Delta, les affaires sales du pétrole
« Delta, les affaires sales du pétrole »
documentaire de Yorgos Avgeropoulos
Distribution : www.smallplanet.gr
Contact : info@smallplanet.gr
Projeté le mardi 12 mai 2009.

Le documentaire
Une grande partie du pétrole de la planète se trouve au Nigeria, 7e producteur mondial. Environ 90 % de la ressource provient du delta du sud du pays, région étendue, peuplée de 27 millions d’habitants de différents groupes ethniques. Malgré les revenus importants qu’en retirent les finances publiques, le delta du Niger est peut-être la région la moins développée du pays. L’infrastructure routière, l’électricité, l’eau potable et les écoles manquent. Le taux de chômage est élevé car les cours d’eau qui fournissaient à la population son principal moyen de subsistance - la pêche - sont maintenant fortement pollués par les sociétés pétrolières opérant dans la région.
Les contestations des communautés du delta ne sont pas un fait nouveau. Déjà dans les années 90, les mouvements de protestations réclamant une meilleure redistribution des richesses issues de l’or noir avaient été réprimés avec violence. Les méthodes actuelles se sont donc radicalisées. Les enlèvements sont fréquents sur ces terres en proie aux affrontements, où des groupes armés revendiquant un changement des pratiques des multinationales du pétrole responsables de graves dégâts sociaux et écologiques, prennent en otages des employés de l’industrie pétrolière.
Le débat
La projection était suivie d’une discussion avec Jean-Christophe Servant, journaliste au magazine GEO Histoire et collaborateur du Monde diplomatique. Auteur de Afrique, années zéro (avec Anne-Cécile Robert, éditions L’Atalante, 2008).
Depuis l’abolition de l’esclavage, le Nigeria s’est construit sur une économie de traite et de rente. A partir de 1860, l’Angleterre y a développé les plantations d’huile de palme, puis dès 1956, l’exploitation pétrolière a commencé aiguisant l’appétit des puissances. Désormais dépassé par l’Angola, le Nigeria n’en est plus le premier producteur du continent, mais le pétrole demeure une malédiction pour ce pays souvent qualifié de « Democrazy » où se livrent des combats violents entre autorités, activistes politiques et groupes armés.
Multinationales et radicalisation des contestations
Les industries extractives sont responsables de dégâts sociaux, environnementaux et de violation des droits humains, mais le pouvoir politique corrompu bien qu’il tente d’encadrer leurs pratiques, ne s’érige pas en défenseur de sa population et de son territoire. Bien au contraire, lorsqu’elle revendique, il ne l’écoute pas ou même la réprime violemment. Les moyens d’action de la « société civile » et des familles du Delta, zone principale d’exploitation, sont limités.
Des organisations armées se sont créées au sein desquelles la ligne entre revendication politique et criminalité est souvent franchie. Ceux qui délivrent un discours anti-impérialiste sont bien souvent des bandits. Les gouverneurs eux-mêmes utilisent des moyens criminels pour sauvegarder leurs intérêts.
Depuis 2003, la violence est exacerbée, le nombre d’enlèvements augmente. Le « bunkering », acte de contrebande qui consiste à siphonner les oléoducs et à revendre le butin, est de plus en plus fréquent. Dans cette zone interviennent de nombreuses sociétés pétrolières qui sont les cibles de ces attaques : Texaco, Agip (Italie, Shell, Total, Chevron, Petrobras (Brésil), compagnies iraniennes, Gazprom (Russie). Le Golfe de Guinée équatorial constitue leur nouvel eldorado.
L’activité des multinationales dans ces zones de forte instabilité est de plus en plus sécurisée grâce à des milices privées au service de sociétés, comme Halliburton et Shell qui n’hésitent plus à dépenser des millions de dollars pour la protection de leurs infrastructures et des employés. Une économie corollaire se développe en connexion avec les pouvoirs fédéraux qui ont eux aussi leur milice. En 2007 par exemple, « des sociétés israéliennes ont remporté les contrats de surveillance et protection du delta et des côtes. Parmi ces contrats, celui d’Aeronautics Defense Systems pèse 260 millions de dollars. Israël pourrait également déployer pour une première mondiale ses bateaux-drones sans pilotes [1]. »
Le niveau de tensions politiques est également lié à la conjoncture internationale et à l’économie mondiale. En 2008, lorsque le prix du baril de brut a atteint les 120 dollars, la spéculation a augmenté et le climat s’est détérioré.
