Compte-rendu synthétique du colloque

I. Les contradictions induites par les évolutions de l’Otan

Les concepts de sécurité et de défense en question

Pour André Dumoulin, il est tout d’abord nécessaire de revenir au concept de sécurité, un domaine qui fait désormais l’objet de sondages, et est intégré dans les eurobaromètres. La stratégie adoptée par l’UE doit être finalisée avec la présidence française à la fin de l’année 2008. L’Otan attend sa nouvelle doctrine, alors que le traité de Lisbonne, s’il révèle une certaine ambigüité dans ses articles portant sur la défense, a été ratifié. La marge de manœuvre de l’Europe est donc finalement assez limitée, d’autant que les pays de l’Est se sont alignés sur les Etats-Unis et que l’UE souhaite conserver le soutien de ses citoyens.

Ces différents mouvements démontrent les multiples interrogations sur l’avenir et combien le concept de défense demeure étriqué pour relever les défis posés par les enjeux de sécurité contemporains que constituent les Balkans, l’Afghanistan, l’Iran, la nouvelle menace du terrorisme global.

Cette dernière nous indique que tout dépend de la perception de la sécurité et de l’insécurité, alimentée par les médias et la lecture qu’ils font de la situation internationale. Face à cela, il reste à préciser le contenu stratégique, la solidarité et l’assistance mutuelle qu’implique le contexte mondial, sans se laisser piéger dans une trappe sécuritaire.

Il nous faut au contraire globaliser la sécurité car elle ne peut être segmentée. Elle revêt des aspects socio-économiques, environnementaux, sanitaires liés au développement. La sécurité globale est avant tout une interrogation atlantiste qui justifierait l’extension des missions de l’Otan aux champs civil et militaire, qui pourrait aboutir à la mise en œuvre d’un accord de type Berlin plus [1] inversé, à savoir que l’Otan bénéficierait des forces européennes, et qui verrait le partenariat entre Occidentaux s’élargir géographiquement avec un partage des zones et des moyens financiers, ce à quoi s’opposent la Belgique, l’Italie et la France.

L’Otan deviendrait ainsi une mégastructure de gouvernance, pensée comme une réponse à la mondialisation, mais ne voulant pas dire son nom. Elle pourrait aussi devenir une organisation dont le rôle serait d’assurer des missions asymétriques.

L’agenda de l’UE qui témoignera des ambitions européennes, de celui de la France qui avance sur la voie de sa réintégration au sein de l’Otan, et les évolutions en Afghanistan encourageront les membres à préciser la nature, le rôle et les missions de l’organisation.

L’UE semble néanmoins mieux disposée que l’Otan pour lire la complexité du monde, comprendre les crispations identitaires, appréhender les dimensions culturelles, historiques et géographiques. De part leur histoire, les Européens ont développé une subtilité qui fait leur avantage. Pour autant, il convient de clarifier ce qui doit les occuper dans le champ de la sécurité globale.

Le consensus s’opère sur ce que l’on nomme la sécurité à terme qui cristallise l’ensemble des préoccupations du moment et que transcrivent les articles du traité de Lisbonne. Les menaces terroristes, au caractère hybride et mutant, constituent un risque endogène en voie d’assimilation par l’UE, mais cela implique de limiter le déplacement des citoyens, avec de nouvelles règles juridiques qui portent souvent atteinte aux libertés fondamentales. Ainsi il semble relativement inadéquate de pousser à la définition d’une doctrine stratégique pour l’UE.

Les concepts de défense et de sécurité à terme impliquent aussi de prendre en compte le prix du sang qui relève avant tout de la responsabilité du politique, fortement dépendant du jeu des opinions publiques. Chaque décision politique dans le champ militaire fait émerger le même dilemme entre sacrifice, perte et gain politique.

Il serait en tout cas caricatural d’affirmer que l’OTAN équivaut aux Etats-Unis car les capitales européennes font preuve à l’égard de l’organisation d’une véritable schizophrénie, si bien que celle-ci apparaît plastique. Rappelons en effet que 21 membres de l’UE sont dans l’Otan.

Trois garde-fous peuvent opérer le rééquilibrage nécessaire et limiter ses ambitions globales :

  • la création d’un lieu organique des discussions et du dialogue entre les Etats-Unis et l’UE en dehors de l’Otan ;
  • le retour de la France dans l’Otan et la clarification de son rôle politique ;
  • la perception de la sécurité de la Russie.

Une Otan en crise et une Europe en quête de stratégie politique

Alain Joxe commence son propos en rappelant que l’Otan est une des organisations capables d’assurer des interventions militaires. L’époque d’une alliance conçue pour défendre le monde capitaliste sous les yeux d’un tiers-monde à géométrie variable est révolue depuis 1990/91. La configuration du monde est à ce point nouvelle que c’est presque un miracle que l’Otan est survécue. L’adhésion des pays de l’Est à l’organisation s’est effectuée sur la base d’une survivance de la guerre froide selon laquelle en être membre constitue une garantie.

Sa technicité en fait par ailleurs :

  • le modèle de modernisation militaire,
  • une coopérative compétente pour l’intervention,
  • une société de service constituant des alliances ad hoc.

Son adhésion n’est pas contraignante et ne donne lieu à aucun engagement signé. L’absence d’ennemi a été remplacée par la présence d’un danger multiple que l’on peut appeler « paquet de risques ».

Le talent des Etats-Unis est de l’avoir transformée en organe consensuel qui est activé contre des risques définis à l’avance. Leur but demeure de modifier le concept de l’alliance même si concrètement, la question des missions est la seule qui se pose. Il s’agit de savoir si, selon la mission, la défense aérienne sera utilisée ou non. Il n’y a pas d’accord politique en amont, ce qui signifie donc que l’on peut se lancer dans une guerre sans qu’il y ait eu entente sur le but de cette guerre.

Cette situation où l’ennemi est absent aboutit en outre à une course aux armements et à l’excellence des Etats-Unis contre eux-mêmes.

Les missions qui s’offrent à l’Otan sont finalement de traiter les troubles sociaux et politiques induits par la globalisation du capitalisme financier.

Pour autant, même en leur sein, les Etats-Unis font face à la contestation. L’engagement américain en Irak n’a pas été approuvé par une partie de l’establishment.

L’intervention militaire leur permet d’exercer leur domination sur le monde et s’appuie sur une doctrine militaire. Sous Clinton, par exemple, celle-ci fondait la domination des Etats-Unis sur le pouvoir économique, recommandait l’utilisation de la force aérienne et érigeait en principe le concept-slogan de la guerre « zéro mort ». Elle fut mise en pratique dans les Balkans.

Côté européen, à défaut d’avoir une stratégie définie, il faut une politique contraire à la conception américaine qui entend restaurer la démocratie par l’intervention militaire, où la procédure de guerre n’a pas besoin d’une dimension politique car il s’agit avant tout d’une théorie policière. En effet, l’objectif n’est jamais de négocier avec l’ennemi, considéré exclusivement comme un délinquant que l’on écrase.

