Des mutations anthropologiques toujours en attente de formulations politiques
par Francette Lazard
Historienne
21 novembre 2009
La discussion d’aujourd’hui m’incite à mettre en exergue cette remarque d’Umberto Eco dans un interview au JDD dimanche dernier : « Autrefois, j’étais indécis, à présent je n’en suis plus si sûr »…
1. Lucidité et illusion.
Les uns et les autres dans ce colloque nous pouvons apprécier, avec le recul du temps, la part de lucidité et la part d’illusion que nous avons portées, dans la diversité de nos engagements, de nos responsabilités, de nos activités.
Je m’exprime ici à partir des expériences et des réflexions liées à une activité militante exercée dans la durée d’une vie, avec des responsabilités dans la direction du PCF durant quatre décennies…Depuis mon adhésion à l’adolescence et mes études d’histoire, jusqu’à mon statut actuel, je garde une même motivation, puisée naguère dans la lecture du Manifeste communiste : celle d’une possible « intelligence révolutionnaire du réel ».
Cette motivation sera le fil conducteur de mon investissement au sein de la section économique du PCF dans les années 60, puis dans la presse communiste dans les années 70. Elle s’exprime dans l’ambition que propose en 1979 l’acte fondateur de l’Institut de Recherches Marxistes : « comprendre les années 80 ».
Évidemment, nous n’avons pas anticipé le choc de 1989 !
L’évènement bouscule toujours les prévisions. Sa relation avec le travail profond des contradictions du réel, dans ses processus de longue durée, n’est jamais transparente d’emblée. Elle cristallise toute la complexité des moments fondateurs d’une époque. Le télescopage des situations, des capacité d’initiative des individus, des forces sociales, des peuples, des partis et de leurs dirigeants produit toujours de l’inattendu. Cela nous incite à la modestie dans notre prétention de lucidité et dans la nécessaire prise de responsabilité. « Et pourtant nous nous sommes aventurés car le résultat espéré étouffait la crainte du péril probable », (cf Shakespaere in Henri V).
Même le recul du temps, qui éclaire à postériori le cours de l’événement, ne dévoile pas si facilement ses ressorts. L’évolution des discours de célébration des anniversaires est très révélatrice. Les dix ans de la chute du Mur ont résonné des doctes discours sur le triomphe historique du libéralisme. Les « 20 ans » sont marqués par la crise du capitalisme et ses effets ravageurs et donc par la montée des interrogations sur la pérennité du système - qui l’aurait prédit il y a dix ans ? Et que seront les « 30 ans » ? Pourra-t-on par exemple, dans 10 ans, faire, comme aujourd’hui, l’impasse sur l’appréciation du devenir singulier du Parti communisme chinois, et donc de la Chine, si essentielle dans la marche du monde ?
A chacun de nous donc de se re-situer dans l’évènement d’hier, et de formuler le mouvement de sa réflexion.
« Fin du soviétisme, fin du communisme ? », « fin du mur, fin de siècle ? »…Les thèmes soumis à nos débats de cet après-midi invitent à ce difficile exercice d’articulation d’un évènement majeur, qui bouscule tout, et du temps long où peuvent se décrypter les tendances lourdes de l’histoire.
Sur le « choc » du Mur, permettez moi une anecdote personnelle.
Ce jour là, le 9 novembre, j’étais… à Moscou, dans le bureau d’un secrétaire du PCUS, collaborateur direct de Gorbatchev. En ma qualité de dirigeante du PCF, j’avais proposé d’écrire, avec mon homologue soviétique et avec un dirigeant de la social-démocratie allemande lui aussi chargé des questions idéologiques , un livre sur les enjeux de la période et sur les conclusions politico-stragégiques qu’en tiraient les grandes composantes du mouvement ouvrier européen. Autrement dit, un nouveau type de confrontation, par delà les déchirures de l’histoire. Le projet était bien lancé, entre Medvediev, Egon Bahr et moi, autour de cinq questions que j’avais suggérées. Chacun devait y répondre par écrit pour le printemps 1990. Sans modestie, je dirais que la relecture de ces questions, vingt ans après, n’est pas sans intérêt rétrospectif. Je citerai par exemple la cinquième. Évoquant les grandes mutations en cours des rapports des hommes entre eux et avec la nature, je demandais : « comment faire prévaloir un nouveau type de développement et d’intervention des hommes, pour une nouvelle efficacité sociale, vers une nouvelle civilisation ? ».
