Livres
Des « Marx » pour gens pressés
par Arnaud Spire
Philosophe, journaliste, conseiller de la Fondation Gabriel Péri.
avril 2007
L’intérêt manifesté par les éditeurs français pour la pensée de Marx a connu en France bien des hauts et des bas. Bien que nous soyons dans une période de « vaches maigres », c’est-à-dire de rétrécissement du marché des livres de philosophie, au-delà de deux ou trois auteurs comme Luc Ferry, André Comte Sponville et Michel Onfray, le thème idéologique d’un « retour à Marx » ressurgit périodiquement sous forme de réponse à l’« idéologie de la mort de Marx ». Il s’agit non pas tant des grands éditeurs qui ont « déjà donné » dans les années précédentes (le Karl Marx de Jacques Attali chez Fayard, Le Marxisme de Marx par Raymond Aron aux éditions du Fallois), mais de petits éditeurs dynamiques, bien souvent restés indépendants, qui osent une politique éditoriale que ne peuvent plus se permettre les grandes maisons. Seules les collections de poche font exception. « Comment un livre de philosophie peut-il trouver son public et la presse dans le délai de quatre-vingt-dix jours avant retour ? » a déclaré récemment Jean-Paul Enthoven des éditions Grasset. « […] Aujourd’hui, il n’y a pas de place pour la philosophie dans la presse et à la télévision. » Sophie Berlin des éditions Flammarion déclare, quant à elle : « Il n’y a plus à la télévision d’émission qui laisse le temps de parole nécessaire pour parler de philosophie. Toutefois, un bref coup d’œil rétrospectif sur l’année écoulée fait apparaître que la situation est plus nuancée, notamment en ce qui concerne, non pas les textes originaux de Marx et d’Engels (seuls 60 % sont traduits en français !), mais les doxographies portant sur ces deux géants de la pensée.
Contrairement aux réactions jubilatoires à géométrie variable selon les médias, après l’écroulement de l’Union soviétique, le temps des « pavés » sur l’« échec » du marxisme est dépassé. Les lecteurs se vivent comme « pressés » de découvrir une alternative à la souffrance que provoque la société capitaliste à bout de souffle, dans de petits ouvrages de vulgarisation. En voulant répondre au besoin de savoir pourquoi le régime existant d’exploitation et de domination réussit à la fois aussi mal et aussi bien, les éditeurs ont créé un marché émergent : Marx, ses partisans et ses détracteurs reviennent sur la pointe des pieds. Pour le seul deuxième semestre de l’année 2006, plus d’une dizaine de commentaires en français sur Marx sont parus. Il y a certes, de plus en plus de citations isolées de leur contexte, quand elles ne sont pas franchement fausses. Cependant, le changement de paysage intellectuel est « patent » pour la pensée marxiste. Cette floraison éditoriale de type nouveau apparaît comme un épiphénomène à un moment où la pensée de Marx s’est libérée de ses armures doctrinaires. Les éditions La Balustrade ont fait paraître, par exemple, sous la plume de Robert Misik, un Marx pour gens pressés [1] dont le mérite est de montrer que Marx a décrit les absurdités et les étrangetés, bref les maux de l’actuelle société industrielle bien avant notre époque. Le titre choisi nous pose la question de savoir ce qui peut bien « presser » les gens en ce début de IIIe millénaire.
Le consumérisme ? En tant qu’idéologie, il est déjà démodé et ne subsiste que sous la forme de la « civilisation des gadgets ». Il y a quasi consensus sur le fait que, dans toute société, avant de consommer, il faut produire, et qu’un trop grand nombre de gens demeurent exclus de cette ultime version de la « société de consommation ».
L’accélération du progrès technique ? On connaît le bon mot déterministe attribué à Marx : « Donnez-moi le moulin à vent, je vous donnerai le Moyen Âge. » Il est coutumier de le paraphraser ainsi : « Donnez-moi la machine à vapeur, je vous donnerai l’ère industrielle », ou en l’étendant à l’époque contemporaine : « Donnez-moi l’ordinateur, je vous donnerai la mondialisation. » Certes, un tel déterminisme est forcément exagéré, mais, depuis deux ou trois décennies, nous sommes entrés dans un mouvement où l’intégration de l’informationnel, limitée dans la production moderne, prolifère dans la vie quotidienne et explose dans les services. Les « autoroutes de la communication » modifient indéniablement la trajectoire des sociétés industrielles.