L’Europe -comme la France l’avait mis en pratique dans ses guerres de décolonisation en négociant avec le FLN notamment-, doit à l’inverse s’inspirer de la théorie de Clausewitz qui implique de considérer l’ennemi politiquement et de négocier avec lui. Dans le cas de l’Iran et de l’Afghanistan, la stratégie américaine s’épuise d’elle-même et les a contraint à identifier des interlocuteurs chiites et parmi les Talibans pour consolider leur position.

En outre, l’Otan fait face à une crise grave qui ne se manifeste pas directement, mais qui a trait à l’adhésion potentielle de l’Ukraine et de la Géorgie. Ces deux pays n’ont pourtant pas vocation à en faire partie. Rappelons en effet que le cœur de la vieille Russie est en Ukraine.

L’objectif est de gonfler l’Otan jusqu’à des zones historiquement dangereuses pour les Etats-Unis. Or, cela va tout à fait à l’encontre de la culture, de la diplomatie et du multilatéralisme de l’UE. Intégrer l’Ukraine et la Géorgie rejetterait le monde dans une nouvelle guerre froide, comme si les Etats-Unis, pour légitimer à nouveau leur hégémonie, avaient besoin de recréer un ennemi continental en Europe.

En fait, les évolutions de l’Otan peuvent être radicalement différentes si l’UE tient à y peser politiquement. Cela dépend également du résultat des élections présidentielles des Etats-Unis, qui pourrait porter un coup fatal à l’influence de l’extrême droite américaine. Celle-ci est d’ores et déjà très altérée. La multiplication des zones vertes fortifiées, comme Kaboul et Bagdad emmurées, dans les pays en guerre, démontre chaque jour ses échecs politiques.

Les territoires situés en dehors de ces espaces restreints sont placés sous une gestion technico-policière.

Evolution de la relation civilo-militaire : le cas du Kosovo et de l’Afghanistan

Yann Braem a orienté son propos sur la relation civilo-militaire dans les conflits en fondant son analyse sur deux missions complexes l’Afghanistan et le Kosovo. Il paraît difficile d’aborder les opérations extérieures de l’Otan par rapport à leurs résultats, en en dressant un bilan, car cela ne pourra s’évaluer que sur le long terme. Néanmoins, quelques caractéristiques peuvent être mises en avant.

Tout d’abord, l’interopérabilité qui démontre l’aptitude de contingents militaires différents à mener des opérations conjointes utilisant la force aérienne ou de terre, et à relever le défi logistique particulièrement complexe avec les interventions hors zone. Ceci est également lié à la multinationalité des militaires ce qui engendre des difficultés de gestion et de compréhension en raison des différentes langues utilisées.

Les membres de l’organisation et leurs contingents ont également leur propre agenda, parfois même des agendas cachés qui peuvent perturber le fonctionnement.

Si l’on considère la relation civilo-militaire avec une approche empirique, il en résulte que cette relation est le fruit d’un processus d’adaptation des organisations militaires pour la conduite d’opération de combat.

Au Kosovo, les frappes aériennes contre l’insurrection ont duré trois mois ; les pays se sont engager dans une stratégie d’invention des pratiques qui n’étaient pas dans la tradition militaire. Cela a mis en évidence de nouvelles évolutions doctrinales, un format de force et des profils sociologiques nouveaux : les unités de coopération stratégique, de forces de police, deux types de capacités qui ont pris une importance grandissante dans les évolutions de l’Otan.

L’expérience bosniaque a un aspect fondateur car elle a été l’élément déclencheur de la mise en place des MSU (unités multilatérales spécialisées) qui ont été généralisées après la Bosnie sous l’impulsion des carabiniers italiens. Il s’agit de réserves de maintien de l’ordre sous le contrôle d’un commandement militaire qui applique les directives de la police militaire. Intégrées à la structure de l’Otan, leur rôle a été pérennisé. Elles peuvent être dispatchées pour assurer des missions de renseignement.

Pour résoudre les difficultés, les opérations de maintien de l’ordre se sont développées (les militaires ne pouvant intervenir directement sur des manifestations par exemple). Des unités militaires ont été dédiées aux interactions entre monde militaire et monde civil, et des microprojets ont été développés pour favoriser une perception positive de l’armée dans les populations.

En Afghanistan, les PRT (Provincial Reconstruction Team), unités civilo-militaires de petite dimension, incluent des patrouilles dans les campagnes avec des membres d’agence de développement nationales, et des diplomates dans le but de gagner la confiance des populations.

Mais ces développements sont également le fruit d’improvisation liée à l’évolution du maintien de la paix.

Les groupes non-étatiques appellent une inclusion progressive dans le contrat social et une ingénierie socio-économique qui mettrait un terme à la guerre.

Dans l’Otan, le métier militaire consiste à tenir le terrain et non à avancer, car les contingents ne doivent pas être perçus comme des forces d’occupation. Ils doivent favoriser la reconstruction institutionnelle de l’Etat et l’entente interethnique. Cela nécessite de connaître l’état de l’opinion des populations. Le maillage territorial et une bonne connaissance des réseaux locaux de pouvoir sont essentiels.

L’objectif était également de construire des capacités d’action non-létale, comme celle du CIMIC de l’Otan (coopération civilo-militaire) qui conduit des projets à impact rapide notamment dans le domaine socio-économique, couplés avec une action de maintien de l’ordre, dans l’objectif de renforcer la sécurité.

Cela traduit un développement des moyens de renseignement et une volonté de sanctuariser les territoires contre les groupes criminels. Le CIMIC est une projection de force multidimensionnelle où tous les outils de la puissance publique sont utilisés, malgré tout l’effort politique demeure indéfini.

Ces évolutions qui peuvent être le fruit de stratégies nationales (valorisation par l’Italie du statut de carabiniers), ne font pas consensus car elles peuvent encourager la militarisation de l’humanitaire et des appareils policiers. On observe en outre une contradiction avec les capacités civiles de l’UE et des Nations unies. L’Otan souhaite en effet se forger des instruments civils traditionnellement issus des agences onusiennes.

L’ambition globale des Etats-Unis

Selon John Mason, il est indispensable de revenir sur le rôle des Etats-Unis dans le système mondial car ce qui est essentiel, c’est la manière dont ils vont s’adapter au monde multipolaire et multilatéraliser la politique en favorisant leur influence militaire et leurs capacités techniques.

Le terme d’empire a d’abord été réhabilité sur le plan économique, puis les Etats-Unis ont trouvé de nouvelles menaces qui leur ont permis de restaurer l’empire, un empire du désordre conçu pour déconstruire le nouvel ordre de l’après guerre froide qui ouvrait la voie à un monde multipolaire. Le pouvoir central américain a lancé une campagne contre le droit international et rétabli la torture, ce qui remet en cause les fondements démocratiques du pays dont les racines sont à chercher dans le militarisme. Les ambitions globales des USA sont en effet définies par son dispositif militaire (on dénombre 950 bases américaines installées dans 166 pays du monde). L’« empire des bases », selon Chalmers Johnson, est organisé sous commandement militaire régional. Les fonctions politiques et diplomatiques sont négligées, le budget militaire est d’ailleurs trente fois supérieur à celui du Département d’Etat où s’exerce la diplomatie.