Le projet fût évidemment balayé par l’évènement. Je décidais de mettre en forme mes réponses et de les publier de mon côté. Ce livre, que j’intitulais « la révolution inattendue » sortait juste des presses… quand survient le putsch d’août 1991 ! Il est donc exclu d’en changer une ligne, mais il passe, tel quel, l’épreuve de l’événement, et va se diffuser avant et après la fin de l’URSS en décembre 91. Je me permets d’en citer le fil conducteur, la 4e de couverture : « l’origine de la dislocation de l’Est est à chercher dans l’émergence d’enjeux de portée révolutionnaire inédits, impliquant l’humanité tout entière. Le socialisme étatique se brise sous l’exigence grandissante de nouveaux rapports humains. Le capitalisme s’adapte en régentant un monde qu’il ravage. Le profil inattendu d’une révolution fondée sur la nécessité nouvelle de l’intervention créatrice des hommes se dessine »
Ce colloque incite chacun de nous, bien sûr, à se remémorer ses analyses et choix d’hier, pour mieux réfléchir et choisir au présent… J’étais dans les années 80 convaincue de la nécessité de bien appréhender la portée anthropologique des mutations du monde pour formuler, à la hauteur de leur enjeu historique, l’ambition d’émancipation qui motive l’engagement communiste. Je le suis plus que jamais !
Je tiens d’autant plus à cette approche qu’elle n’allait pas de soi, et est loin d’être encore acquise 20 ans après. Ce fil conducteur qui trame les chapitres de ma « révolution inattendue » me permet, dans l’intensité des évènements, de saisir en quoi l’échec du soviétisme incite à une exploration inédite des voies du dépassement du capitalisme, face aux défis de l’an 2000 qui approche...
A cette époque charnière des années 80/90, les textes du PCF, ses résolutions de congrès mettaient l’accent sur ces nouveaux enjeux, pour fonder un double refus : la crispation sur un "modèle" identitaire révolu, et le renoncement social-démocrate. Je m’y retrouvais.
Mais il y a les textes… et les pratiques. Dans le vif des combats politiques perdurent les vieux réflexes, formés dans la longue durée, figés dans la pesanteur des structures de direction, des cultures militantes.
Le poids de ces réflexes est d’autant plus lourd que le dessin d’une autre perspective est encore dans l’abstraction, le virtuel, le flou.…Dans le fracas des tourbillons imprévus et la violence des affrontements politiques, l’habitude rassure, et prime !
Un interlocuteur me le dira sans prendre de gants en commentant mon livre : « vos propos sont intéressants », dit-il, « mais d’où vous écrivez, vous êtes inaudible ». J’ai sans aucun doute sous-estimé à l’époque le poids des pesanteurs, des tâtonnements, des blocages identitaires qui rythmèrent ces années d’échecs.
Mais franchement, ne voit-on pas mieux aujourd’hui à quelle hauteur se situait la barre des réponses novatrices nécessaires ? S’il avait suffi d’opposer « modernité » et « démocratie » aux scléroses héritées de la stalinisation, tout aurait été bien plus simple ! Cette illusion marque aujourd’hui les limites et la crise des social-démocraties. Mais « comment promouvoir un plein développement des capacités d’intervention des hommes comme moteur, non seulement d’égalité et de justice, mais aussi d’efficacité sociale ? » Vingt ans après la chute du Mur, nulle part au monde, les réponses n’ont pris forme politique.
Or, et ce sera mon deuxième point, c’est bien, en ce 21e siècle, l’enjeu historique de l’élaboration concrète du commun, à l’échelle de l’humanité qui vient concrètement à l’ordre du jour. Autrement dit, du communisme, sans fétichisme de mots.
2. Quand l’utopie devient urgence de civilisation.
Je n’évoque pas ici l’utopie du rêve qui donne sens et perspective à l’action.. Je parle d’urgence de civilisation, du local au mondial, pour chacun et pour l’humanité. Nous sommes à moins d’un mois de Copenhague. Cette semaine, le sommet de la FAO s’est conclu dans l’impuissance. De nouvelles bulles spéculatives sont déjà en formation.