La « révolution informatique » est à l’ère actuelle ce que les chemins de fer furent à l’ère industrielle. Et pourtant, de par le monde, des chômeurs par dizaines de millions, le monde du travail dans son ensemble, continuent de souffrir d’une précarité croissante et d’une vulnérabilité généralisée. Cela montre bien que la cybernétique en tant que mutation technique, ne porte pas en elle-même de bouleversement social. Pas plus qu’il n’y a jamais eu de « société de consommation », il n’y a aujourd’hui de « société de l’information ».
L’urgence des changements humains recouverts par de tels concepts inadéquats « presse » les gens. Mais pas plus aujourd’hui qu’hier. Ce qui a changé, c’est que le besoin de comprendre le fonctionnement capitaliste de la planète a grandi en nécessité. L’aliénation humaine y a atteint son apogée. Toutes les maisons d’édition se contentent de proposer des titres sur la mondialisation, la pensée unique et l’« horizon indépassable » du capitalisme. Pourquoi les gens courent-ils ? Cela relève de la logique de l’instant présent de notre époque. On est « pressé » pas seulement au travail, mais d’une manière plus globale. Pourquoi le « gagner du temps » l’emporte-t-il en inefficacité sur le « prendre son temps » alors qu’un changement radical ne serait possible que sur la longue durée et la modification des mentalités ?
L’auteur du Marx pour gens pressés part du constat établi en 2002 par la revue ultralibérale The Economist : « En tant que forme de régime, le communisme est mort. Mais, en tant que système d’idées, son avenir est assuré. » Visiblement, la pensée de Marx n’en finit pas de « revenir ». À chaque fois qu’une utopie meurt, une réinterprétation de l’« horizon » qu’elle promettait voit le jour. Te l serait, selon Robert Misik, au-delà d’« erreurs » discutables, la fécondité du fameux caractère « inachevé » de l’œuvre de Marx. Les notions d’« aliénation » (pour le sujet, déshumanisation de l’homme dans son travail) et de « fétichisme de la marchandise » (du côté de l’objet, masque des rapports sociaux dans lesquels s’effectue la production) éclairent aujourd’hui avec une extrême actualité notre monde : « Marx n’est pas encore dépassable, écrit Robert Misik. Que cela plaise ou non : les circonstances ne s’y prêtent pas encore.Tant qu’il en sera ainsi, on ne cessera de redécouvrir Marx. » D’un point de vue marxiste, la « mort » est essentiellement une condition constante de la renaissance. Actuelle, l’œuvre laissée par Marx l’est parce que nous nous trouvons à la charnière entre deux époques, à un tournant de l’histoire, que tout le monde ressent mais que personne n’arrive à définir, d’où cette soif intense de comprendre le monde.
Il est significatif que Robert Misik ait écrit qu’à la question récente de savoir « pourquoi la plupart des exclus acceptent leur situation et vont même jusqu’à adhérer tacitement au système, n’espérant rien d’autre que de pénétrer eux-mêmes dans l’orbite capitaliste. Les meilleures réponses à ces questions nous viennent encore du Marx vivant ».
Cette idée est aussi présente dans l’ouvrage de Jean-Yves Calvez Marx et le Marxisme [2] paru en octobre 2006, rectifiant dans son esprit le gros livre de 663 pages qu’il avait fait paraître en janvier 1956 au Seuil. Sous le titre Une philosophie à retenir, le père jésuite Jean-Yves Calvez, philosophe et théologien, écrit : « D’autres éléments de la pensée de Marx font preuve de réalisme et demeurent crédibles. Il faut rester attentifs à la seosibilité de Marx à l’aliénation, processus par lequel les produits de l’homme se retournent souvent contre lui : l’homme est dépossédé de lui-même par ce qu’il crée. Les aliénations humaines sont interdépendantes et liées entre elles. » Marx, pour ce théoricien catholique, est le seul à avoir « véritablement perçu » l’opposition entre l’accumulation de richesses par les uns et la spoliation des autres (relative aux gains des premiers). Contradiction nodale du système capitaliste que ce dernier n’a toujours pas compensée, l’antagonisme se réduisant, pour l’auteur, dans le fait que le travail est une nécessité pour la survie de la personne et qu’il ne peut donc être différé, tandis que le capitalisme peut toujours différer une nouvelle rotation de son capital pour peu que son rendement soit maximal. Le capitalisme est donc un système éphémère, tandis que le travail est une constante de la vie en société. Pour aboutir à cette conclusion d’avenir, Jean-Yves Calvez n’a besoin que de cent soixante pages imprimées. Le marxisme contient pour lui une importante variété d’interprétations, dont il n’exclut à juste titre que les plus totalitaires, celles qui aboutissent à l’idéologie d’un grand soir de collectivisation et le recours à un parti unique.