Les Etats-Unis ont étendu leur contrôle militaire à toute l’Amérique du Nord avec la mise en place d’un commandement unique pour les Etats-Unis et la Canada. L’Africom tente d’opérer la même unification pour l’Afrique. Ceci répond à l’objectif de constituer un système mondial sous leadership américain, où l’Otan a néanmoins un problème de positionnement qui dépend de la perception de l’alliance par les Etats membres.

Après deux guerres, dans les Balkans et en Afghanistan, on est en droit de se demander si l’organisation est utile pour la gestion des conflits ou s’il s’agit d’une boîte à outil au service de la stratégie de guerre américaine.

Celle-ci s’appuie sur une doctrine militaire qui implique :

  • la défense du homeland,
  • la dissuasion contre les puissances régionales dans deux zones distinctes,
  • mener deux guerres simultanément.

Les incertitudes sont nombreuses et les espoirs de changement renaissent avec le renouvellement du congrès qui devrait être démocrate, et de l’administration. La politique intérieure des Etats-Unis pourrait se voir transformée. Rappelons que 36 millions d’Américains ont participé aux caucus et aux primaires, ce qui est un phénomène sans précédent.

Le président G. W. Bush est devenu après le 11 septembre un président en guerre et cela correspond à l’image qui imprègne cette fonction aux Etats-Unis, le président doit un être un commandant en chef crédible, un imperator. Les attaques contre B. Obama et son manque de patriotisme durant la campagne des primaires le prouvent.

Les dépenses militaires s’élèvent actuellement à 300 milliards de dollars et pourraient atteindre 600 milliards en 2009, ce qui équivaut à tous les budgets militaires du monde réunis. A cela, il faut ajouter les dépenses qui ont échappé au contrôle public.

Les intellectuels démocrates veulent revenir au principe de réalité dans un monde polycentrique. Dans son article publié dans le numéro de mai/juin 2008 de la revue Foreign Affairs et intitulé « The Age of Nonpolarity, What Will Follow U.S. Dominance », Richard Haass explique le déclin des Etats-Unis, la fin de l’unilatéralisme et le début d’une période d’adaptation des Etats-Unis au monde multipolaire. L’idée que les Etats-Unis sont une nation indispensable devant conserver le leadership mondial est une illusion.


Discussion 1 :

  • Quelles sont les positions de Barak Obama en politique étrangère ? Quel est le poids de l’aile gauche dans le parti démocrate ?
  • Les Etats-Unis ont-ils mis en œuvre une vision stratégique inspirée de Brezinski, tendant à la balkanisation du monde ?
  • Les échecs américains vont-ils aboutir à une remise en cause de la révolution des affaires militaires, notamment dans le but de contrebalancer les forces aériennes ?
  • Quelle est la capacité de résistance des Européens à l’Otan, une organisation qui n’a jamais été purement défensive ? Le hors-zone ne date pas d’aujourd’hui. Ne traduit-il pas un détournement de l’essence de l’organisation militaire ?
  • Est-il réaliste d’exiger la dissolution de l’OTAN ? Dans le multipolaire, où émergent de nouvelles puissances, quelles alternatives de sécurité l’UE peut-elle proposer ?
  • La prévention des crises, introduite pendant la guerre des Balkans, n’est-elle pas davantage une prévention des troubles ? Y-a-t-il au sein des armées de franches discussions sur les dimensions culturelles, historiques et géographiques des sociétés et des conflits ?
  • Les Etats membres, notamment l’Allemagne, se demandent actuellement comment sortir de la crise afghane avant le sommet du 60ème prévu en avril 2009. L’organisation traverse une crise de légitimité, pourtant elle se construit peu à peu une crédibilité auprès des opinions publiques pour lesquelles elle constitue un moyen d’agir lorsqu’un conflit survient. Mais que propose-t-on en termes de solutions aux causes profondes des problèmes ? L’Otan serait la structure chargée de faire la police dans un monde figé. Or, celui-ci n’est pas immuable, le politique n’a-t-il pas le devoir d’influer sur lui ?

A. Joxe rappelle que la théorie de Brezinski fait écho à une conception géopolitique traditionnelle qui touche à la paranoïa. Dominer l’Asie centrale, par exemple, ne peut passer que par des actions indirectes. L’installation de bases dans cette zone s’est soldée par des échecs. Il s’agit pour les Etats-Unis de dessiner la collusion entre la Russie et la Chine afin de justifier leur stratégie militaire et extérieure.

J. Mason indique qu’en général, les soldats américains sont issus de milieu défavorisé. Aujourd’hui, la population ne veut plus penser à ces guerres lointaines. Si de nombreux films critiques sur la guerre en Irak sont sortis au cinéma et ont rencontré un certain succès, une politique de maîtrise de l’information a été mise en œuvre afin d’empêcher la diffusion d’images révélatrices du chaos irakien.

A. Dumoulin revient sur l’articulation entre sécurité intérieure et extérieure. Tout dépend de la perception des risques par les différents acteurs, et notamment de la menace terroriste. Il s’agit également de savoir comment chaque Etat perçoit sa sécurité nationale par rapport au droit et aux institutions. Selon lui, aucun Etat, ni parti politique ne souhaite la dissolution de l’Otan ; mais elle demeure une alliance alors que l’UE est une organisation pluridimensionnelle qui a une légitimité plus forte pour agir, y compris sur l’Otan étant donné les nombreuses interactions qui existent entre elles.

Le rôle de l’UE est d’autant plus important que la gestion de l’information au niveau de l’OTAN même, et sur la crise afghane, est difficile et pose question. Ces zones d’ombre qui entraînent des prises de risque exigent un grand débat stratégique entre l’UE et les USA.

Il existe actuellement un très vif débat sur la prévention des crises.

Concernant les armes nucléaires, les velléités américaines de retirer celles positionnées en Europe sont conditionnées à l’engagement de la Russie de réduire le nombre de ses armes nucléaires tactiques.

On peut imaginer que l’on chemine d’ici 2009 vers une doctrine nucléaire de l’Otan qui aurait une influence très forte sur l’UE.

A. Joxe évoque les lignes de faille au sein de l’Otan. Lors d’une crise, des débats ont lieu dans chaque pays membre. Les Turcs, craignant le problème trans-turc, ont refusé en 2003, que les Etats-Unis agressent l’Irak en passant par leur territoire. Cet itinéraire aurait donné une guerre tout à fait différente.

La guerre et la paix constituent en fait des réserves de souveraineté politique incompressibles. L’intervention militaire est soumise aux restrictions des intérêts nationaux.

Les Etats-Unis font aussi face à des difficultés de recrutement car les tâches sont démoralisantes et la mission n’est pas clairement définie. A chaque mission correspond un débat, il n’y a pas de réflexion en amont de la crise, au-delà de savoir s’il y a opportunité ou non d’y intervenir.