Notre monde, devenu village, fonce dans le brouillard, avec ses outils libérateurs de formidables possibles et ses violentes déchirures qui peuvent engendrer des monstres destructeurs. Sur des dizaines de kilomètres, des « murs » réels s’allongent dans tous les continents. Des murs virtuels se multiplient.
Chacun se pose la question. Comment ne pas s’y fracasser, comment ouvrir des brèches, bifurquer, dégager de nouveaux chemins ? Autrement dit, comment révolutionner le cours du monde ?
Ce matin, Mickaël Löwy nous rappelait la conception de la révolution formulée dans les années 30 par Walter Benjamin : non pas une avant garde dans une locomotive, mais avec les autres dans le train, tirant le signal d’alarme pour stopper avant l’abîme.
Certes. Mais l’abime est toujours là, et il s’élargit ! Faute de perspectives nouvelles, comment l’éviterait-on ? La force gagnée dans chaque progrès conquis peut ouvrir une piste hors des impasses des contradictions du capital. 20 ans après la chute du Mur, bien des idées ont muri, bien des expériences de luttes se sont accumulées, mais le chemin n’est pas encore trouvé. La mise en cohérence d’une pensée de l’émancipation et d’une politique qui permette d’avancer concrètement, maintenant, se cherche partout. Elle sera crédible si elle se situe bien à la hauteur des grandes mutations de ce siècle.
Cela appelle, selon moi, d’approfondir les confrontations sur deux groupes de questions essentielles que je ne fais ici que pointer.
a) Fin de cycle ?
La discussion de ce matin a cherché à caractériser le cycle historique que clôt la chute du Mur, en ce que chacun s’accorde maintenant à désigner comme le « court 20e siècle ».
Stalinisme, soviétisme, bolchevisme, communisme politique et social-démocratie : il ne s’agit évidement pas d’escamoter la singularité des réalités que recouvrent ces notions, si lourdes d’une histoire qui s’enracine dans celle du mouvement ouvrier et fait corps avec celle de la révolution industrielle elle même.
Le capitalisme s’y est modelé entre les 17et 19e siècle, à partir de l’Ouest européen. Il a bousculé le monde, mutilant dans le carcan de ses lois et de ses contradictions la notion même de progrès. Il impose son rythme brutal et toujours accéléré d’un mode de croissance de la productivité du travail fondé sur l’exploitation et la domination de la nature et des hommes. Le mouvement ouvrier, dans toutes ses composantes - socialiste, social-démocrate, communiste, bolchevique…- pense la libération humaine comme un horizon d’espoir, avec sa part d’utopie. Aux partis qui le représentent en politique d’apporter la conscience des nécessités historiques dans le combat de classe, et de se saisir du pouvoir d’État pour les faire prévaloir. Dans le cadre de ces conceptions séculaires, biens des acquis ont été conquis, qui marquent le 20e siècle. Mais on ne saute pas par dessus les contradictions. Le volontarisme despotique a produit des errements tragiques. Les rigidités de l’étatisme bureaucratique ont conduit à la stagnation avec ses dégénérescences, au moment où s’amorçait le basculement d’une nouvelle séquence de l’histoire. Les horizons d’émancipation se seraient-ils fermés ?
Je pense que c’est à cette échelle de temps et de problèmes qu’il faut se référer pour penser l’échec et commencer à élaborer la suite de cette histoire.
Car l’ère, trois fois séculaire, de la révolution industrielle est terminée. Une révolution d’encore plus grande portée anthropologique est à l’œuvre à l’échelle d’un monde déchiré par la crise systémique du capital. Les pays dits émergents où se prolonge encore la révolution industrielle y sont désormais aussi confrontés.
Révolution informationnelle, cognitive, ou autre notion, le débat est ouvert. Sa réalité s’impose, avec les nouveaux défis historiques qu’elle porte.
Ils sont à l’échelle de l’histoire humaine. Chacun sait ici que depuis l’aube des sociétés de classe, l’essor des civilisations, de l’efficacité sociale, se sont fondés sur le perfectionnement des systèmes d’exploitation et de domination. Désormais, cela ne marche plus. Les ravages et les gaspillages inouïs de la crise systémique actuelle en sont le révélateur. Ils mettent en péril le devenir de l’humanité. Or, avec la révolution informationnelle, un nouveau critère d’efficacité se profile dans la durée de l’histoire. Celui de l’essor des capacités les plus créatives d’individus formés et informés, maitrisant les finalités de leur travail et de leur vie. Non plus le progrès par la domination donc, mais l’efficacité par l’émancipation.