Multinationales et pouvoir politique
Les entreprises pétrolières ne se sont pas ou peu préoccupées des dégâts sociaux et écologiques de leur activité. Entre 1975 et 2005, on compte 800 fuites dans le delta du fleuve. 1, 5 millions de barils se seraient déversés dans la mangrove détruisant l’agriculture et accentuant ainsi la dépendance du pays à l’égard de la ressource pétrolière puisque celle-ci constitue 80% de son économie.
Depuis les années 1970, le gouvernement a demandé l’arrêt du « torchage » ou « brûlage » du gaz qui a un double effet négatif, d’une part sous forme du gaspillage d’une ressource naturelle précieuse, et d’autre part sous forme d’émission de dioxyde de carbone. Pourtant le Nigeria était toujours en 2004 au deuxième rang du volume de gaz torché dans le monde, derrière la Russie et devant l’Iran (d’après les données mesurées par la Banque mondiale). Il est le premier pays africain à contribuer à l’effet de serre.
Le gouvernement tente néanmoins de maintenir la pression sur les multinationales. Poursuivie par la Haute cour nigériane, Shell a du payer en 2006 une amende de 1.5 milliards de dollars aux communautés du delta pour ces torchages qui provoquent pluies acides, asthme et maladies respiratoires chez les personnes et corrodent les maisons.
La voie juridique
Pour éviter que des millions de dollars de gaz ne s’évaporent dans l’air, il faut procéder à sa liquéfaction, or la seule usine capable de réaliser cette opération présente sur place est Halliburton, société américaine accusée de corruption et reconnue coupable par l’organisme fédéral américain de règlementation et de contrôle des marchés financiers, the Securities and Exchange Commission. Dick Cheney, directement concerné, a été impliqué dans le paiement de 132 millions de dollars de commissions injustifiées en échange de contrats avec le Nigeria.
Les actions en justice semblent en effet une voie longue mais susceptible de déboucher sur des résultats.
Quinze ans après la pendaison sous le dictateur Abacha, de Ken Saro-Wiwa, écrivain engagé pour les droits des ogonis et contre l’action des industries pétrolières, deux plaintes ont été déposées aux USA contre Shell présumée complice de cette exécution. En juin 2009, la compagnie pétrolière a finalement décidé de versé 15.5 millions de dollars pour régler le litige [2].
La plainte a été déposée par les familles des victimes, qui s’appuient sur une loi américaine de 1789 exigeant que les firmes ayant une présence importante aux Etats-Unis respectent les lois américaines dans le monde entier. Selon l’association Human Rights Watch, la loi de 1789, longtemps inutilisée, a été invoquée quelques dizaines de fois depuis les années 1980, essentiellement contre des entreprises américaines soupçonnées de bénéficier financièrement de violations de droits de l’homme, en Birmanie ou au Nigeria par exemple.
L’Union européenne est également mobilisée depuis les années 90. Une prise de conscience s’est aussi faite grâce à l’action militante des ONG comme Amis de la terre, Amnesty international, etc.
Face aux pratiques des multinationales dont les autorités locales sont souvent complices, la Responsabilité sociale des entreprises (RSE), à savoir la nécessité pour les sociétés de prendre en compte les conséquences de leur intervention et d’offrir des perspectives de développement aux populations des territoires où elles s’implantent, constitue-t-elle une réponse à la hauteur des enjeux ? Il semble que certaines entreprises en fassent davantage une affaire de communication ou se trompent sur la nature du développement à impulser. Ainsi la construction de routes ne peut constituer un projet de développement, surtout lorsque celles-ci visent à accéder aux nouveaux puits de pétrole.
Les projets destinés aux populations en contrepartie de l’exploitation du sol, du sous-sol et de la main d’œuvre, sont souvent sous financés. On peut toutefois relever l’action différente de l’entreprise norvégienne Statoil impliquée socialement dans la construction de cliniques, dispensaires et écoles réellement opérationnelles.
Les codes de conduite établis au niveau international par les Nations unies se révèlent peu opératoires car non contraignants juridiquement.
