenne est fortement engagée, en dépend, ainsi que la sécurité du vieux continent lui-même. Sur son territoire vivent, en effet, des populations directement concernées par le drame israélo-palestinien. Il est donc naturel et impératif que l’Union Européenne se considère et soit considérée comme un partenaire à part entière du processus de paix.
L’Europe a par ailleurs des relations économiques et commerciales anciennes avec le Proche-Orient et avec Israël, dont elle est le premier partenaire commercial. Elle est le bailleur de fonds le plus important de l’Autorité palestinienne, et donc un acteur économique clé pour la survie des Territoires. Mais elle ne peut se contenter de n’être qu’un soutien technique et financier.
Un rééquilibrage s’avère donc indispensable entre le rôle économique conséquent de l’Union Européenne et son rôle politique, teinté de frilosité vis-à-vis des Etats-Unis et d’un certain laisser-faire à l’égard d’Israël.
Il faut agir contre ce que j’appellerai « l’inertie politique » de Bruxelles et de la France.
L’ancien gouvernement israélien d’Ariel Sharon souhaitait décourager l’Europe de toute initiative pour une paix juste au Proche-Orient. Les positions européennes étaient jugées déséquilibrées, et systématiquement pro-arabes.
Dans ce contexte, l’Union a cherché à modifier ses positions à l’égard d’Israël, par exemple en renonçant à la publication, en décembre 2005, du rapport sur la colonisation de Jerusalem-Est. Javier Solana s’en est expliqué en estimant qu’une telle publication pouvait compromettre l’influence de l’Europe sur Israël. Les diplomates européens auteurs du rapport en ont été indignés. Ils y ont vu une caution à la politique du fait accompli menée par Israël.
J’estime que le conseil européen doit, au contraire, prendre toutes ses responsabilités pour l’exécution de la feuille de route.
La condition sine qua none d’un retour au dialogue est, en premier lieu, l’arrêt des violences des deux côtés. L’engrenage en est tel qu’on ne peut en imaginer l’arrêt d’un seul coup, et ce d’une côté comme de l’autre. Mais faut-il que tout processus de paix soit l’otage d’extrémistes des deux bords ?
Les négociations feront perdre tout crédit à la violence.
L’avenir de ces processus appartient en premier lieu aux sociétés palestinienne et israélienne. Nous savons que l’un des éléments déterminants tient au sentiment de sécurité qu’éprouve, ou non, la société israélienne. De même, nul ne croira, en Palestine, à l’aboutissement des efforts de paix, quels qu’ils soient, si les raids sauvages de l’armée israélienne se poursuivent ; si les entraves à la circulation ne sont pas levées, si les droits légitimes du peuple palestinien à un Etat viable ne sont pas effectivement reconnus.
Bref, on ne peut tout remettre à l’après cessez- le- feu total, mais on ne peut rien envisager de solide sans ce même cessez-le-feu.
L’Europe, et a fortiori la France, ne doit craindre ni de dénoncer l’unilatéralisme israélien, car il ne permettra pas l’édification d’un Etat palestinien indépendant et souverain et ne garantira pas la continuité territoriale en Palestine, ni de faire pression sur l’équipe gouvernementale du Hamas pour que soit mis fin aux attentats et agressions contre les civils en territoire Israélien. Le honteux mur dit de « sécurité », qui voudrait faire de la colonisation un fait accompli et irréversible, empêcher la continuité territoriale entre la Cisjordanie et Gaza et clore définitivement le dossier de Jérusalem, n’aboutit pas seulement à renforcer la ghettoïsation des Palestiniens : il emprisonne aussi les consciences israéliennes.
Celles-ci cheminent peu à peu. Et, dans la longue marche vers le retour au dialogue, la France et l’Europe trouveront dans la gauche israélienne, chez tous les pacifistes israéliens, des alliés de taille.
Il y a enfin la question de l’aide financière à l’Autorité Palestinienne. L’Union européenne veut la suspendre pour contraindre le Hamas à assouplir ses positions
En s’alignant sur Washington l’Europe commet une faute. La suspension de l’aide risque de placer la Palestine en état de faillite si les salaires des fonctionnaires -environ 118 millions de dollars- ne sont pas versés.
Tout en ayant le souci d’amener à la raison les dirigeants élus du Hamas, la France doit peser pour que l’Europe n’inflige pas à la population palestinienne une punition collective, sans certitude, bien au contraire, que l’opinion abandonne le Hamas. La France doit travailler à ce que l’Europe assure le plus rapidement possible le transfert des fonds par la voie des circuits financiers sécurisés dirigés par le président Mahmoud Abbas et son équipe. De même, l’Europe doit convaincre Israël de verser les millions de dollars de taxes qu’il a gelé et qui reviennent légalement à l’Autorité palestinienne. Sinon, les islamistes se tourneront d’avantage vers les forces les plus radicales du monde arabo-islamique.
Question de principe, question d’humanité : le peuple palestinien ne saurait être pris en otage !
La France et l’UE doivent, en ce sens, réaffirmer leur soutien au président de l’Autorité palestinienne comme interlocuteur central, face au Hamas, pour contraindre celui-ci à assumer ses responsabilités : reconnaître Israël, rester fidèles aux accords passés et renoncer au terrorisme.
Enfin, je pense que la France pourrait être à l’initiative d’une conférence multilatérale avec d’autres pays européens (l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Espagne et la Russie) pour relancer la feuille de route et remettre la communauté internationale au cœur des négociations.
Une telle conférence pourrait envisager, entre autres questions, le statut de Jérusalem Est comme capitale d’un état palestinien, le droit au retour des réfugiés, les nouveaux projets - en termes de développement des territoires et de services publics notamment - que l’Union européenne pourrait soutenir en Palestine et en Israël.
Mesdames, Messieurs,
Cher(è)s ami(e)s,
J’ai eu l’honneur de débuter les travaux de notre colloque. Je viens d’exposer devant vous ce que pourraient être, selon moi, les axes forts d’un engagement renouvelé et résolu de l’Europe et de la France en faveur de la paix au Proche Orient, et d’une égale dignité et souveraineté des peuples israéliens et palestiniens. Tous cela est soumis maintenant à votre appréciation, de même que les propos que tiendront après moi nos invités.
Je forme le vœu que cette journée de travail soit utile au service de nos objectifs communs.
Je vous remercie de votre attention.
