Compte-rendu du colloque
Ouverture
Christina von Furstenberg, Chef, Section des Politiques et de la Coopération internationale en Sciences sociales, a souligné dans son allocution d’ouverture que l’initiative placée sous le haut patronage de l’UNESCO devait être pertinente au regard de la stratégie et du programme approuvés par les Etats-membres de l’UNESCO, dont la mission est d’améliorer sa capacité à appréhender les nouveaux enjeux sociétaux dans une démarche pluridisciplinaire et intersectorielle. C’est dans une optique de renforcement de l’articulation entre la recherche en sciences sociales et l’élaboration des politiques, que le secteur des sciences humaines et sociales, en particulier le programme MOST (gestion des transformations sociales), dont c’est le mandat, a apporté son soutien au colloque.
Le programme MOST contribue au développement social, à la paix, au dialogue entre les acteurs sociaux investis dans des processus de transformations socioculturelles. Il tend à favoriser la recherche internationale, comparative et politique dans des domaines divers (élimination de la pauvreté, les migrations, le développement urbain, les jeunes et les femmes) et entend mettre celle-ci au service des décideurs et groupes de sensibilisation grâce à l’établissement de réseaux scientifiques de haute qualité et d’action publique internationaux.
Les sciences sociales ne coûtent pas cher comparé aux coûts des sciences « dures ». Cela leur confère peut-être une autonomie plus forte, mais les ressources découlent toujours d’un mécène qui a ses propres objectifs, potentiellement différents de ceux du chercheur. Dans la période actuelle marquée par des transformations sociales rapides, celui-ci doit sans cesse veiller à maintenir l’intégrité de l’analyse intellectuelle qui fonde ses choix.
En outre, la transition vers un nouveau système-monde appelle l’émergence de politiques sociales régionale et globale en débat à l’échelle mondiale qui dépassent les stratégies nationales du passé, et soient légitimes contrairement à « la politique néolibérale insensée qui est apparue dans les chaos croissants de l’économie-monde du début du XXIe siècle ».
L’enjeu pour l’UNESCO de dépassement des dilemmes passés est de « poursuivre l’émancipation sans assimiler la liberté et l’égalité à la prise du pouvoir d’État ». Les inégalités structurées et soutenues par la division mondiale du travail appelle un renouvellement des coopérations entre les centres et les périphéries, et la constitution d’un front d’attaque global.
la lutte entre ces nouveaux et puissants acteurs mondiaux et les mouvements locaux et nationaux orientés vers la mondialisation est en train de transformer les résultats et les objets de la politique sociale. Les sciences sociales dont nous avons besoin à l’heure de l’avènement d’un nouveau système-monde post-libéral, doivent directement prendre en compte la racine globale des problèmes sociaux.
Session 1 : Rapports marchands et sociétés dans l’histoire
Antoine Casanova, directeur de la revue La Pensée, a rappelé, dans un propos introductif, le processus ayant mené à l’organisation des deux journées de conférence en insistant sur les trois axes de réflexion interdépendants qui permettent une approche transversale des réalités. Le premier contribue à mieux éclairer et mieux connaître les caractéristiques historiques spécifiques des échanges marchands. Le second s’attache à mieux cerner les caractéristiques, les contradictions, les risques des échanges marchands et du fonctionnement des marchés dans le cadre du capitalisme contemporain. Le troisième consiste à développer le partage de connaissances et d’expériences sur des espaces où se structurent « des luttes mais aussi des élaborations, et des expériences en acte » dans une perspective de transformation profonde des rapports sociaux.
Alors que « l’économie de marché » est présentée comme un horizon indépassable, que des réalités historiques immenses avec leurs traits propres essentiels, s’évanouissent dans la brume indistincte de ce concept flou, des rapports marchands aux contenus variés, dans le cadre de rapports sociaux de production et de systèmes sociaux et politiques qui n’étaient pas ceux du capitalisme, se sont produits depuis l’antiquité, en passant par l’époque du servage.
En France (mais aussi en d’autres pays de Méditerranée) ces processus se sont accompagnés du développement de contradictions, de plus en plus aiguës, à la fois techniques, économiques et sociales. Il s’agit notamment des conflits d’intérêt entre la noblesse détentrices de privilèges féodaux et les entrepreneurs de la bourgeoisie et plus globalement les intérêts des usagers, alimentant les « crises d’Ancien type ».
Les types de relations au marché sont ainsi très différents selon les époques et les espaces, comme le démontrent les liens entre l’esclavage et le capitalisme aux Etats-Unis et leurs conséquences en Amérique du Sud.
Sous la brume, le capitalisme marchand, industriel, financier caractérisé par des rapports sociaux de production spécifiques et des structures d’ensemble à la fois sociales, économiques et politiques, perdure. Les notions telles que « économie de marché » et, plus généralement de la pensée dominante, parviennent mal à rendre compte des marchés, de leur histoire et de l’économie capitaliste. Les mouvements essentiels de cette dernière se manifestent (comme l’a souligné J. Sapir) de manière encore plus forte au regard des crises financières, économiques, sociales comme celle qui secoue la planète aujourd’hui.
La crise actuelle multidimensionnelle remet au devant de la scène des questions occultées comme celles des nationalisations et de leurs contenus, du contrôle populaire, politique et démocratique du crédit, ou celle aussi du rôle crucial de la puissance publique et des mobilisations politiques.
Jaques Annequin, historien, a évoqué le débat en cours depuis le XIXe siècle, sur la nature et le fonctionnement du marché dans les sociétés de l’Antiquité, « suffisamment ambivalent pour que les historiens de l’économie puissent le qualifier aussi bien de « primitif » que de « moderne » à partir d’un modèle avoué ou inavoué, celui du marché qui occupe aujourd’hui dans nos sociétés contemporaines, une place dominante. »
Max Weber a renouvelé le débat en affirmant que le marché antique souffrait de « manques » par rapport au référant que constitue le marché capitaliste, défini par lui comme étant le mode économique le plus rationnel. Karl Polanyi alimente la controverse en affirmant que le capitalisme est une étape transitoire, qui met au centre le marché autorégulateur et l’économie, éludant ainsi, selon lui, que l’économie s’entremêle avec les dimensions anthropologique et sociale de manière inévitable. Le marché est donc un prisme déformant qui empêche de voir les relations complexes qui existent entre les différentes institutions dans les sociétés. Cependant dans la cité grecque existait une place de marché indépendante où les partenaires économiques échangeaient librement. Le problème posé est donc celui du rapport qu’entretiennent institutions et systèmes économiques dans les sociétés anciennes.
Dès les VII-VIe siècles avant notre ère, les Grecs mettent en place une forme inédite de marché qu’ils vont transmettre aux différentes « économies-monde » centrées sur la Méditerranée. Dans les cités, la propriété était le fondement de la société civique ; elle offrait la possibilité d’acheter, de vendre, de transmettre librement ses biens, et s’accompagnait donc d’une monnaie permettant d’effectuer les transactions sous l’œil avisé de magistrats veillant à leur régularité. L’agora et autres agorai étaient des espaces délimités au-delà desquels il n’était pas autorisé de commercer.
Il s’agit donc d’une institution inédite qui dynamise les échanges en limitant les incertitudes, et non d’un produit « naturel ». Il subit des aléas de natures diverses et est en cela imparfait.
Il est ainsi « nécessaire de penser la dimension économique des comportements politiques, les rapports entre ces comportements et le jeu du marché, d’établir aussi s’il est possible de penser l’économie et le politique comme des catégories distinctes. »
La recherche et ses débats se renouvellent actuellement à la lumière de démarches originales. L’une par exemple, s’inscrit dans une optique qui singularise les économies préindustrielles et la place qu’y occupe le marché, et dans une approche comparative qui propose une sorte de modèle d’interprétation du marché, comme le bazar, notamment.