Nous pourrions encore citer l’Introduction à Marx, parue en octobre 2006 sous la plume de Pascal Com-benale [3] aux éditions La Découverte. L’auteur prend le parti de considérer l’œuvre de Marx « en prenant comme fil conducteur, sa vie » qui mêla toujours de façon indissociable la pensée et l’action. Critique de la philosophie et dynamique du capitalisme sont des questions qui y tiennent une place importante. Le communisme y est finalement et justement présenté, non pas comme un « idéal auquel la réalité devrait se conformer », mais « le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ». Et ce, à une époque où l’on a trop tendance à penser en deçà plutôt qu’au-delà des écrits de Marx. L’auteur a l’inconvénient et le mérite de ne pas chercher à réduire ou dissimuler les contradictions internes, les « erreurs » ou les « hésitations » de l’œuvre. Fort logiquement, ce petit livre invite ses lecteurs à conclure eux-mêmes, chacun étant libre de poursuivre sa réflexion face à et à l’aide de cette « œuvre riche en tensions ».
L’ouvrage de Denis Collin, Comprendre Marx [4] paru en août 2006 s’ouvre sur une réflexion faite à l’un de ses partisans lors de l’un des ultimes séjours en France de l’auteur du Manifeste communiste : « Si c’est cela être marxiste, alors moi, je ne suis pas marxiste. » Marx y est présenté indépendamment de toutes ses interprétations ultérieures et comme adversaire de ceux qui ont présenté son œuvre comme un « système » alors qu’il s’agit, pour l’auteur, d’un lieu de contradictions majeures. Marx en proie au doute repoussait toujours à plus tard ses conclusions théoriques ou toute version close et dogmatique se réclamant de lui. Cette lecture de Marx commente ce passage publié dans L’Idéologie allemande : « La philosophie est au savoir réel ce que l’onanisme est à l’amour sexuel. » Pour Denis Collin, il s’agit surtout de présenter quelques trajets possibles dans l’œuvre protéiforme de Marx et de tester la fécondité des contradictions qu’il soulève. Là encore, dès le premier chapitre, l’accent est mis sur l’aliénation comme « dépossession de soi » accomplie dans l’acte de production lui-même : « Le travail aliéné rend l’espèce humaine étrangère à l’homme. »
Ce dont ces quatre ouvrages récents, parmi d’autres, sont symptomatiques, c’est qu’à l’heure où la « fin de l’histoire » a été décrétée outre-Atlantique par le philosophe Francis Fukuyama et où le conflit social est sciemment ignoré au motif de son archaïsme, ils se tournent tous vers l’abolition de l’antagonisme (capital-travail) qui perdure comme passage obligé pour toute entreprise de reconstruction d’une pensée d’émancipation humaine. Les enfants de Marx et de Coca-Cola devraient ainsi pouvoir se saisir des écrits d’un Marx dont les contradictions sont toujours vivantes, c’est-à-dire irrésolues. •
[1] Marx pour gens pressés, Robert Misik, éditions La Balustrade, avril 2005,12€.
[2] Marx et le Marxisme, Jean-Yves Calvez, éditions Eyrolles, octobre 2006,10 €.
[3] Introduction à Marx, Pascal Combenale, La Découverte, coll. « Repères », octobre 2006, 8,50 €.
[4] Comprendre Marx, Denis Collin,Armand Colin, août 2006, 20 €.
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