Pour Y. Braem, les réflexions menées par la sociologie militaire révèlent un sentiment de vide politique chez les militaires. Cela peut être du à la multinationalité, mais surtout à des lignes d’action floues. L’organisation continue de fonctionner grâce à un consensus que la sociologie militaire a identifié comme reposant sur « une paix libérale » (succédant à la paix universelle de Kant), où l’idée même de paix dépendrait de manière consubstantielle au développement d’une économie libérale. Selon les sociologues les plus critiques, c’est un concept vide de sens qui ne constitue pas le meilleur outil de prévention des conflits.

La Macédoine a servi de laboratoire pour la gestion de crise, bien que chaque espace soit différent. L’intervention substantielle de l’UE a nécessité d’engager un dialogue politique, cependant un paradoxe est apparu au niveau de l’intervention occidentale dans les Balkans. On pourrait dire que d’une certaine manière la violence a eu des conséquences positives, puisque c’est lorsque l’UCK a décidé d’internationaliser l’insurrection que l’intervention a été enclenchée. Il ne s’agit pas de légitimer les atrocités, mais bien au contraire de pointer les fragilités de l’action extérieure de l’Otan, des diplomates, des humaintaires et des militaires.

Le débat sur la prévention des crises est en outre fondamentalement lié au niveau d’investissements réels des administrations. Cet aspect est également délicat dans la mesure où l’on ne sait pas à l’avance si la crise se produira ou non, et si ce qui a été entrepris au titre de la prévention a été efficace ou non.

Citant l’exemple de Katrina, J. Mason rappelle que toutes les interventions des Etats-Unis doivent passer par le militaire car c’est le seul secteur qui ait les ressources et les capacités de le faire. Les capacités de réponse ont été militarisées. La nouvelle administration démocrate pourra revenir sur cette stratégie.


II. L’Europe et l’Otan

Le nucléaire iranien, révélateur des divergences transatlantiques

Jean-Paul Hébert indique que l’intérêt de l’Iran pour le nucléaire commence après le premier choc pétrolier de 1973. Des essais ont été effectués avec du plutonium sous le Chah, alors que des contrats avaient été signés avec des firmes européennes et américaines. Le programme vise depuis lors à économiser les ressources d’énergie. Il revêt donc des aspects civils connus et des aspects militaires plus discutés. Ceux-ci font apparaître des positions transatlantiques tout à fait différentes. En 1979, le nouveau pouvoir ne veut pas du nucléaire mais à la fin de la guerre Iran-Irak, la révolution islamique bouleverse la donne. La définition de l’axe du mal en 2002 par G. W. Bush cristallise les tensions.

Un représentant des Moudjahidines du peuple déclare alors l’existence d’usines non déclarées. Le régime ne souhaite pas la rupture avec le TNP que l’Iran a ratifié.

Il n’existe aujourd’hui aucune preuve irréfutable que l’Iran soit en train de construire la bombe. La nécessité d’un développement du nucléaire civil n’est pas non plus évidente. L’Iran constitue en effet la deuxième réserve du monde d’hydrocarbure après l’Arabie saoudite.

La prolifération est une question fondamentale mais le danger réside également dans le discours qui peut être tenu sur la prolifération. Il peut encourager une course à l’armement. Le système anti-missile installé par les Etats-Unis en Europe a d’ailleurs vocation à protéger contre l’Iran.

Selon la synthèse des agents de renseignement américains, l’Iran aurait interrompu son programme à l’automne 2003. Or, le président Sarkozy continue de s’opposer à l’Iran sur cette question, car le développement nucléaire de ce pays ferait courir un risque inacceptable pour la sécurité du monde. N. Sarkozy a déclaré que « tous les experts du monde sont d’accord sur la poursuite des objectifs du programme nucléaire iranien ». Le ministre de la Défense, Hervé Morin, a contredit cette affirmation infondée, arguant que la négociation devait primer.

Appréhender l’Iran comme un pays porteur d’un projet nucléaire militaire alimente l’alibi américain d’une intervention armée, ce qui pose problème aux Européens. Cette lecture des événements proposée par l’administration américaine fait état d’une vision du monde et des interventions de l’Otan, éloignée des réalités.

La stratégie et la tactique de l’Iran sont en outre plus complexes, elles visent avant tout à lui redonner une influence politique sur la zone et dans le monde.

Tensions géostratégiques entre l’Otan et l’UE

Selon l’amiral Jean Dufourcq, le contexte contemporain est caractérisé par trois défis tournés vers les hommes et la terre :

  • le défi démographique qui a des conséquences stratégiques importantes, sous-estimées et assez peu analysées,
  • le défi écologique qui a mis en évidence le caractère épuisable des ressources, l’impact sur la vie des peuples provoquant de multiples mouvements y compris des guerres. Cela met en cause la durabilité du développement.
  • La redistribution des marchés et la création de nouveaux circuits des marchandises qui impliqueront de nouvelles manières de réguler les tensions à l’horizon 2050.

L’ensemble de ces défis n’est pas appréhendé à sa juste mesure.

Le débat actuel fait apparaître deux tendances :

  • Les fonctionnalistes qui concentrent l’analyse sur les processus, les institutions, et s’inspirent fortement des NTIC et des sciences économiques. Cette approche élude la géographie, la culture, l’histoire. Or, les Européens maîtrisent davantage ces aspects.
  • Les géopoliticiens qui prennent en compte la multi dimensionnalité des problèmes et croisent les disciplines (histoire, géographie, culturelle, etc.).

Ces divergences rejaillissent sur la relation transatlantique et peuvent expliquer en partie les divisions entre l’UE et les Etats-Unis.

On observe également une asymétrie profonde entre l’Otan et l’UE, deux instruments qui n’ont pas la même vocation. Des éléments leur étaient communs à la fin de la guerre froide, mais à présent leur chemin ne se recoupe pas. L’Otan est une organisation à vocation militaire. Dans son préambule inspiré de la charte de San Francisco des Nations unis, sa mission est cependant plus large : « Déterminés à sauvegarder la liberté de leurs peuples, leur héritage commun et leur civilisation, fondés sur les principes de la démocratie, les libertés individuelles et le règne du droit. »

La planification militaire de l’organisation qui est composée de trois piliers, défense, stratégie et opérationnel, démontre que les alliés ne convergent pas nécessairement.

La défense implique une doctrine et une politique globale d’équipement matériel pour y faire face. Une asymétrie profonde apparaît ici entre l’Otan et l’UE, dont les 27 pays membres sont globalement proches de la machinerie militaire et de la doctrine de l’Otan. Les Etats-Unis se situent à un autre niveau sur le plan militaire, c’est par ailleurs sous leur impulsion que la planète est entrée dans une phase de réarmement. Le fossé budgétaire est colossal entre les deux ensembles.

Cela rend la planification de la défense de l’Otan impossible en raison des trop grands écarts entre l’UE et les Etats-Unis.

L’explication en est que l’UE ne s’est pas bâtie sur l’idée de la sécurité et de la défense. En supprimant la notion d’ennemi, l’UE n’avait pas de raison de nourrir un effort militaire important. Par ailleurs, l’intérêt général n’est pas d’entretenir un édifice militaire en expansion.