L’autre démarche illustrant les évolutions de la recherche s’inspire des travaux de la New Institutional Theory qui prennent distance avec Polanyi. Ces néo-institutionnalistes considèrent que toutes institutions ont été créées pour réduire les incertitudes des échanges et du marché : « Loin d’être séparées en instances autonomes, logique économique et logique des institutions sont donc tout au long de l’histoire, étroitement liées. Et c’est cette double logique qu’il importe d’interroger. » Le marché antique relèverait de la même logique contemporaine.
Mais il demeure pertinent de s’interroger sur la validité d’outils empruntés aux analyses de la société contemporaine pour étudier les sociétés antiques, de mesurer le poids des comportements et des idéologies, et de questionner la notion même d’institution et l’amplitude de son champ social.
Nie Yunling, professeur à l’université normale du centre de la Chine, a présenté l’évolution historique de la rue Hanzhengjie dans la ville de Wuhan au centre la Chine, considérée comme la source du développement commerciale et surnommée le Chicago de l’Orient. Au XVIe siècle, le gouvernement central en a fait le port de circulation du sel ce qui a stimulé le développement local de ce qui est devenu la rue Hanzhengjie à la fin de la dynastie des Ming. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, elle est une plate-forme logistique pour des produits comme le sel, l’huile, les céréales, le coton, le cuir, les médicaments. Puis elle décline avec la montée en puissance du port de Hankou à l’est, un des cinq ports ouverts sur le monde, et trois guerres destructrices. Il s’agissait d’un marché traditionnel, reposant sur l’artisanat et l’agriculture. Les prix et les règles du jeu étaient fixés par la chambre de commerce et l’association de profession concernée. Le financement et le paiement s’effectuaient à travers des petites banques locales ou des établissements de crédits. Il ne pouvait donc survivre à la pression des capitaux étrangers et domestiques. De 1949 à 1978, le système d’économie planifiée interdit le marché, qui perdure néanmoins clandestinement. Avec la politique de réforme lancée en 1978, son développement est redynamisé et il devient un marché de vente en gros surnommé « la première rue de Chine ». L’émergence de l’entreprise privée installe de nouvelles relations de travail et de nouveaux rapports entre production et vente qui s’effectuent selon l’offre et la demande. D’abord, elle met fin à la monopolisation des magasins d’Etat sur le marché de gros. Une politique attractive est mise en place par la ville, qui malgré le débat polémique suscité, maintient les réformes. Des entreprises de toute la Chine viennent s’y installer. Le conseil des affaires de l’Etat approuve et ce marché devient un laboratoire d’expérimentation de la réforme économique. Les PME se développent sur un mode fermé et familial, puis s’agrandissent (sous-traitance, joint-venture, sociétés par action, etc.) pour constituer dès 1991 le premier des dix plus grands marchés chinois. Les réformes de Deng Xiao Ping libéralisent le marché toutefois encadré par un système de gouvernance locale (le marché est sous administration publique et sous la tutelle du gouvernement d’arrondissement, qui règlemente notamment l’imposition ; le gouvernement investit dans les infrastructures, veille à assurer la complémentarité entre les activités économiques et sociales : éducation, hôpitaux).
Après l’adhésion de la Chine à l’OMC, une politique est mise en place pour permettre aux investisseurs étrangers d’accéder au marché. Les entreprises de la rue Hanzhengjie sont confrontées à de nouveaux concurrents. La municipalité renouvelle le mode de fonctionnement, mais les transformations sont lentes par rapport à la croissance du marché. La production se fait en majorité ailleurs, il y a trop de micro-entreprises, pas assez de marques, ni d’intégration suffisante de la sous-traitance. Les prix de vente sont donc tirés vers le bas. Les structures administratives sont inutilement doublées au niveau du gouvernement municipal et de l’arrondissement.
L’évolution du marché de Hanzhengjie est déterminée par l’intrusion dans le circuit d’un produit, du grossiste entre le producteur et l’acheteur. Par ailleurs, les magasins d’Etat ne peuvent couvrir les besoins des marchés urbains ou ruraux rassemblant au total 1.3 milliards de personnes. Ce marché est passé d’un capitalisme et d’un corporatisme féodal à un marché moderne générant 40 milliards de yuan de chiffres d’affaires par an, faisant participer 6000 entreprises de la Chine entière, et fournissant de l’emploi aux chômeurs urbains et à la main d’œuvre rurale.
Il montre aussi les succès de l’économie planifiée qui permet la complémentarité entre PME, grandes firmes d’Etat (équipement, électricité) et entreprises collectives. Cela se traduit par une évolution du système de propriété qui tolère la coexistence de multiples formes incluses dans le système d’économie socialiste. Au niveau national, les entreprises d’Etat ou à actions nationales représentent 57.98% du total des entreprises, les entreprises privées 40.41% et les entreprises étrangères 1.61%.
Le gouvernement par son macro contrôle veille au respect des lois du marché (valeur, offre et demande). La 17e assemblée populaire nationale a affirmé qu’il faut encourager et diriger le développement des entreprises non-publiques. Le 15e quinquennat du développement (2006-2010) devra faire du marché de Hanzhengjie une nouvelle zone culturelle touristique ouverte au monde.
Rémy Herrera, économiste à l’université Paris 1, a présenté les liaisons entre l’esclavagisme moderne tardif pratiqué par les Etats-Unis, dans les plantations principalement, et le capitalisme. Ces deux systèmes considèrent l’homme comme un moyen de production, ce que l’on appelle aujourd’hui le capital humain. L’esclavage de plantation implique l’existence de marchés à plusieurs niveaux. Si la main d’œuvre est presque exclusivement démonétisée, des formes de troc sophistiquées, des échanges monétarisés à l’intérieur et avec l’extérieur existent souvent à partir des produits issues des cultures concédés aux esclaves. Il y a également la vente des esclaves sur les marchés locaux, et le commerce triangulaire qui a pour but l’approvisionnement permanent du marché mondial en êtres humains, par la déportation depuis des zones de production d’êtres humains – l’Afrique – jusqu’aux zones « consommatrices de forces de travail d’esclaves » en Amérique et leur fixation dans les plantations.
Le mode de production fondé sur l’esclavage, n’est pas au sens strict du terme, le capitalisme, puisque la valeur de la force de travail n’est pas représentée par le salaire et le prix du travail. Mais c’est un mode de production qui est totalement dominé par le capitalisme, qui en est même constitutif, et consubstantiel aux Etats-Unis, au Brésil, à Cuba, y compris dans sa relation avec la « gestion » de la main d’œuvre dans les centres du système mondial capitaliste. Ce système imbrique directement la plantation au marché mondial, et la formation sociale périphérique esclavagiste dans les structures productives d’un centre capitaliste. Il y a également des éléments de salariat dans l’esclavage et inversement des éléments d’esclavage dans le salariat, qui prend des formes et des trajectoires très variées selon les pays, et qui va balayer le spectre complet des contrats de travail contraint.
Le cas de Cuba est l’exemple type de la fusion des luttes pour la libération des esclaves et antiraciste, avec les luttes pour la libération nationale anti-impérialiste et pour l’émancipation sociale. Première grande terre découverte outre Atlantique, en 1492, c’est aussi le territoire où les déportations d’Africains, lors de la traite transatlantique, ont été les plus massives de toute l’Amérique hispanique (plus d’un million de personnes, très vraisemblablement) et où l’esclavage capitaliste a duré le plus longtemps au monde. C’est la deuxième colonie à introduire l’esclavage (1511 après Hispaniola), et l’avant-dernière à l’abolir, deux ans seulement avant le Brésil, en 1897. Cuba est devenu le premier producteur et exportateur mondial de sucre, à partir d’une petite base productive. La caractéristique de cette montée en puissance des sucriers cubains est leur imbrication dès 1776 et l’indépendance des Etats-Unis, dans la structure productive des Etats-Unis. Ces liens s’établissent avec le Sud esclavagiste, mais aussi avec Boston et New York, des banquiers, des industriels, des marchands, des armateurs, des négriers qui vont former petit à petit la grande finance étatsunienne, ce qui va devenir à la fin du XIXe les groupes J.P. MORGAN et ROCKFELLER.
