Autour d’Henri Lefebvre
Critique de la vie quotidienne

Le 8 décembre s’est tenu à l’université de Paris VIII une journée d’étude autour de la pensée d’Henri Lefebvre. Elle était organisée dans le cadre d’un partenariat entre les Rencontres philosophiques/Réseau Marx contemporain (Espaces Marx et la Fondation Gabriel Péri) et le département d’étude que dirige dans cette même faculté Rémi Hess, enseignant et spécialiste de ce philosophe à l’oeuvre foisonnante.

Plus de vingt intervenants s’y sont exprimé et un large public a participé à un riche débat [1]. Autant le dire d’emblée, cette rencontre aura des prolongements, auxquels s’associera la Fondation, tant est apparu vaste le champ des réflexions et des expériences ouvert par l’oeuvre d’Henri Lefebvre, ainsi que le travail qui reste à accomplir pour en explorer les potentialités.

Tout au long de sa vie, Henri Lefebvre n’aura eu de cesse de libérer la pensée de Marx des dogmatismes dans lesquels le marxisme officiel la tenait trop souvent enfermée. À cet égard, on se rappellera avec profit qu’il est l’auteur de ce livre hors norme, La Somme et le Reste, dans lequel il analyse ce qui l’oppose à cette vulgate, parcourt les pistes qu’il a entrepris d’ouvrir pour lui rendre sa vivacité, sa créativité et sa capacité à transformer la réalité. L’une d’entre elles, qu’il a commencé à explorer bien avant la parution de ce livre, au centre de sa pensée critique comme le souligne la thèse d’Alessandra Dall’Ara à l’origine de cette journée, est celle qui le conduit à découvrir et à affirmer l’importance de la vie quotidienne dans les sociétés contemporaines. Ce reste, ce résidu est à la fois le produit d’activités supérieures spécialisées qui ont depuis acquis leur autonomie, sans qu’il puisse se réduire à aucune d’entre elles - aussi fondamentales soient-elles, comme celles du mode de production ou du politico-étatique -, et la base à partir de laquelle elles veulent modeler les rapports sociaux pour qu’ils favorisent leur propre reconduction. En cela, la vie quotidienne détient la primauté sur les autres sphères sociales.

De plus, elle se révèle une matière humaine particulièrement riche qui les déborde toutes par les processus proprement vitaux qui l’agitent. C’est qu’il y existe une résistance intrinsèque à la vie quotidienne provenant des pratiques sociales et de leur irréductibilité aux logiques et aux circonstances qu’on tente de lui imposer de l’extérieur. Les interventions et les déterminations des sphères spécialisées ne peuvent submerger et aliéner totalement la vie des hommes et des femmes, comme le mettra en avant le philosophe Bruce Bégout lors de son intervention.

Au fond, les individus sociaux du quotidien se meuvent dans une réalité objective beaucoup plus complexe et conservent une capacité d’action dans les interstices du système. D’où résistance et jaillissement de possibles qui ouvrent des perspectives de désaliénation.

Malgré son ambivalence et les dominations dont elle fait l’objet, la vie quotidienne est donc un matériau « critique » qu’il s’agit de trier, de passer au crible - c’est-à-dire de critiquer aussi par la pensée - afin de déceler les points d’appui dont il est porteur pour des avancées émancipatrices. Dans ce mouvement dialectique dont s’efforce de rendre compte la pensée théorique d’Henri Lefebvre, on voit se dessiner une conception du rapport de la théor ie à la pratique dans laquelle le vécu - les pratiques sociales enrichies de la vie quotidienne sortie de son insignifiance théorique - nourrit un conçu à l’écoute des potentialités qui se font jour dans la réalité objective. Ce rapport entre le conçu et le vécu porte en soi une exigence : être en permanence en prise avec le mouvement du réel et ses incessantes métamorphoses (son au-delà, son devenir autre) pour ne pas s’arrêter de penser. Salutaire injonction pour qui veut transformer la société.

Guy Carassus

[1] 1. Les éditions Anthropos publieront dans le courant du premier semestre 2006 les actes de cette journée avec le concours de la Fondation Gabriel Péri