J. Dufourcq souligne ainsi que « la personnalité européenne des 27 n’est pas belliciste ». Les différences sont à rechercher dans les facteurs psychologiques, historiques et culturels, qui font que l’Europe aborde la nécessité d’agir de façon prudente.

Sur le plan de la stratégie, l’Otan mène des actions sous l’impulsion des Etats-Unis qui tentent de créer des coalitions d’intérêt autour d’eux.

Enfin, au niveau opérationnel, de la conduite des forces sur le terrain à l’exécution des plans, l’Otan est caractérisée par des processus lents et lourds utilisant la vision du « rouleau compresseur » héritée de la philosophie de la guerre froide, selon laquelle il faut la supériorité totale et une logistique parfaite.

La guerre totale ne fait pas partie de la philosophie européenne. Il est primordial que ces deux visions différentes ne fusionnent pas, or « on arrose la jeune pousse de la PESD avec les doctrines de l’Otan ». L’asymétrie peut permettre au contraire de conserver la vision européenne qui n’est pas centrée sur la sécurité et la défense.

L’Otan se propose de devenir un instrument global pour défendre les intérêts du monde occidental. Il ne doit pas être l’instrument de l’Occident, mais celui de la corrélation stratégique entre l’Otan et l’UE avec ses alliés, la Russie et le Maghreb.

Il faut une nouvelle vision transatlantique pour ne pas favoriser la compétition. Demain, le monde occidental ne représentera que 12% de la population mondiale et ne peut donc prétendre à l’universalité de ses valeurs. Le rôle de l’Europe est d’effectuer un travail d’anticipation en conservant sa propre approche et son identité. En cela, l’Union pour la méditerranée est une bonne idée pour consolider la sécurité de la région.

L’Otan vu de la Russie

Artem Stoudennikov souligne qu’il est enrichissant et essentiel de connaître l’état des travaux des chercheurs français sur les questions de défense et de géostratégie, tout comme il est crucial de savoir quelles sont les approches russes dans ce domaine. Il décèle le manque d’une vision claire de la France et de l’UE vis-à-vis de la Russie notamment, dans le domaine de la sécurité intérieure sur le continent. Dostoïevski affirmait que « la Russie est une énigme de sphinx ». Il en est de même côté européen d’un point de vue russe.

Les affaires entre l’Otan et la Russie sont plutôt bonnes et n’annoncent en rien les prémisses d’une nouvelle guerre froide. Les clivages idéologiques appartiennent désormais au passé.

Mais la question des antimissiles et le précédent qu’a constitué l’intervention de l’Otan au Kosovo et en Serbie démontrent que des évolutions sont en cours au sein de l’Otan qui cherche à se donner un projet global. On observe néanmoins un manque de vision claire sur la perspective d’un changement de l’alliance.

L’élargissement de l’alliance constitue un sujet de discorde. Les médias pointent la « paranoïa russe ». Mais il est tout de même éclairant de se mettre à la place d’un pays comme la Russie qui depuis la disparition de l’URSS, a évacué ses troupes de l’Europe centrale et de l’Est, a signé le traité sur le forces conventionnelles en Europe signé en 1990 (FCE), entrepris la destruction d’une partie de son armement, évacué ses bases de Cuba, du Vietnam, de Syrie, d’Afrique et des pays baltes, et enfin fait face à l’entrée des pays de l’Europe dans l’Otan. Pourtant A. Gorbatchev avait reçu des promesses de non-élargissement. Les pays baltes l’ont intégrée, puis deux bases américaines ont été ouvertes en Roumanie et en Bulgarie. Les USA ont quitté le traité des anti-missiles, puis l’installation d’un système anti-missile a été négocié avec la République tchèque et la Pologne. Des vols de reconnaissance ont eu lieu à la frontière occidentale. Rappelons également que lors de la guerre dans les Balkans, la Serbie a été bombardée par l’Otan et que depuis 2003, l’Irak est sous le feu de l’armée américaine.

Ainsi l’élargissement ne viserait pas les intérêts russes ; or, ses actions unilatérales montrent que l’alliance militaire la plus puissante du monde avance vers la Russie.

L’indépendance de l’Ukraine et de la Géorgie ont été reconnues par la Russie, cependant on compte 40% de Russes en Ukraine, et 70% de la population totale est hostile à l’entrée dans l’Otan. La Russie sait aussi pertinemment que la Géorgie connaît deux conflits territoriaux en Ossétie du Sud et en Abkhazie.

Au dernier sommet de Bucarest, leur adhésion a été refusé, cependant dans la déclaration final il est stipulé que « les pays seront membres de l’Otan ». Et cela sans tenir compte de l’avis des populations.

Au dernier sommet civil Otan-Russie, les partenaires occidentaux se sont mis à l’écoute des préoccupations russes et ont fait preuve d’une volonté pour réunir leurs efforts afin de relever les défis communs.

Il semble donc possible à présent, avec le changement de régime en Russie et l’avènement de la démocratie, de réfléchir à la réalisation d’une ambition qu’avait formulée le Général De Gaulle en 1949, « une grande Europe de l’Atlantique à l’Oural ».


Discussion 2 :

  • Quelle est la position de la Russie sur le traité nucléaire de 1987 ? Des négociations sont en cours sur le nucléaire : quel peut être l’impact du bouclier antimissile sur la position russe par rapport au traité FCE ?

A. Stoudennikov tient à distinguer l’Otan et l’Occident. Les dernières déclarations russes traduisent un ras-le-bol, elles envoient un signal aux partenaires des Etats-Unis. Tout dépend de leur bonne volonté à mener de nouvelles négociations sur les traités.

La Russie a proposé d’élargir l’accord de 87 à tous les pays qui possèdent des armes nucléaires, afin de mettre en œuvre une réponse moins couteuse et plus efficace.

Si la Pologne et la République tchèque acceptent les radars antimissiles, ils devront s’attendre à une réaction russe, tout comme l’Iran réagira à toute sanction ou mesure prise à son égard.

La Russie a l’espoir que les négociations progressent sur le FCE, mais elle attend des propositions concrètes des Européens et des Etats-Unis. Actuellement, le traité est dans l’impasse. Il doit être plus flexible et davantage favorable aux Russes. Les Européens sont trop frileux. Or, la question des antimissiles exigent une discussion spéciale.

  • L’intégration de la Russie dans l’Otan est-elle une option ?

A. Stoudennikov propose de revenir à plus de réalisme. Si la Russie faisait une demande formelle d’adhésion, plusieurs pays de l’Europe centrale ou de l’Est bloqueraient ou poseraient des conditions au processus.

De toute façon, la Russie ne présentera jamais sa candidature, elle constitue un pays aussi grand qu’un continent et se considère comme auto-suffisant pour assurer sa sécurité.

Selon l’Amiral Dufourcq, la Russie est dans une situation très favorable qui lui permet de s’adresser directement à l’organisation, alors que si elle était à l’intérieur, cela serait beaucoup plus difficile. La Russie peut adhérer au préambule du traité, mais pas à l’organisation car en sont membres des pays qui ont fui le joug soviétique.