L’esclavage pratiqué dès la Conquista (1510) à Cuba a déformé toute la formation sociale coloniale, en contraignant à sa logique les petits paysans ou les paysans sans terre. Cette stratégie d’insertion dans le système global capitaliste a été opérée par une alliance passée entre les classes dominantes créoles et du centre espagnol, et très rapidement anglo-américaines et étatsuniennes, qui elles, à la grande différence de l’Amérique latine, ont constitué un état bourgeois à structure capitaliste dès la « conquête ». Cette spécialisation s’est notamment opérée par des chocs exogènes extrêmement puissants, comme l’occupation militaire de la Havane par les Anglais, en 1762, et surtout la connexion des sucriers cubains avec les Etats-Unis qui vont perdre les marchés des Caraïbes britanniques et donc faire de Cuba la première puissance sucrière. Jusqu’à la fin des années 20, Cuba est encore le troisième marché mondial d’exportation des capitaux de la grande finance étatsunienne. Mais le système esclavagiste ne se réforme pas aisément, il fallait faire appel à toujours plus de main d’œuvre pour répondre à la demande mondiale de sucre. Des vagues de travailleurs vont arriver : des Espagnols, des Irlandais, des Marocains, des Egyptiens, des Syriens, des Indiens, des Mexicains de Maya, du Yucatan, que l’armée mexicaine revend aux sucriers, et massivement, les coolies, entre 1847 et 1874 (cent cinquante mille asiatiques principalement chinois). Après l’abolition de l’esclavage, ils forment le prolétariat cubain qui constitue aux deux tiers, avec les Noirs, les armées Mambies, de libération nationale à Cuba qui se sont battu pour obtenir l’indépendance et qui constituent ensuite la base sociale de la révolution cubaine.
Jacques Sapir, directeur de recherche à l’EHESS, qui est intervenu sur la place du marché dans le système soviétique, rappelle que la Russie était avec la NEP de 1923 à 1928, sous un régime d’économie mixte à prédominance rurale, paysanne et artisanale, tout comme l’était l’Europe occidentale dans les années 1950/1960. Ensuite le plan quinquennal a provoqué l’étatisation brutale et la grande famine en Ukraine de 1932-33, puis pendant la guerre, une phase de décollectivisation a permis à la population et à l’économie soviétique, de tenir le choc de la perte en travailleurs. L’économie soviétique survit parce qu’il y a des formes de recours au marché relativement importantes.
Le marché se divise en trois catégories : le marché reconnu par l’Etat, celui de la vente par les paysans kolkhoziens, par exemple, et la brocante où l’échange est reconnu et garanti ; le marché de fait non reconnu par la loi (marché du travail avec déplacement des salariés en fonction du revenu et corrélation entre flux d’investissement et de travailleurs), mais qui n’est pas illégal. Et enfin le marché noir de biens illégal qui représente jusqu’à 50% du volume de l’offre du système planifié au début des années 80, et sur lequel une prime était demandée.
La question majeure est de savoir comment penser un système d’articulation entre ces marchés, puisque le marché du travail est nécessaire, les employeurs ne veulent pas d’un encadrement du salariat, le capital étant déjà centralisé. Il faut un facteur de flexibilité sur le travail non pas pour une raison sociale d’évitement du chômage, mais pour palier les lourdeurs du système planifié (délai de livraison, réparation des machines). Le fait qu’il est impossible matériellement de faire fonctionner l’économie comme une entreprise unique, implique le marché du travail. Le marché noir se développe aussi en lien avec une demande stable et avec les effets induits par la planification, dans un contexte expansif.
Si l’on considère la période actuelle, la finance moderne est essentiellement un marché des dettes, voire des dettes sur des dettes. Tant que le contexte macro économique est expansif, ce marché fonctionne. Du jour où la solvabilité des porteurs de dettes n’est plus garantie, le marché s’effondre. Autrement dit, d’un point de vue normatif, on ne peut pas affirmer qu’un marché est efficace en dehors de toute réflexion sur le contexte.
Il faut une définition rigoureuse de ce qu’est un marché : c’est un espace d’échanges où chacun des participants est libre de choisir, quand il veut passer une transaction et avec qui il veut la passer. C’est l’existence de ces deux libertés qui définit un marché.
Il existe des espaces de commandement où ces deux libertés n’existent pas, ce sont les entreprises. Par définition, dans une entreprise, l’allocation des différents facteurs de production se fait par ordre de la Direction technique.
Les marchés sont asymétriques. Toute économie capitaliste, incluant l’économie soviétique, est un mélange à part variable entre ces différentes formes : le commandement, le marché pur, les marchés asymétriques traditionnels, les réseaux. C’est le phénomène fondamental de la décentralisation, des capitaux mais aussi des niveaux d’activité, qui fait que même dans une très grande entreprise, on est obligé de reconnaître une autonomie à un certain nombre de divisions ou de départements.
Il faut donc être prudent quant à la définition donnée à économie de marché, un concept trop vague pour appréhender la réalité, un terme qui relève du vocable idéologique de la lutte politique, c’est un vocable de guerre froide. Ca ne donne aucune intelligence du système et n’a pas de valeur euristique.
Il n’existe pas de valeur officielle et le marché ne peut être pensé en dehors de la macroéconomie qui donne le contexte. Les comportements des individus sont déterminés par les contextes, les formes de comportements qui vont s’exprimer dans des structures de commandement, sur des marchés purs, sur des marchés asymétriques ou dans des réseaux, sont profondément modifiées. Ce qui fait que dans certains cas, les marchés peuvent devenir brutalement inefficients.
Dans la finance, ce qui était décrit comme un marché efficient des dettes à travers la titrisation devient brutalement un marché inefficient au point d’ailleurs que personne n’est capable aujourd’hui de dire qu’est-ce qu’une bonne dette et qu’est-ce qu’une mauvaise dette. Il y a six mois, on aurait dit que la dette de General Motors était bonne ; aujourd’hui il est clair que la dette de General Motors et les dettes qui ont été faites sur la dette de General Motors, les contrats d’assurances, les CDS ne valent pas grand-chose. Il n’y a pas d’efficience de marché hors du contexte, on ne peut donc pas séparer le jugement portés sur des marchés, du jugement porté sur le contexte macroéconomique.
Session 2 : Marchés et Etats – Classes et cultures
Quynh Delaunay, sociologue, a rappelé dans son introduction à la deuxième session, qu’il existe des différences de nature entre les marchés et les profits que Marx avait distingués. Max Weber avait affirmé que seul l’Occident possédait un compte de capital retranscrivant les coûts de main d’œuvre et autorisant son usage, ce qui faisait la spécificité des sociétés occidentales capitalistes. Les différences tiennent également à la nature des marchandises, au système de prix, au marché du travail et de la monnaie, etc.
Les marchandises qui circulent mettent en confrontation la valeur sociale des forces de travail transformées en travail abstrait, et contribuent à construire un marché capitaliste du travail. Le profit enrôle toutes les sphères d’activités et de biens, y compris la monnaie qui devient marchandise. Les marchés capitalistes structurent des rapports sociaux spécifiques et possèdent une force destructrice des sociétés traditionnelles qu’ils pénètrent.
La crise actuelle touche à la légitimité du rôle de la monnaie dominante et de la finance comme moyen de gouvernance du monde. Dans ce contexte, quels sont les objectifs de l’intervention de l’Etat : la régulation pour sauver le capitalisme, ou y mettre fin par un contrôle donné progressivement à la société ? Les politiques protectionnistes mises en œuvre dans les années trente, ne remettant pas en cause l’historique caractère de classe des marchés, ont accouché d’un capitalisme monopoliste d’Etat capable d’affronter la concurrence des multinationales. La crise actuelle démontre un capitalisme en quête de nouveaux espaces et de nouvelles voies pour son expansion.
Les marchés peuvent-ils constituer la forme dominante de circulation des biens et des marchandises, de l’évaluation des forces de travail et de l’homogénéisation de leur valeur et des rapports entre les Etats ? Faut-il en faire des institutions dotées de règles et de normes ? Mais avec quelle autorité légitime ? Comment partager l’espace entre eux et la société ?