Certes le capital multiplie avec une rapacité tenace les adaptations ou les fuites en avant qui préservent et élargissent encore ses gisements de profits accumulés.
Mais les impératifs d’efficacité, de justice, de solidarité et de liberté ne peuvent plus se dissocier, voire s’opposer. C’est sans précédent !
D’énormes dépenses pour les hommes, la recherche, la formation etc. deviennent nécessaires. Face aux tentatives de les marchandiser, des idées nouvelles cheminent, au fil des combats pour préserver les acquis, conjuguer les aspiration des individus et leurs biens communs.
Il n’y a, au seuil de cette ère nouvelle, ni retour en arrière, ni statu quo possible.
b) Une résonnance nouvelle
Mais le chantier est à peine entrouvert. Ce point pour notre discussion découle du précédent. Les tentations au renoncement ou à la nostalgie des cohérences perdues, les tâtonnements se comprennent à l’aune de cette difficulté. J’y insiste non pour nourrir un quelconque fatalisme, ou une indulgence hors de saison pour les replis, les sectarismes ou les opportunismes que l’on constate. Ni pour partir à la recherche de raccourcis, de nouveaux modèles ou de nouveaux héros quand ici ou là des dynamiques progressistes s’amorcent et suscitent légitimement la passion et la solidarité.
Je propose cette échelle du changement d’ère où nous sommes pour prendre la mesure des discordances de temps à surmonter : le temps des maturations incontournables des expériences et des idées dans ce maelström, et celui des urgences de civilisation qui n’attendent pas les élaborations fortes et cohérentes qui font encore défaut.
Pour progresser en ce chantier, il est essentiel de bien mettre en relief les points d’appui en construction.
Le plus précieux acquis de la toute récente période est à mes yeux le fait que tous ceux qui s’attèlent à cette tâche se parlent, se confrontent et discutent de par le monde.
Il y a une décennie déjà, la rencontre internationale initiée par Espaces-Marx pour le 150e anniversaire du Manifeste communiste, Espaces Marx avait réuni des chercheurs, des responsables issus de tous les courants du mouvement ouvrier, de toutes les gauches, de tous les progressismes qui s’étaient combattus, dénigrés voire même entretués au cours du 20e siècle. Tous se sont retrouvé là, pour la première fois, avec le sentiment que, après le « court 20e siècle » et ses échecs, il fallait ré-ouvrir le chantier de l’émancipation dans le respect et l’écoute de chacun, dans la diversité des histoires.
Depuis, avec les forums du mouvement altermondialiste et tant et tant de rencontres de tous périmètres, on discute, on cherche le commun, on respecte le différent. C’est un acquis essentiel, vraiment je crois le plus précieux de tous, à consolider absolument…
D’autant que les questions les plus stratégiques font encore blocage. Comment s’en étonner ?
Mais déjà, des idées-force émergent, font sens, motivent.
Ainsi l’idée de biens communs à toute l’humanité, l’air, l’eau, l’énergie, les savoirs, les connaissances, les cultures, la santé etc., à libérer de toute urgence du carcan destructeur de la marchandisation. L’idée de conquêtes démocratiques inédites au cœur des mondes de l’économie et de la finance. Celles de nouveaux critères de gestion favorisant la formation des hommes, le partage des savoirs et des pouvoirs…
Cette recherche du commun pour la promotion de chacun donnera-t-elle une résonance neuve à l’idée communiste ? Quel pari !
Bien des confrontations butent encore sur la question du politique, à re-enraciner du local au mondial dans la complexité des histoires, des nations et des États, des mobilisations sociales, de l’émergence du commun dans la souveraineté citoyenne, des nouveaux modes d’engagements militants et des rapports de force.
En invitant à œuvrer à l’avenir, ce 20e anniversaire incite à explorer avec plus encore de lucidité critique le poids du passé. En fait, plus que jamais, l’un ne va pas sans l’autre !