Pour J.-P. Hébert, l’entrée de la Russie dans l’Otan reviendrait à avoir deux crocodiles dans le même marigot.

  • N’est-il pas temps pour l’Europe qui jouit d’un fort poids économique, d’avoir une défense indépendante ?

L’Amiral Dufourcq souligne que le modèle d’instrument de défense dont on a besoin n’a plus rien à voir avec celui de la guerre froide. Il n’y a pas d’utilité à avoir une défense européenne et l’idée d’une armée européenne est inadéquate. Les instruments de politique économique mis en œuvre dans l’UE ont effacé les frontières. Les missions de l’UE sont encourageantes, elles constituent en accord avec les Nations unies une aide à la stabilité, comme au Tchad.

Les forces armées sont évidemment utiles. Elles constituent l’ultime garantie de gommer la fragilité, la vulnérabilité. Mais leur rôle doit être de soutenir la communauté internationale.

Ces différentes interrogations révèlent que la notion de responsabilité de l’Europe n’est pas assez clarifiée aujourd’hui.

  • On parle beaucoup de l’Iran concernant le débat stratégique sur le désarmement nucléaire, mais qu’en est-il du Pakistan ?

J.-P. Hébert répond que la représentation américaine de l’Iran permet aux Etats-Unis de justifier l’« axe du mal ».

Pour l’Amiral Dufourcq, la posture iranienne sur le nucléaire permet au pays de jouer un rôle subtil comme le Japon entretient une posture nucléaire virtuelle pour négocier avec la Chine.

  • L’Europe est devenue un empire libéral. Pourrait-il se hisser contre la Russie et la Chine ?
  • Pourquoi l’Europe est la grande absente des discussions sur les anti-missiles ?

J.-P. Hébert rappelle les nombreuses divergences européennes. La Turquie a interdit le passage sur son sol des troupes américaines lors de l’intervention en Irak. L’Allemagne et la Belgique se sont opposées à la guerre. Le groupe de Vilnius qui était favorable à la guerre en Irak a été monté de toute pièce par les Américains.

Désormais, l’installation des antimissiles est un sujet plus dangereux pour l’Europe. Il entre dans un cadre tactique caractérisé par une série de dossiers épineux redonnant une justification au système de l’alliance. Cet habillage tactique a notamment pour but de faire en sorte que l’Iran soit perçu comme un pays qui attente à la sécurité européenne.

L’Amiral Dufourcq explique que la construction européenne a été entreprise pour intégrer les territoires et éviter les guerres, ceci sous l’impulsion économique des Etats-Unis. Les nationalismes devaient être supprimés pour ne pas faire renaître les tensions. L’UE a été pensée comme une structure supranationale qui serait assez forte pour assurer les intérêts particuliers de chaque pays. C’est la théorie du « Breaking Nation » de Robert Cooper, du courant fonctionnaliste. L’intérêt général se superpose aux intérêts particuliers. Il reste à accompagner l’empire d’un instrument global pour garantir la prospérité et le bonheur.

  • L’Otan est-elle l’instrument de la mondialisation ? Assistons-nous en Afghanistan, à l’instauration d’une guerre permanente ?

L’Amiral Dufourcq pose une question : l’Otan est-il la réponse ou le moteur de la mondialisation ? Le monde occidental est en fait dans une position défensive. Face aux défis économiques et de la planète en général, on tente de rassembler la famille occidentale, cette approche est très similaire aux prérogatives d’une « global Nato ». Le sommet de mai-juin 2009 pourrait annoncer la consolidation d’une organisation sur la défensive.

Pour A. Stoudennikov, l’Otan constitue une relique de la guerre froide. Mais si elle doit exister, alors elle doit respecter le choix des peuples. En Ukraine, la constitution prévoit un référendum pour toute adhésion à une organisation.

La démocratie ukrainienne est jeune et peut être manipulée sous l’impulsion de financement extérieur.

A. Gorbatchev avait fait organiser un référendum dans les 15 républiques soviétiques avant la disparition de l’URSS. Elles s’étaient prononcées pour la préservation de l’unité, mais l’opinion publique avait été manipulée, sauf en Biélorussie et au Kazakhstan. Quelques temps après, les résultats avaient été différents notamment en Ukraine. Le résultat dépend aussi beaucoup de la mobilisation des médias.

Pour J.-P. Hébert, il demeure nécessaire de caractériser la mondialisation et de savoir quel contenu on lui donne. C’est en partie cela le rôle de l’Europe. Mais elle ne donne pas pour le moment de réponse satisfaisante.


III. Table-ronde : Des moyens nouveaux pour une autre sécurité

Les nouvelles orientations du livre blanc de la défense et de la politique étrangère de la France

François Loncle a fait état de la position collective exprimée par le Parti socialiste lors du débat de censure refusant la décision d’une intervention complémentaire de la France en Afghanistan, et sur la réintégration de la France dans l’Otan.

Des informations inédites ont été portées à la connaissance des parlementaires, concernant la préparation d’un nouveau livre blanc sur la défense et la politique étrangère de la France. Le député français a représenté le parlement à la Commission du livre blanc co-présidée par Alain Juppé et Louis Schweitzer.

Les représentants du groupe socialiste ont démissionné suite à la présentation des informations qui ont été soumises à un débat parlementaire sans vote. Jean-Claude Mallet, président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, et Bernard Kouchner sont venus présenter les grandes lignes du livre devant la commission.

Le livre propose une analyse des nouvelles menaces différente de celles identifiées pendant la guerre froide, mais aussi de celles d’avant le 11 septembre 2001. Cela constitue une problématique abondante. Le groupe socialiste les a jugées exagérément alarmistes. On aurait imaginé que cela allait être une opportunité pour reconsidérer la problématique de la défense et de la paix.

L’analyse se révèle trop optimiste en affirmant que la nouvelle configuration géopolitique est caractérisée par davantage de démocratie : on en compte 82 aujourd’hui, alors qu’elles étaient de 66 avant 1989.

Le livre évoque le développement de la communication et dans le même temps, une réduction des conflits armés avec une capacité accrue de mobilisation de la société internationale.

Il reconnaît la valeur des Nations unies, mais recommande sa réforme.

Il surestime les réactions nationalistes et identitaires.

Il identifie de nouvelles sources de problèmes comme la hausse des inégalités sociales, l’augmentation des tensions nées de la consommation énergétique, le réchauffement climatique, la bataille mondiale pour l’eau et la nourriture, la prolifération nucléaire, balistique et des armes chimiques, le terrorisme international, la privatisation de la violence armée avec le développement des milices privées, et la hausse des dépenses militaires.

Il considère que la Méditerranéen est une zone conflictuelle majeure. Le conflit entre Israël et la Palestine reste au cœur des préoccupations.

Le centre de gravité se déplace vers l’Asie et marque le déclin des puissances occidentales.