Selon Jean-Claude Delaunay, économiste, le capitalisme contemporain repose sur des marchés visant à développer la production mondiale mais sur une base inégalitaire et de plus en plus financiarisée engendrant une surexploitation du travail, la vulnérabilité et l’incohérence des économies. Ces trente dernières années, la taille des marchés a augmenté de telle sorte que 2 milliards d’individus ont intégré le marché mondial, provoquant des déséquilibres majeurs. Parallèlement, le système financier qui s’est construit concerne d’abord les systèmes productifs, mais il vise aussi la couverture du risque sur des marchés de plus en plus étendus et complexes, et donc de moins en moins sûrs. Les produits dérivés au cœur de la crise actuelle sont censés remplir cette fonction. La finance doit également fournir de la monnaie aux acteurs des marchés avec pour conséquence sous-jacente la privatisation des entreprises publiques. Ainsi, le capitalisme mondialisé contemporain peut être considéré comme auto productif de nouveaux marchés.
Le capitalisme contemporain, en raison de l’hypertrophie de ses formes marchandes stimule la consommation individuelle d’objets ou de services individualisables et s’oppose, en revanche, aux consommations collectives ou est réticent à l’organisation collective de certaines consommations. Le capitalisme recherche les productions d’objets (Chine) et de services (Inde) au plus bas coût possible, ce qui satisfait le désir du consommateur.
Les services se sont développés en lien avec la consommation individuelle. En Chine, le poids relatif de l’agriculture dans la population active a reculé de 24 points entre 1978 et 2004 (+18 points pour les services, et +6 pour l’industrie). Le marché capitaliste façonne des modèles de consommation et créent des besoins individuels.
Symétriquement, le capitalisme contemporain mondialisé délègue au marché le soin d’accomplir les dimensions collectives de la consommation ; il est hostile aux modalités collectives de gestion et d’aménagement notamment pour des enjeux d’importance collective primordiale (énergie, environnement). Il est donc hostile aux entreprises publiques, aux services collectifs tels que ceux de la santé, de la recherche ou de l’éducation.
La fin de la mondialisation capitaliste permettrait le développement de services publics nécessaires pour des raisons de justice sociale et d’efficacité sociale. Les besoins individuels doivent être satisfaits sur un autre fondement productif que celui que nous connaissons actuellement et qui est hyper gaspilleur.
Tony Andréani, politologue, note que l’ampleur historique de la crise actuelle oblige les responsables de tout bord à repenser des réformes, certains allant jusqu’à se demander s’il ne faudrait pas remettrait en cause les fondements même du régime de croissance et du capitalisme.
Il est d’abord nécessaire de caractériser le capitalisme financier qui veut que désormais les propriétaires des entreprises sont des investisseurs institutionnels (fonds de pension, banques internationales, fonds mutuels, etc.) ou des fonds de la private equity (capital de sociétés non cotées, en quête de capital ; capital investissement), qui ont des parts de capital réduite mais de larges pouvoirs. Ces acteurs financiers sont volatiles car devant verser des revenus à leurs épargnants, ils sont en quête de profit en augmentation sur le court terme ; c’est pourquoi ils ont exigé des entreprises des bilans d’activité trimestriels. Ils cherchent à maximiser la valeur actionnariale de leurs actions, sous formes de dividendes et de plus-values à la revente, en exigeant un retour sur investissement de 15% minimum, alors que le taux de croissance de l’économie mondiale tourne en moyenne autour de 5%.
De tels profits ne sont donc possibles qu’en choisissant la stagnation ou la déflation des salaires, dont la part dans la valeur ajoutée a constamment baissée. La finance s’est approprié l’intégralité des gains de productivité. Le mode de gestion des entreprises a en conséquence été profondément modifié : délocalisation, sous-traitance, détérioration des conditions de travail, etc. l’essor de ce capitalisme a donc pour objectif de mettre en concurrence à travers la libéralisation à l’échelle mondiale de tous les travailleurs.
Ce système s’est accompagné d’une explosion du crédit et d’un endettement sans précédent de tous les acteurs (des ménages, aux Etats en passant par les banques), alors que la bourse ne sert que très peu au financement des entreprises. Le crédit aux Etats-Unis a été favorisé par des taux d’intérêt bas, ainsi des fonds spéculatifs ont emprunté jusqu’à 100 fois leur mise, et par la suite accordé des prêts à des agents non solvables (crise des prêts hypothécaires américains).
Dans cette économie dérégulée, où les taux et les prix varient constamment, les acteurs ont cherché à se prémunir contre les risques engendrant une spéculation pure de transactions sur les produits dérivés de crédit. Les innovations financières, la titrisation, les ventes à découvert, les normes comptables fondées sur la valeur de marché des actifs, les assurances contre le risque, l’importance donnée aux agences de notation ont créée les conditions d’une bulle financière qui a fini par exploser.
Il existe un réel danger à mettre en œuvre des demi-mesures dont les objectifs seraient d’aménager la titrisation, d’exiger des hedges funds plus de transparence, et des transactions avec les paradis fiscaux et réglementaires plus de coopération. Cela suppose des accords internationaux larges pour éviter les zones refuges non soumises aux mêmes lois. Mais il est à craindre qu’une fois le sauvetage des grandes banques opéré, le système repartira de plus belle sans que ces accords n’aient été signés.
Les causes profondes de la crise tiennent d’abord au fonctionnement des marchés qui repose sur des analystes financiers victimes de l’asymétrie de l’information, cédant aux comportements moutonniers, tentés, comme les cabinets d’audits, de masquer des réalités. Le système est vicié par des conflits d’intérêt, la corruption, marqué par de vastes délits d’initiés, où les entreprises financent elles-mêmes les instances qui les évaluent. Concernant les agences de notations, elles pourraient être remplacées par des agences publiques, mais cela n’est nullement envisagé. Enfin, l’expansion des marchés, leur fonctionnement en continu représentent un coût élevé (14% du PIB de la Grande-Bretagne).
T. Andréani préconise donc un engagement durable des actionnaires dans l’entreprise, plus attentifs aux salariés, une présence de l’Etat ou d’organisme public dans le capital et le conseil d’administration. Ils s’assureraient des réels avantages des opérations de fusion et acquisition.
Il faudrait séparer les banques de dépôts des banques d’investissement ou tout au moins de réintégrer les activités sur les marchés financiers dans le bilan des banques, rétablir un système de changes fixes, mais ajustables, avec des monnaies de référence régionales, mettre en place un protectionnisme ciblé et négocié.
Ces changements se heurtent à une résistance farouche politique et idéologique, peut-être est-il donc plus favorable d’ouvrir une perspective nouvelle pour le salariat, susceptible de susciter une mobilisation populaire ?
Les fondements de la recréation d’un espace économique socialiste seraient les services publics conçus comme piliers de la citoyenneté, des entreprises publiques et semi-publiques, dont les propriétaires seraient des fonds publics d‘investissement faisant appel à l’épargne populaire. Les nationalisations s’accompagneraient d’une appropriation sociale par les usagers, les salariés. Un pôle bancaire public serait institué distribuant des crédits bonifiés ou garantis ; la banque centrale serait soumise aux objectifs des gouvernements.
Ce système comporterait un secteur coopératif reposant en partie sur l’autogestion. Les règles du libre-échange seraient donc modifiées pour garantir la protection sociale et environnementale, dans l’esprit de la charte de La Havane de 1948 (négocier des protections pour que tous les partenaires en bénéficient).
Lai Hairong (Centre de politique et d’économie comparative, Bureau central de compilation et de traduction) affirme que le système financier chinois est fondamentalement viable, dans la mesure où il s’est doté de deux bourses de valeurs, de 3 marchés à terme, et d’un nombre considérable de banques commerciales dont certaines sont nationalisées, des sociétés boursières d’investissement et des compagnies d’assurance. Fin 2006, 1500 sociétés étaient cotées à la bourse de Shenzen créée en 1990 et à la bourse des valeurs de Shangaï créée en 1991.