Il semblerait plus pertinent que ces sociétés au fort potentiel d’investissement consacrent des fonds aux secteurs productifs générateurs de revenus pour les populations, tels que l’agriculture.
Elites locales et multinationales
Incriminer les multinationales ne suffit pas. La responsabilité des autorités locales est réelle. La complexité des jeux de pouvoir s’explique aussi par l’appartenance ethnique des présidents successifs. Abacha, dictateur au pouvoir de 1993 à 1998, était haoussa. Son successeur Obasanjo est yoruba, une ethnie du sud-ouest, et occupe toujours une place influente dans le pays. Les autres ethnies, et notamment les 140 millions d’Ibo vivant au sud-est, ou les Ijo, dont sont issus les combattants du Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger (MEND), pâtissent des conflits de pouvoir entre ces groupes dominants et sont méprisés par les autorités.
Depuis 1956, 600 milliards de dollars auraient du être accumulés. La moitié a été détournée par le pouvoir fédéral. La région du Delta n’a jamais bénéficié des contrats pétroliers.
L’initiative “Publish what you pay”, mise en place par un réseau d’organisations non gouvernementales, exige des compagnies et des gouvernements – et de tous les autres acteurs – d’être transparents sur les taxes et redevances de toute nature payées ou reçues. Elle participe à la prise de conscience, et pourrait aussi se traduire, si elle était relayée au plus haut niveau, par l’adoption dans les législations nationales de loi exigeant des industries extractives une plus grande transparence.
Dans ces secteurs économiques, le continent demeure fragmenté. La survivance des empires coloniaux s’observe encore dans le jeu politique entre acteurs économiques des anciennes puissances colonisatrices et les élites en responsabilité. Les grandes entreprises françaises dominent les marchés de l’Afrique francophone et entretiennent une certaine opacité sur leur relation avec les pouvoirs en place et les forces locales agissantes. Il semble par exemple qu’Areva agite et renforce la rébellion touareg dès que le président Tandja au Niger exige des contrats de production davantage en faveur de son pays.
Au Nigeria, la France est historiquement ostracisée en raison de la politique du Général De Gaulle de soutien aux Ibos pendant la guerre du Biafra contre le gouvernement fédéral, dans l’espoir de pouvoir mettre la main sur la ressource en hydrocarbure.
Mais récemment l’offensive du président Sarkozy pour positionner les entreprises françaises change la donne [3].
En conclusion, l’exploitation des ressources naturelles au Nigeria est marquée par quatre siècles d’esclavage, un siècle d’économie de traite reposant sur la culture du palmier à huile, et plus d’un demi-siècle d’économie de rente pétrolière. Les structures de pouvoir et les rapports de force qui se sont construits avec ces systèmes engendrent une forte instabilité politique, économique et sociale, l’utilisation d’une violence coercitive banalisée, une radicalisation des formes de contestation pouvant aller jusqu’à la criminalité.
La capacité des entreprises multinationales et nationales à s’imposer des codes de bonne conduite, des règles de transparence est quasiment nulle et le droit international est peu opérant.
Le pouvoir politique et le débat démocratique n’investissent pas ces problèmes car ils sont aux mains d’élites corrompues n’ayant pas pour vocation d’agir dans le but de satisfaire l’intérêt général. Il existe en outre un problème de leadership.
Les actions en justice, les campagnes internationales ouvrent des perspectives en termes de prise de conscience des opinions publiques, des personnes qui travaillent dans ces entreprises. Mais la résonance sur la scène politique nationale nigériane est faible. La jeune génération, notamment une partie des musulmans prônant un nouveau réformisme centré sur la lutte contre toutes les formes de corruption4, pourrait ouvrir de nouveaux horizons.
[1] Site Officiel de la Chambre de Commerce France Israël. http://www.israelvalley.com/news/20...
[2] « Militants tués au Nigeria : Shell paie pour éviter le procès », lefigaro.fr avec AFP, 09/06/2009.
[3] Au total, 120 entreprises françaises sont présentes en territoire nigérian, parmi lesquelles le pétrolier Total (10% de sa production et 15% de ses réserves prouvées), Technip, Accor, Schneider, et l’entreprise de BTP Fougerolles. « France / Nigeria : Relance des relations bilatérales, » par RFI, article publié le 12/06/2008
