Compte-rendu

Dialogue amorcé ?

Organisée dans l’immeuble Jacques Chaban-Delmas de l’Assemblée nationale par la Fondation Gabriel Péri (FGP), la rencontre a permis d’asseoir à une même table partisans israéliens et palestiniens de la paix.

Comment résoudre un conflit de près de soixante ans et sur lequel se sont penchés tant de Prix Nobels, les chefs d’État les plus puissants, et des dizaines de leurs ministres ? Quels processus engager qui n’aient déjà été tentés ? Un dénouement pacifique équitable pour les deux parties est-il encore envisageable ? D’accord avec la ligne défendue par le président de la FGP Robert Hue, Pascal Boniface, directeur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), considère que le conflit n’est ni religieux ni ethnique, mais purement politique. « Il n’y a aucune solution militaire », souligne-t-il. De quelle façon emprunter la voie d’une issue négociée ?

La première table ronde, consacrée aux « aspects économiques de la situation », a malheureusement dû commencer par excuser l’absence de l’économiste palestinien Saeb Bamya, « privé d’autorisation de sortie de Ramallah en raison de son appartenance à la Haute autorité palestinienne. » Gilbert Benhayoun, président du « groupe d’Aix », a ensuite pu en présenter les travaux. Composé d’universitaires et de responsables politiques, ce séminaire international a choisi d’ ?uvrer pour la paix sous l’angle de l’économie, qui a déjà élevé le niveau de vie de la Palestine depuis 1967 et son intégration économique forcée, grâce au travail de 145000 de ses ressortissants en Israël. Revers de la médaille : l’économie palestinienne n’a pas été en mesure de se développer, faute de souveraineté politique. C’était le temps de l’« ambiguïté constructive » prônée par Henry Kissinger. Or, martèle M. Benhayoun, « un État politique viable nécessite un État économique viable. Il faut exporter des marchandises plutôt que de la main d’ ?uvre. » Les conclusions orthodoxes du groupe d’Aix, probablement jugées trop régressives, n’ont pas soulevé l’enthousiasme de l’assistance. Sa « feuille de route économique » préconise en effet la création d’une zone de libre-échange commune destinée à autonomiser l’économie palestinienne grâce à l’apport de capitaux internationaux... au prix d’« une baisse substantielle des salaires pour créer les bases d’un État solide. » Même en faisant abstraction de la rémunération moyenne déjà très faible des actifs palestiniens, une telle solution semble improbable, puisque, relève un auditeur, « les accords commerciaux de novembre 2005 ne sont même pas respectés par Israël, qui interdit tout échange palestinien avec l’extérieur. 800 millions de dollars de biens destinés à Gaza sont bloqués dans les ports israéliens. » M. Benhayoun admet cet état de fait, regrettant de surcroît qu’Israël retienne les 50 millions de dollars hebdomadaires de taxes qui reviennent à l’Autorité palestinienne. Il ne voit pour y remédier qu’un seul moyen : « rétablir la confiance entre les deux peuples. »

Au cours de son allocution d’ouverture de l’après-midi, l’observateur permanent de la Palestine auprès de l’Unesco Élias Sanbar, a signalé dans les contradictions du Hamas, « opposé au réalisme d’État mais obligé de gouverner, une possibilité d’ouverture ». Majoritaire au sein d’un parlement hérité des accords d’Oslo qu’il dénonce, le parti islamiste ne pourra se soustraire au recentrage inhérent à l’exercice du pouvoir. L’écrivain estime que la suspension de l’aide financière européenne ne vise pas réellement la mise au pas du Hamas. « la démission de l’UE est absurde, sauf à considérer qu’elle cherche désespérément à gagner le pardon des États-Unis, alors que ces derniers ne veulent surtout pas qu’elle occupe un quelconque rôle dans la région. En agissant de la sorte, elle ne fait que légitimer l’unilatéralisme d’Israël, qui a mis à mort la feuille de route dans ce but. »

Zeev Sternhell, l’enseignant à l’Université hébraïque de Jérusalem qui lui succédait, a d’abord fait part de son pessimisme avant d’en appeler à la négociation comme seule issue possible. Cette dernière ne garantirait pas pour autant un épilogue idéal, puisque le retour à la « ligne verte » de 1949, déjà injuste, signifierait d’après M. Sternhell la mort d’Israël. Son gouvernement doit néanmoins au minimum changer d’attitude, car « si le Hamas a conquis le pouvoir, regrette l’universitaire, c’est bien parce qu’Israël a délibérément choisi d’aider les mouvements religieux palestiniens, considérés comme moins dangereux que les nationalistes. Il voulait être en position de force dans les pourparlers ; résultat, il ne veut même plus discuter avec le monstre qu’il a contribué à créer. » Jamal Zakout, directeur de la Coalition palestinienne pour la paix et du Comité politique du Conseil national palestinien est là pour en témoigner : « lorsque j’ai été expulsé du territoire après la première Intifada, il m’a fallu attendre Oslo pour pouvoir revenir. Les islamistes, eux, ont bénéficié d’un droit collectif au retour quasi-instantané. Le cheikh Yassine s’est même vu offrir une terre pour son association. La reconnaissance d’Israël par le Hamas n’est qu’un prétexte : l’OLP s’y est pliée en 1989, et a négocié pour rien pendant plus de quinze ans. »