La banque centrale chinoise contrôle le volume des crédits, applique la politique des taux d’intérêt, des taux de réserve, les transactions sur les marchés publics.
Le régime de gestion des monnaies permet l’achat et la vente libre mais il est interdit aux particuliers de transférer leurs capitaux à l’étranger. Il y a peu de restrictions sur les IDE, mais les étrangers ne sont pas autorisés à investir dans les actions de classe A (qui répondent aux normes comptables chinoises et non internationales, et sont libellées en yuan), ni dans les obligations, les titres de créances négociables ou les dérivés financiers établis en Yuan.
Le pays s’est doté d’une législation de réglementation et trois organismes de régulation parallèles favorisent et supervisent les activités financières (commissions chinoises de régulation des banques, des titres et des assurances). Ce marché est partiellement ouvert au marché financier mondial. Il a permis la hausse des taux de croissance contrairement aux moyens administratifs de financement dans le système d’économie planifiée précédent. Mais il doit sa viabilité aux efforts du gouvernement chinois pour régler les nombreux problèmes.
Dans les années 70, il n’existait aucune institution financière car l’idéologie dominante y était hostile. Dans les années 80, des banques d’Etat subordonnées au gouvernement central sont créées mais ne n’étaient pas à vocation commerciale. Elles accordaient des prêts spécifiques à des entreprises nationalisées sans se soucier de savoir si elles allaient être remboursées, provoquant ainsi une inflation ingérable qui rendait la Chine vulnérable à la crise financière asiatique. En 1993, le statut des banques est modifié. Elles deviennent des entités commerciales censées s’adapter aux tendances du marché et être responsables de leurs pertes et profits. Les mauvaises créances ont été transférées vers les 4 banques nationales, puis vers 4 sociétés de gestion des actifs financiers. Le gouvernement débloqua d’importants fonds pour renflouer les banques d’Etat.
En 2001, la Chine devient membre de l’OMC. Son secteur financier doit s’ouvrir au monde. Des banques d’Etat deviennent des banques privées, certaines introduites sur les bourses chinoises et étrangères (Bank of China). Les banques étrangères s’implantent peu à peu en passant plusieurs étapes. Des sociétés privées sont introduites en bourse. Le marché boursier des valeurs permet de dégager les fonds nécessaires pour restructurer les entreprises d’Etat. La tentative de placer en bourse une part seulement du capital des sociétés d’Etat n’apportait pas les fonds nécessaires aux réformes (ex : mise en place d’une sécurité sociale pour les travailleurs licenciés), si bien qu’en 2000 la totalité des actions étaient devenues négociables en bourse.
Si le système financier chinois est plus orienté vers les marchés, certains pensent qu’il n’est pas encore assez libéral et ouvert. Le gouvernement est conscient des risques de la financiarisation. Les taux d’intérêts et de change avec l’étranger sont contrôlés. Les comptes de capitaux ne sont pas ouverts. Un des risques majeurs serait l’inadéquation des monnaies. Les entreprises pourraient faire des prêts auprès d’établissements de pays qui pratiquent des taux faibles et stables. Les actifs sont alors calculés en monnaie nationale et le passif en devises étrangères. En cas de dévaluation monétaire, les conséquences sont graves.
Il faut renforcer la réglementation établie par des organismes non inféodés aux investisseurs car cette subordination risque de paralyser les mécanismes de contrôle.
Nasser Mansouri-Guilani, chercheur au secteur économique de la CGT, prône une action au niveau des mécanismes fondamentaux. Avec la globalisation des marchés, les rapports entre l’offre et la demande de travail deviennent plus complexes. La précarité, l’externalisation, la sous-traitance et la délocalisation élargissent l’étendue de l’armée de réserve.
Pour augmenter la rentabilité du capital, les entreprises suppriment des emplois, s’opposent à la hausse des salaires, dévalorisent les qualifications, développent la précarité et n’investissent pas suffisamment dans la sphère productive. Cette pression permanente sur les travailleurs conduit à une déformation du partage de la valeur ajoutée en faveur des détenteurs de capitaux et à une insuffisance chronique de la demande salariale, ce qui rend difficile la rentabilisation du capital dans la sphère productive. Les entreprises cherchent alors une rentabilité supplémentaire dans la sphère financière, ce qui aboutit à une financiarisation de l’économie. Cette financiarisation n’est pas une dérive du capital mais le point d’aboutissement de sa logique dans un contexte de globalisation financière. Elle résulte et en même temps conduit à une suraccumulation du capital financier, avec une exigence de rentabilité de 10 %, 15 %, voire 20 %.
De telles normes ont des conséquences directes sur la gestion des entreprises. Les directions cherchent d’abord à répondre aux exigences immédiates des actionnaires ; elles ajustent ensuite masse salariale et investissement productif. Cette situation est intenable sur le long terme car ce sont bien les capacités humaines et matérielles de production qui sont sacrifiées. Le système est condamné à des soubresauts de plus en plus importants : la « crise asiatique », la « bulle de la nouvelle économie »…
La gravité de la crise requiert certes des réponses immédiates, mais nous sommes devant une crise systémique. La sortie de cette crise nécessite donc de traiter les problèmes au niveau des mécanismes fondamentaux qui y ont conduit. Il s’agit donc d’articuler les dimensions conjoncturelles et structurelles tant au niveau local qu’à l’échelon européen et mondial.
Si cette crise résulte et en même temps conduit à l’amputation des capacités humaines et matérielles de production, son issue se trouve bien dans la promotion de ces capacités. Il s’agit de répondre, dans une démarche collective, à un ensemble de questions, parmi lesquelles : les choix stratégiques des entreprises et les droits d’intervention des salariés sur ces choix ; l’amélioration des droits sociaux, ce qui pose la question de la responsabilité des États ; l’instauration des mécanismes assurant une sécurité sociale professionnelle des travailleurs, ce qui implique, entre autres, l’accroissement des niveaux de qualification et leur reconnaissance dans les salaires. La réponse à ces questions ne se trouve pas uniquement dans le marché du travail. Elle nécessite des actions à plusieurs niveaux et dans plusieurs domaines.
La question de la solidarité internationale des travailleurs occupe une place centrale et pose deux enjeux. Premièrement, par le passé, les progrès ont souvent été acquis par les salariés les mieux protégés. Leurs luttes permettaient d’engranger des résultats dont bénéficiait aussi le reste du salariat. Aujourd’hui, les droits sociaux sont tirés vers le bas en fonction de la situation des travailleurs les plus fragiles. Le progrès social nécessite aujourd’hui qu’on s’occupe de ces travailleurs tout en luttant pour la défense et la promotion des droits des autres. Deuxièmement, gagner un plein-emploi solidaire partout et pour tous dans le monde. Jusqu’à présent, l’action revendicative reposait essentiellement sur une base nationale. Cette approche pourrait contribuer à diviser les travailleurs. Nous assistons bien à l’émergence d’intérêts communs et nous avons besoin d’une démarche revendicative qui permette de porter collectivement ces intérêts communs et qui ne renvoie pas chacun à son seul cadre national.
Résumé de l’intervention de Helen Ginsburg Le plein emploi dans les sociétés capitalistes avancées : l’exemple des Etats-Unis
Le papier commence par l’étude de trois théories majeures et en conflit qui traitent du chômage, de ses causes et de ses solutions : la théorie classique et néo-classique, la théorie marxiste et keynésienne. Dans la grande dépression des années trente, le New Deal du président Franklin Delano Roosevelt rompait avec l’orthodoxie néoclassique et initiait des programmes de création d’emploi et de travail dans la sphère publique à grande échelle, ce qui a littéralement changé la nation, tout comme la régulation de l’économie et la décision d’augmenter les salaires. A cause de l’opposition conservatrice, le chômage a été largement réduit mais n’a pas disparu, loin de là. La deuxième guerre mondiale l’a finalement éliminé. Après la deuxième guerre mondiale, le plein emploi devint un objectif politique pour beaucoup de gouvernements, alors qu’il avait été abandonné par essence. Aux Etats-Unis, avec l’élargissement des déficits dans les emplois et les investissements publics, le National Jobs for All Coalition a développé une proposition visionnaire et audacieuse qui avait pour but de réduire le double déficit en travail décent et en services humains. Une proposition similaire a été développée par un groupe d’économistes européens. L’action pour un travail décent est un appel pour un nouveau New Deal aux Etats-Unis et un New Deal mondial.