Le chapitre 5 du livre blanc aborde la question de la rénovation transatlantique. Il est affirmé que doivent être menés à bien la rénovation de l’Otan et le développement d’une défense européenne.

Le partenariat entre les USA et l’UE doit se renouveler. Le sommet du soixantième de l’Otan prévu en 2009 se fixe deux objectifsnotamment une relecture cohérente des missions de l’alliance avec une analyse de l’évolution des menaces et une redéfinition de l’organisation dans la mondialisation.

F. Loncle rappelle que la France n’a jamais cessé d’être présente dans l’Otan sauf dans le comité des plans de défense et du nucléaire. Or, la force nucléaire française doit rester totalement indépendante.

Le document expose les conditions d’un nouveau rapprochement de la France à l’Otan et d’une liberté préservée pour les positions françaises. La France devra conserver son pouvoir de décision sur l’engagement des forces françaises. Aucune force ne sera placée sous le commandement permanent de l’Otan. Il défend une démarche non pas atlantiste, mais occidentaliste à laquelle pourrait souscrire la Russie.

La question qui se pose est celle de savoir quelle sécurité collective construire pour le 21e siècle. Celle-ci doit se fonder sur le multilatéralisme et donc reconnaître la centralité des Nations unies. L’élargissement et une meilleure efficacité du conseil de sécurité sont indispensables.

La situation financière et économique de la France pose des contraintes considérables depuis les dernières décennies. La défense ne s’exonère pas de la revue générale des politiques publiques entreprise par le gouvernement actuel.

Le livre préconise également de se recentrer sur la connaissance du monde et donc sur le renforcement du renseignement afin de mieux anticiper et de mettre sur pied un système de veille et d’alerte performant. Mais ces objectifs peuvent-ils être tenus avec de telles restrictions budgétaires ?

Quelle conception de la sécurité à gauche ?

D’après Daniel Cirera, pour les forces communistes et progressistes, la question d’une alternative à l’Otan se posent depuis 1949 et de manière encore plus aigue avec la dissolution des blocs. Désormais elle concerne tout le monde. Encore faut-il adapter la grille de lecture pour ne pas répéter ce qui a été dit dans le passé. La dissolution était une revendication pertinente dans le cadre de l’affrontement des blocs. Aujourd’hui, on peut avoir une position de principe, celle de la recherche de la sécurité par des voies politiques, en agissant pour la réduction des menaces. Cette question n’est pas exclusivement militaire. Les nouveaux défis contemporains, en premier lieu la crise alimentaire mondiale, sont porteurs de conflits.

La défense et la stratégie doivent faire partie intégrante du débat politique. Force est de constater que l’Otan ne constitue pas un ensemble homogène et fermé, il est traversé par de multiples contradictions. C’est en insistant sur celles-ci que l’on peut modifier la réalité. Les contradictions sont également nombreuses dans la relation transatlantique, au sein de l’UE même, et de la France compte tenu de sa place spécifique dans l’organisation.

D’autres moyens pour la sécurité impliquent nécessairement le multilatéralisme et les Nations unies. Il s’agit aussi et surtout d’inclure toutes les dimensions, pas uniquement l’aspect militaire.

L’Europe est aussi réformable et la faiblesse de son poids politique dans le conflit afghan notamment, démontre que des changements profonds doivent avoir lieu. Nicolas Sarkozy veut réintégrer la France dans l’Otan, envoyer des troupes en Afghanistan et travailler au développement d’une Europe de la défense. Mais est-ce un choix européen ?

Les clivages sont nombreux. Ils se sont exprimés lors de la guerre en Irak, qui fut un moment significatif de la relation UE / Otan où l’on a pu observer une dynamique d’autonomisation de l’Europe.

Du côté des opinions publiques, rappelons que 80% des Européens sont pour une politique de défense de l’UE, mais que 80% d’entre eux s’opposent à la hausse des dépenses militaires. Comment peut-on contribuer à la sécurité en Europe et à la sécurité internationale ? Une réforme de l’Otan, organisation toujours dominée par les Etats-Unis, serait-elle compatible avec le projet européen ? Il faut d’abord distinguer les enjeux de la relation transatlantique, l’Otan en est aussi un instrument. En installant des bases en Pologne et en République tchèque, les Etats-Unis souhaitent pérenniser le lien transatlantique et maintenir leur présence en Europe.

L’enjeu est également de préciser comment les Européens vivent-ils leur sécurité. La défense européenne ne doit pas devenir une Otan européenne. Une vision de l’Europe dans le monde est indispensable pour définir les objectifs, mais le fait que l’UE ne fasse pas la guerre est un atout face aux Etats-Unis. Cela est lié à un point de vue politique et à une conception particulière.

La pensée de gauche et progressiste doit tirer les leçons des expériences concrètes d’intervention européenne. La Finul 2 en place au Liban possède une composante européenne, car les Etats-Unis ne peuvent intervenir dans cette zone. Les différents types de mission révèlent l’utilité d’avoir une force européenne, sans pour autant suivre les Américains dans leur sillage. La dimension politique de l’UE fonde sa spécificité, son originalité et sa puissance. Des lignes rouges ont été fixées par les peuples aux gouvernements. Ils exercent une pression politique qui détermine aussi l’implication extérieure de l’UE.

Si l’Europe a besoin d’une défense, l’Otan s’en trouve de fait délégitimée. Nicolas Sarkozy prétend possible une plus grande autonomie européenne dans le monde multipolaire, de la France avec la Russie et avec l’espace méditerranéen, mais cela est en contradiction avec la réintégration de la France dans l’Otan.

Il n’en demeure pas moins que le conflit afghan risque de produire un enlisement, et que l’Otan sous direction américaine est perçue comme puissance occupante organisant une colonisation de nature impérialiste. C’est cette dimension qui met en difficulté les Européens sur le plan politique.

L’Europe est également en droit de décider d’autres coopérations technologiques avec le reste du monde. Le système Galileo par exemple pourrait faire l’objet d’une coopération avec la Chine.

Enfin, l’enjeu du désarmement reste entier. Lors de la guerre froide, Etats-Unis et URSS signaient des accords. La question de la prolifération met aussi la France face à ses responsabilités notamment en Europe, pour renforcer le TNP.

Le désarmement nucléaire demeure un défi incontournable et l’évolution de l’Otan le remet au premier plan.

Les marges de manœuvre des Etats dans l’Otan

Olivier Kempf rappelle une distinction classique oubliée, que les Gaullistes avaient inventée en 1966. D’un côté, il y a l’Otan, une structure militaire caractérisée par sa réactivité aux crises. C’est un laboratoire de standardisation militaire de différente nature. Elle fait travailler ensemble des militaires qui n’en avaient pas l’habitude. Elle réunit par exemple des Grecs et de Turcs. De l’autre côté, il y a l’Alliance.

La domination des Etats-Unis sur le monde fait écho à une perception habituelle que l’on a ressentie dans chacune des interventions. Cependant, cela ne correspond qu’en partie aux réalités. L’alliance est toujours une demande des Européens qui ont conclu un contrat leur assurant le soutien des Etats-Unis en échange d’une certaine soumission. Les pays de l’Europe centrale et orientale sont dans ce cas aujourd’hui. Ils ont la perception d’une menace, souhaitent les garanties d’une protection américaine, en contrepartie d’un certain alignement.