Une voix s’élève alors dans le public, véhémente : « en Afrique du sud, on n’a jamais exigé que Mandela et De Klerk se reconnaissent ! Et il est avéré que les Palestiniens partisans de négociations ont été victimes d’attentats ciblés. Israël a-t-il jamais essuyé des sanctions internationales pour cela ? L’aveuglement de l’État hébreu relève directement de sa confusion de la Bible et du cadastre. » Lors de la première table ronde, Daphna Sharfman mettait elle aussi en cause le poids des mythes occidentaux dans les blocages au Proche-Orient. « La religion est par essence conservatrice, observait la directrice du département de sciences politiques du Western Galilee College. Elle n’accepte pas le libéralisme des m ?urs du mode de vie moderne, en particulier pour les femmes. À nous, la gauche, de promouvoir des normes laïques et séculaires pour faire reculer la culture politique paternaliste de la région qui entrave l’implication des peuples. La société civile, moins visible mais plus souple que les leaders religieux, peut faire avancer les choses. »

Car pour l’heure, l’urgence consiste à établir et à faire respecter un droit égal pour les deux parties. « La situation de la Palestine est intenable, et la communauté internationale fait mine de l’ignorer, regrette Saman Khoury, coordinateur de la Coalition des peuples pour la paix. Dans ce pays-apartheid, le c ?ur du problème n’est pas le Hamas, mais l’occupation ». Les parlementaires français qui s’y sont rendus confirment : « Tsahal fait volontairement attendre la population palestinienne aux check points, raconte Guy Lengagne, député membre de la commission des Affaires étrangères. J’ai vu des femmes accoucher dans les files d’attente à cause de cela ! L’armée pourrit la vie des Palestiniens, quand elle ne les tue pas directement. Pour un Israélien victime du terrorisme, les incessants bombardements et incursions de chars font quatre morts chez les colonisés ! Les deux camps ne sont pas sur un pied d’égalité : Israël doit cesser son terrorisme légal et reconnaître un État palestinien. » « Il n’y a jamais été sommé, alors qu’il a suffi de deux semaines pour que la Syrie se retire du Liban, renchérit Daniel Goulet, sénateur et président du groupe de contacts France-Palestine. La passivité de l’Occident depuis tout ce temps est coupable. » Pour Jean-Claude Lefort, « tous ces plans successifs de déstabilisation de l’Autorité palestinienne semblent n’avoir qu’un but : sa mise sous tutelle étatsunienne ou otanienne pour qu’Israël fasse main basse sur tout le territoire. »

Malgré tout, des éléments susceptibles d’inverser la tendance se font jour. Avshalom Vilan, membre du groupe Meretz-Yachad à la Knesset, commence par se réjouir de voir M. Zakout, chose impossible en Terre sainte alors qu’ils n’habitent qu’à quelques kilomètres l’un de l’autre. Il rappelle ensuite que si Ariel Sharon a refusé toute négociation avec les Palestiniens, il a tout de même modifié le comportement d’Israël en évacuant des colonies. Les résultats des dernières élections législatives, qui ont placé en tête sa formation Kadima et son programme de restitution des Territoires occupés, corroborent le désir de sortie de crise du peuple israélien. Et puis, fait malicieusement remarquer M. Khoury, « si la France et l’Allemagne ont réussi à faire la paix après la Deuxième guerre mondiale et ses cinquante millions de morts, il n’y a aucune raison pour que nous n’y parvenions pas ! » Il s’agit même là d’une nécessité pour l’ancien président du CRIF Théo Klein, puisqu’« il n’y a aucune possibilité pour que le Hamas détruise Israël, ni pour que les Palestiniens renoncent à un État. » Des propos auxquels répondaient, en écho, ceux de M. Sternhell : « on ne fera pas plier les Palestiniens en les affamant, ni les Israéliens par le terrorisme. Il faut revenir au principe des années 90 : négocier comme si le terrorisme n’existait pas, et combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de négociation. »

Théophile Hazebroucq