Session 3 : Contrôle, régulation et dépassement des marchés : quelles voies se cherchent ?
Michael Brie, directeur de l’institut de recherches politiques de la fondation Rosa Luxemburg, a introduit le troisième axe de réflexion portant sur les nouvelles expériences, en faisant référence à Hanna Arendt qui pensait que la domination totale du national socialisme d’Hitler avait été rendu possible par la crise durable qui s’était installé de 1789 à 1914, période où le libéralisme avait construit son hégémonie. Elle démontre les liens très étroits qui existent entre le développement de l’impérialisme et celui du capitalisme, menant au totalitarisme. Le libéralisme pacifique orienté vers le libre commerce qui nous connaissons aujourd’hui, a donné naissance à un impérialisme spoliateur au sein duquel le fascisme a prospéré. La recherche d’alternative, de solutions aux problèmes qui s’accumulent, s’accélèrent, mais différentes directions sont possibles, certaines pouvant mener au chaos.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les cercles dominants du capitalisme ont déclaré avoir pour objectif le plein emploi et la sécurité sociale et ont créé des institutions pour cela. Mais des contradictions sont apparues entre par exemple, l’expansion du secteur public, la planification et la régulation, la démocratisation, et l’accumulation du capital qui avait permis le capitalisme fordiste associé à l’Etat-providence. Par ailleurs, l’expansion de la société de consommation a conduit à la destruction de l’environnement et donc aux limites de la croissance.
Est aussi apparu dans les centres du capitalisme un problème fondamental : l’accroissement des profits aurait du rendre nécessaire la redistribution en faveur des salaires et de la fonction publique, pour limiter les risques de suraccumulation et de stagnation. Dans les années 70, un nouveau compromis institutionnel est alors créé, prônant davantage de flexibilité de la main d’œuvre, une libéralisation de la circulation des capitaux et des marchandises. La prédominance des USA gagnait un nouveau fondement : le capitalisme globalisé de la finance de marché avait ses fondations institutionnelles dans l’empire des Etats-Unis.
La crise actuelle ouvre de nouvelles perspectives. L’explosion de la finance s’est faite sur le dos des pays endettés, notamment. Elle ne correspond pas à un développement économique réel. Il y a une nouvelle crise de suraccumulation. La crise écologique s’accentue. Alors que les pays développés n’ont pas encore changé de modèle de développement, d’autres pays s’apprêtent à leur emboiter le pas.
Le capitalisme financier réduit le temps en termes très courts, si bien que des projets et des investissements s’étalant sur plusieurs années ne sont pas financés. Il a participé à l’explosion de la famille nucléaire en encourageant la main d’œuvre migrante bon marché. Les enfants et les personnes âgés sont les premières victimes de l’augmentation du temps consacré au travail.
Le nombre de réfugiés atteint les 20 millions. Les personnes souffrant de faim et dont les besoins primaires ne sont pas satisfaits sont de plus en plus nombreuses. Parallèlement il y a une légitimation de la crise du système politique démocratique tel qu’il existe aujourd’hui, et de la démocratie représentative, en particulier.
En conséquence, les violences augmentent et alimentent une spirale de l’armement.
A l’issue de cette crise, plusieurs scénarios sont possibles. Il est peu probable que l’humanité sombre dans le barbarisme. Mais le moment où la chute sera stoppée est difficile à prévoir et d’autres solutions sont possibles en amont. La stratégie dominante actuelle souhaite poursuivre le néolibéralisme par d’autres moyens. Mais cela est rendu impossible avec les problèmes structurels que constitue la raréfaction des hydrocarbures notamment. Dans l’Union européenne, une stratégie néoconservatrice pourrait être mise en œuvre qui exclura les populations pauvres trop nombreuses et qui rejettera la responsabilité sociale sur le travailleur salarié. D’autres scénarios sont possibles, dont la transition vers un développement basé sur la solidarité. La révolution technologique, la protection de l’environnement et de l’homme, la production de biens matériels et immatériels pour le secteur social, et la production de biens individuels dans le cadre de partenariat, constituent les trois piliers d’une nouvelle économie qui favoriserait l’accès public gratuit, développerait de nouvelles activités, encouragerait un nouveau mode de vie et permettrait l’émergence d’une démocratie participative.
Manuel Riesco, économiste et vice-président du CENDA (Chili), fait remarquer que la crise globale s’impose à tous et permet d’établir un parallèle avec la chute de l’Union soviétique survenue il y a deux décennies pour montrer les spécificités de la perception humaine des évolutions.
Cette crise semble avoir rétabli l’unité entre le cycle de la monnaie et les autres cycles du capital, d’une part, et entre l’Etat et le marché moderne, de l’autre. Le libéralisme extrême reprend certains traits de l’archaïsme bourgeois, mais il possède également les caractéristiques des banquiers. Cette distorsion peut être déterminée par une relation causale profonde, peut-être celle selon laquelle, la nature cyclique du développement capitaliste a renforcé au fil du temps les détenteurs du capital et de la monnaie.
L’idée du socialisme, peu importe le nom qu’on lui donne, a survécu à la chute de l’Union soviétique, et un autre régime remplacera inévitablement le capitalisme historique. Ce qui n’y a pas survécu, c’est l’idée selon laquelle les Etats avancés et progressistes du XXe siècle étaient les formes d’un tel régime qui prendrait la place du capitalisme.
Le changement social actuel qui concerne des régions où vit et travaille la majeure partie de la population mondiale transformera bientôt ces espaces en économies capitalistes modernes, come cela est déjà le cas pour certaines d’entre elles. Cette nouvelle prédiction laisse indemne la critique classique du capitalisme selon Marx et Engels. D’un autre côté, toutes les luttes progressistes du siècle doivent être réaffirmées dans leur nouvelle signification.
La révolution chilienne du Président Allende est une expérience à réactualiser à la lumière des événements de 1989. Allende n’est pas seulement un héros sacrifié à La Moneda, resté loyal jusqu’à sa mort. Son gouvernement était l’expression intelligente, révolutionnaire et démocratique de l’Etat développementaliste chilien qui commença un demi-siècle plus tôt.
Le concept de l’Etat développementaliste semble resurgir sous les lumières de 1989. Il était présent sous différentes formes dans les pays sous-développés au XXe siècle. Ces derniers partageaient tous la définition basique d’assumer le progrès économique avec des acteurs sociaux inexistant ou très limités, et éduquer ces acteurs sociaux dans le même temps à travers le progrès social. Voilà le succès de l’Etat développementaliste, qui créa les prémisses essentiels au fonctionnement des marchés modernes : l’existence d’une main d’œuvre, massive, éduquées et en bonne santé.
Il engendra certainement ses propres fossoyeurs et ouvrit la voie à son successeur dans les pays en développement à la fin du siècle, qui sera connu sous le nom de consensus de Washington. Celui-là est maintenant quasiment mort.
Dans le monde entier, l’effondrement de 2008 signifie que les Etats doivent intervenir rapidement, drastiquement et massivement sur les marchés paralysés, déformés et détraqués.
En Amérique latine, la vague de changement actuelle est définitivement en train de tourner la page de la période néolibérale. Un nouveau modèle d’Etat développementaliste et d’Etat providence est en construction. Deux stratégies apparaissent, chacune finement adaptées aux réalités sociales profondément différentes des pays du continent.
Une stratégie plus ancienne est nécessaire dans les Etats où les paysans et les migrants du monde rural constituent encore la majorité de la population. Dans les autres régions, l’Etat doit assurer la protection massive de la main-d’œuvre urbaine face à la rigueur de la production capitaliste. Des politiques sociales régionales sont indispensables dans tous les pays pour procéder à l’intégration du continent et à un partage de souveraineté. Mais cela est gêné par l’attraction énorme qu’exercent au Nord, les Etats-Unis.