Des évolutions significatives ont eu lieu depuis la guerre froide :

  • Les forces nationales ont été renationalisées. Chaque Etat met en avant ses décisions politiques.
  • Les conditions posées tendent à préserver la liberté d’appréciation et d’expression politique des Etats.
  • Dans l’Otan, chaque pays a un droit de veto. La Grande Bretagne a par ailleurs son indépendance nucléaire. Pour autant, un certain nombre de bombes nucléaires est « otanisé ».
  • Les pays demeurent indépendants dans l’emploi des forces. Ils y ont mis des restrictions au Kosovo et en Afghanistan.

Concernant la France, rappelons qu’elle est déjà dans l’alliance et dans le commandement intégré. Sa réintégration aura des conséquences internes et internationales, mais pas sur le plan stratégique.

On a également assisté à une inversion de l’asymétrie depuis 2002. Istanbul a montré son désaccord sur le conflit irakien. En 2006, au sommet de Riga, le projet d’alliance globale a été avancé, comme étant celui du camp occidental incluant le Japon, la Nouvelle Zélande, l’Australie, le Brésil, l’Argentine. Tous les pays l’ont refusé. La garantie américaine de protection implique que l’alliance garde son ancrage géographique au Nord.

Au dernier sommet de Bucarest, l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie a été refusée. La Grèce a posé son veto à l’entrée de la Macédoine.

Les Européens prennent donc de plus en plus d’autonomie.

Par ailleurs, le militaire ne suffit plus. Il faut des policiers, des juristes, des économistes, des développeurs. La force de frappe économique de l’Europe lui donne désormais l’avantage dans l’alliance. Elle bénéficie en outre du soft power, après le déclin des Etats-Unis et de leur image dans le monde.

L’Otan est une puissance verticale et technique, alors que l’UE avec sa politique de petits pas développe une puissance horizontale. L’alliance est un espace de négociation où les Etats-Unis sont obligés de transiger.

La prochaine décennie sera marquée par de nouveaux défis que le Président de l’Otan a explicité de la manière suivante :

  • la faillite des Etats,
  • la montée en puissance des acteurs non-étatiques,
  • la prolifération des armes de destruction massive,
  • la demande énergétique,
  • le changement climatique.

Les piliers de la nouvelle stratégie de l’Otan sont d’après le discours de son Président :

  • la défense anti-missile,
  • la cyber-défense,
  • la sécurité énergétique, qui demeure néanmoins un concept flou au niveau stratégique,
  • la demande de partenariat : il faut une approche globale permettant un dialogue meilleur avec les Nations unies et l’UE, en raison de l’inversion de l’asymétrie.
  • Le changement de la relation entre l’Otan et l’UE, pour une possible mise en commun des moyens avec l’UE (l’Otan continuera à être définie par son engagement militaire).

Discussion 3 :

Selon A. Dumoulin, le contexte de la nouvelle présidence européenne de la France et du sommet du soixantième de l’Otan en 2009 favorise les discussions, mais on observe un tropisme vers l’Otan, en fonction de la perception de la coopération qu’elle permet et de sa fonction capacitaire. Il reste à savoir lequel de l’Otan ou de la défense européenne aura raison de l’autre.

D’après l’amiral J. Dufourcq, l’élection présidentielle américaine, le document stratégique de Grande Bretagne en cours d’élaboration, le nouveau libre blanc de la France et la perspective du sommet du soixantième, ainsi que la nouvelle présidence européenne, font peser de nombreuses incertitudes sur les évolutions du système de sécurité transatlantique. Ces évolutions vont entraîner des conséquences techniques lourdes. Il serait donc préférable pour ses raisons de repousser la réintégration de la France à l’Otan à 2009.

O. Kempf considère que la stratégie américaine est en effet d’absorber l’UE, de faire coïncider la carte de l’alliance avec celle de l’Union. C’est pourquoi les Etats-Unis souhaitent l’entrée de la Turquie. Les moyens de l’UE motivent aussi leur intérêt car l’UE finance des missions PESD-EUFOR, de reconstruction économique notamment, des microprojets. Cette force économique participe de son soft power. Les pays récepteurs de cette aide peuvent ainsi améliorer l’état de leurs infrastructures routières, d’accès à l’eau grâce à des puits, etc.

Dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les moyens peuvent être communautarisés au niveau européen, mais au niveau atlantique, non. L’Otan souhaiterait pourtant un accès plus facile aux moyens européens.

L’UE conserve donc une autonomie dans le domaine militaire et de la sécurité qui lui permet de se distinguer de l’Otan. La vraie question semble donc de savoir laquelle des deux structures durera, pour combien de temps et dans quels objectifs.

L’Otan est un espace du dialogue transatlantique, alors que l’UE est un espace de coopération et de travail entre Etats membres.

F. Loncle indique que l’Otan occupe une place prépondérante dans le livre blanc. Le président Sarkozy prépare néanmoins la réintégration de la France dans son commandement intégré sans tenir compte des conditions inscrites dans le nouveau document de défense.

L’Otan est euro-compatible, en témoigne la frénésie avec laquelle des pays comme la Bulgarie ont précipité son adhésion à l’Otan avant leur entrée dans l’UE.

En mission parlementaire, F. Loncle a pu constater que les nouveaux entrants n’avaient que peu d’attention pour la Charte des droits fondamentaux apportée par les députés. Ils étaient davantage intéressés par l’Otan afin d’avoir des garanties de protection. L’UE les attire pour sa fonction de moteur économique. La majorité des pays qui adhèrent l’Otan ne se détacheront en aucun cas de l’organisation.

Effectivement, le droit de veto permet de remplir les conditions d’une conservation de l’autonomie, mais dans le cas de la France, le retour dans l’Otan s’articule avec le développement d’une nouvelle politique étrangère très atlantiste. C’est l’amorce d’une rupture globale en la matière.

Si la France se rallie sans condition, ses capacités de dialogue avec le Sud seront réduites.

Certains se montrent optimistes sur l’évolution de l’Otan et de la force européenne qui est encore embryonnaire. Des pays y sont d’ailleurs opposés. L’égalité des forces dans l’UE n’existe pas.

L’élection américaine ne débouchera que sur des changements infimes en politique extérieure. Le candidat Obama a déclaré que Jérusalem devait être la capitale unifiée d’Israël.

Il conviendrait de bâtir d’abord une défense européenne solide avant de se rallier à l’Otan pour défendre les « bons » occidentaux.

Compte-rendu réalisé par Chrystel Le Moing.

[1] Berlin plus est un accord de partenariat stratégique entre l’OTAN et l’Union européenne en matière de gestion des crises, dans le cadre de la mise en place de l’Identité européenne de sécurité et de défense depuis 1994. Cet accord permet à l’Union de disposer d’un accès aux moyens de logistique et de planification de l’Alliance atlantique, y compris au niveau du renseignement.