Le Chili a subi la dictature contre-révolutionnaire d’une bourgeoisie revancharde. Comme ailleurs, il y a une forte pression pour reconstruire les services publics démantelés. Les transports seront probablement nationalisés prochainement. De grandes manifestations ont eu lieu pour la reconstruction du système éducatif. Le système de santé est également en crise. La réforme des retraites a commencé avant la crise qui a fait perdre le tiers de sa valeur au fonds de pension chilien. La présidente de l’Argentine, Christina Fernandez, qui a décidé de nationaliser les fonds de pension, pourrait être suivie par d’autres chefs d’Etat.
Les ressources naturelles devraient également être nationalisées car les multinationales ne payent ni royalties ni taxes pour leur exploitation. Enfin, il faut rétablir l’équilibre entre des entreprises, toutes puissantes, et une force de travail mieux qui serait mieux organisée sur la base d’un droit du travail moderne qui garantisse la représentation des travailleurs et soit inspiré des droits humains universels.
Rémy Herrera, chercheur au CNRS, préconise de soumettre les marchés aux besoins sociaux, à l’image de ce qui est entrepris dans des pays d’Amérique latine. Depuis plus d’une décennie, les luttes populaires se sont intensifiées sur ce continent. L’Alternative bolivarienne pour les peuples des Amériques (ALBA) est l’une des expériences porteuses d’espoirs qui nous viennent de ce continent. Cette régionalisation a été lancée fin 2004, à La Havane, par les présidents Fidel Castro, de Cuba et Hugo Chavez, du Venezuela, afin de renforcer l’autonomie des peuples du Sud.
L’ALBA est une initiative d’union régionale opposée au projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA). Impulsée par G. W. Bush en 2001, la ZLEA (ALCA en espagnol) correspondait au volet économique du plan de domination états-unienne de « l’hémisphère occidental ». Ce projet, qui voulait étendre l’accord de libre-échange nord-américain, attachant le Mexique aux États-Unis, visait à fournir un cadre légal au pillage de l’Amérique latine par les transnationales états-uniennes.
C’est ce projet impérialiste que les luttes des peuples latino-américains ont mis en déroute. Des États (Cuba, Venezuela) lui ont adressé des critiques radicales, d’autres (Brésil) s’efforcèrent de le renégocier. Les uns et les autres s’appuyèrent sur une forte mobilisation des sociétés civiles contre la ZLEA. Les forces convergèrent de tous les secteurs : partis, syndicats, mouvements sociaux… L’estocade fut portée par le refus des membres du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) de signer l’accord ZLEA en 2005. Mais la contre-offensive avait déjà été lancée en décembre 2004, avec l’ALBA.
Stratégie anti-ALCA, l’ALBA obéit à une logique contraire à celle du capitalisme réellement existant et des diktats des oligopoles bancaires et financiers mondiaux. L’ALBA réunit aujourd’hui six États : Cuba, Venezuela, Bolivie, Nicaragua, Dominique, Honduras. Elle est approchée par d’autres, dont l’Équateur. Les mécanismes mis en œuvre visent à soumettre les marchés aux exigences du développement des économies partenaires et aux besoins sociaux de leurs populations. L’une des ambitions de l’ALBA est de continentaliser les missions sociales : éducation pour tous jusqu’à l’enseignement supérieur, universalisation de la santé (intégrale et gratuite), approvisionnement alimentaire garanti à très bas prix grâce à un réseau de magasins d’État, logements sociaux, infrastructures publiques (eau, transports…), réformes agraires…
Les négociations continuent d’avancer pour la création d’une entreprise pétrolière publique continentale (PetroAmérica), regroupant les activités des compagnies étatiques vénézuélienne, brésilienne, argentine, bolivienne, équatorienne… Déjà, un accord sur le pétrole, dans des conditions hors marché avantageuses pour les petits pays non producteurs, a été passé entre 17 États des Caraïbes (PetroCaraïbe).
Dans le domaine financier, la création de la Banque du Sud (Bancosur) ouvre aussi des perspectives prometteuses. Les buts de cette institution multilatérale opérant selon des critères différents de ceux des banques capitalistes sont non seulement de réduire le poids de la dette, mais encore de financer des productions destinées à satisfaire les besoins sociaux.
La stratégie de l’ALBA, déployant des logiques de coopération, de solidarité et de participation démocratique dans les échanges, doit être comprise comme complémentaire d’autres processus d’intégration en Amérique latine. Le Venezuela a d’ailleurs rejoint il y a peu le Mercosur. Des convergences sont à imaginer avec des rapprochements de grands pays du Sud et de l’Est sur d’autres continents (groupe de Shanghai, par exemple). Peut-on se sentir étrangers à ces efforts de dépassement du capitalisme et de reconstruction de projets sociaux… ou, mieux, socialistes ?
Temir Porras Ponceleon, directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères du Venezuela, a exposé les expériences en cours sur le continent latino-américain, en soulignant qu’elles ne sont pas en concurrence les unes avec les autres, mais complémentaires, chaque processus ayant préparé le suivant. Il s’agit d’un changement continental où les transformations sont fortement imbriquées et qui connait différentes phases selon les pays. L’ALBA, Alternative bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, est un processus d’intégration régionale qui a pour ambition de réaliser avec les Caraïbes l’union bolivarienne du XIXe siècle, sous la forme d’une union des républiques, sur la base de principes politiques forts qui ne dépendent pas des appareils étatiques et qui rétablissent la notion de souveraineté. Trois domaines sont prioritaires : les souverainetés énergétique, alimentaire et financière (mise en place d’un système de contrôle de changes). Le Venezuela a depuis 2002 repris le contrôle de ses secteurs stratégiques : entreprise pétrolière, banques et cimenteries ont été nationalisées. Le contrôle des ressources naturelles a permis une augmentation des revenus de la population en particulier pour les 4e et 5e segments les plus faibles de la société. Avec ses réserves excédentaires, le pays peut être le moteur de l’extension régionale de ces projets.
Les perspectives de l’ALBA qui rassemble 6 pays se situent dans l’avenir de Petrocaraïbe qui regroupe actuellement 17 nations, et permet de leur fournir à moitié prix 30 millions de barils de pétrole pendant 50 ans, et dans sa capacité à défaire les projets de l’ALCA, zone de libre échange des Amériques, pilotés par les Etats-Unis. C’est avant tout une stratégie qui n’exclut pas la coexistence avec les autres mécanismes d’intégration comme le Mercosur.
Cette stratégie vise également la constitution d’un fonds destiné à la production alimentaire pour des pays de la Caraïbe qui sont souvent déficitaires. Les Etats pourront réorienter leurs activités économiques vers le continent. Le Brésil notamment devrait faire évoluer son modèle agro-exportateur pour l’orienter vers la souveraineté alimentaire régionale.
La prise de décision s’effectue par le consensus. Chaque pays peut mettre en œuvre ses propres expériences, l’intérêt étant d’y associer les autres.
Cheng Enfu, président de l’Académie du marxisme (Académie des sciences sociales de Chine), souligne que les débats sont vifs en Chine sur la régulation et la supervision de l’économie de marché. Des divergences de vues et des lignes de pensée opposées s’affrontent. Néanmoins, il est admis que l’intervention dans une économie de marché moderne est essentielle. Il faut améliorer le système de formation des prix, diversifier les produits et les facteurs de production, limiter les dommages sur l’environnement, résoudre les dysfonctionnements des marchés. Cette régulation est le fruit de l’Etat dont la mission est d’assurer le développement de l’économie, par des mécanismes variés et puissants, micro et macroéconomiques.
Les préoccupations majeures sont actuellement le marché financier, le marché des terres agricoles, le développement du marché immobilier urbain. Cela pose la question suivante : est-ce que la marchandisation de la société de marché socialiste a des limites ? Y-a-t’il des différences entre le marché socialiste et le marché capitaliste, particulièrement sur les facteurs de production ? Dans la société socialiste, il doit y avoir des limites à la marchandisation des facteurs de production. Le marché de la terre et le régime de propriété ont des caractéristiques particulières dans l’économie socialiste de marché. La terre donne droit à un usufruit. L’immobilier devrait être considéré comme un bien quasi-public et pas uniquement comme un produit d’investissement totalement libéralisé. En Chine, les prix de l’immobilier deviennent exorbitants et des bulles émergent dans certaines régions, conséquence directe de la libéralisation excessive du secteur et de la privatisation de la propriété. L’échec des mesures étatiques et la formation d’une classe riche s’ajoutent pour favoriser les bulles financières qui aggravent les inégalités sociales et vont à l’encontre de la construction d’une société socialiste harmonieuse. Des comportements irrationnels des acteurs sur les marchés se multiplient, alors qu’il faut élever l’éducation, la santé, la propriété au rang de biens publics.
Il faut donc dépasser les échecs du marché, mais surtout enrichir le spectre des biens publics, augmenter leur qualité en accord avec les objectifs du socialisme, de l’intérêt public et du bien-être social.
La situation est également dépendante du comportement des acteurs sur les marchés tout comme de la régulation et de la supervision du gouvernement. La Chine a récemment fait face à de sérieux problèmes dans l’alimentation et le charbon mettant en cause la propriété privée et démontrant que la propriété publique permet d’atteindre un degré plus élevé de justice économique et d’efficacité.
Comment expliquer les profits extravagants sur les marchés en Chine ? Ils sont réalisés par des entreprises majoritairement sous-équipées, qui ne respectent pas les législations et produisent des biens de faible qualité ou de contrefaçon, en polluant l’environnement. Leurs activités favorisent la surexploitation de la main d’œuvre, les incidents du travail allant parfois jusqu’à la mort des travailleurs. La fraude fiscale se développe. Les spéculateurs constituent désormais une force économique influente qui peut manipuler les mouvements des marchés. Cette spéculation excessive et illégale est nocive pour le fonctionnement des marchés.
La supervision préconisée vise à développer l’autodiscipline sur les marchés qui irait de paire avec une position dominante donnée à la propriété publique sur les marchés.
Cet objectif nécessite une régulation au niveau microéconomique. Les acteurs du niveau micro doivent soutenir ces mesures et adhérer au système légal.
Pour le moment, le marché chinois est en développement et immature. La manière d’améliorer sa régulation et sa supervision est une question irrésolue. Comment concilier les demandes des marchés et les ambitions socialistes ? C’est un nouveau défi théorique et pratique.
Max-Jean Zins, directeur de recherche à CERI-Sciences Po, spécialiste de l’Inde, situe ce pays dans une perspective historique pour appréhender la place du marché dans sa stratégie de développement, et ce dans deux secteurs particuliers : l’agriculture et l’industrie. La colonisation britannique n’a pas légué une agriculture capitaliste à l’Inde, mais une structure agraire spéciale nommée Zamindari, qui procède par empilement de propriétaires absentéistes, contrairement à ce qu’elle voulait entreprendre pour produire des produits utiles à l’industrie et à la consommation britannique un pays capitaliste par son développement agraire. A l’indépendance en 1947, les Indiens se donnent donc pour tâche de construire une économie agraire capitaliste. Dans les années 60, ils sont parvenus à rendre rentable des exploitations de tailles moyennes, après que l’Etat est redistribué la terre des absentéistes qui ont été indemnisés sur la base de plaintes déposées à la cour de justice. Le système judiciaire indien est donc lié à la constitution de cette nouvelle agriculture.
Les bénéficiaires de cette réforme, les paysans capitalistes se considèrent comme les héros de l’indépendance, car ils sont parvenus dans un contexte démographique hyper expansif, à atteindre l’autosuffisance alimentaire.
Mais cela a été obtenu au prix d’inégalités sociales croissantes entre la bourgeoisie agraire minoritaire et le reste des paysans, et entre les territoires mis en valeur et les autres laissés pour compte. Celles-ci vont considérablement se creuser avec la révolution verte. Actuellement, l’Inde est à la recherche de pratiques agricoles toujours intensives. L’introduction des OGM, notamment issus de l’industrie agroalimentaire américaine, a fait tomber dans l’endettement des millions de paysans, qui commettent de plus en plus fréquemment l’irréparable. Les suicides sont passés de 150 000 à 200 000 en quelques années. Des chaînes de distribution dans l’industrie agroalimentaire étrangères font produire en Inde des marchandises qui sont ensuite exportées. Des circuits totalement intégrés se développent dans une agriculture indienne de plus en plus globalisée.
Dans le domaine industriel, l’Inde s’est donné les moyens de combler les distorsions du colonialisme. Dans les années 50, 50% du capital industriel appartient aux Indiens. De grandes familles se sont constitué durant la colonisation un pouvoir économique qui s’est renforcé avec les deux guerres mondiales et la crise de 1929, où elles ont racheté les moyens de production aux britanniques. L’entreprise TATA remonte à 1850. Elle fut à l’origine de la Tata international Air Lines, devenue Air India, première compagnie d’aviation internationale d’une ancienne colonie. Le Pdg de Tata va devenir le premier Pdg d’Air India et de l’industrie de l’entreprise nationalisée d’aéronautique. Mise à part ces cas isolés, aucune nationalisation de groupe industriel n’a été effectuée. L’Inde a la faculté d’une démocratie politique dotée de moyens économiques qui a établi des rapports importants entre marchés et politique. Cette force industrielle lui permet de développer son système politique, sur la base d’un système parlementaire.
A l’indépendance, il n’y a pas d’industrie lourde. Le gouvernement décide donc de lancer une stratégie dans le domaine soutenu par le secteur public. Les grands capitalistes privés interviennent dans les investissements publics dès les années 50. Le secteur public est mis au service de la grande bourgeoisie indienne. Aujourd’hui les entreprises publiques qui ne peuvent concurrencer les privées sont dans une situation difficile. Des pressions s’exercent pour que le secteur public disparaisse. Dans les zones rurales, on observe un désert industriel ou la persistance d’une petite industrie artisanale qui peut servir de relais. Le secteur des PME, inexistant auparavant car incapable de concurrencer les groupes britanniques, est désormais important du au changement économique survenu en 1990/91 qui a développé un marché de consommateurs (des paysans capitalistes en majorité) et une nouvelle demande à satisfaire. Dans la crise actuelle, cela donne l’illusion que le pays peut rebondir en se concentrant sur la demande intérieure. 700 millions de personnes qui n’ont pas tiré d’avantage de la révolution verte restent à l’écart avec ce genre de politique de relance.
La situation est explosive puisqu’actuellement plusieurs districts ont décidé de prendre les armes. Les pauvres votent plus que les riches. Le parti communiste marxiste est assez puissant dans la mesure où il a récolté 50% des voix dans l’Etat du Bengale qui compte 80 millions d’habitants. La démocratie locale et participative y est pratiquée.
Les migrations internes d’Etat à Etat constituent un problème majeur car elles génèrent de vives protestations. Un mur a été édifié entre l’Inde et le Bangladesh pour éviter que la population de ce pays pauvre ne rejoigne l’Inde.
Les élites indiennes proposent des solutions qui traduisent une fuite en avant dans la mondialisation, ce que démontrent les contrats signés avec les Etats-Unis et la France pour le développement du nucléaire.
La politique étrangère indienne et ses alliances dont on ne sait vraiment si elles sont dirigées contre la Chine ou non, constituent des points de discorde avec les communistes qui ont pour ces raisons démissionné du gouvernement.
Magnus Ryner, situe la naissance de la voie nationale socialiste suédoise avant la seconde guerre mondiale. Elle devient le pilier du modèle social-démocrate suédois après 1945 pour fonder une troisième voie entre le capitalisme américain et le communisme soviétique. En termes de relations internationales, cela implique la neutralité ; en économie, cela s’articule avec le Plan Marshall et la coopération au sein de l’Organisation de la coopération économique européenne, le GATT et les institutions de Bretton Woods. C’est un cadre qui combine des mesures d’ouverture économique et de politiques économiques nationales interventionnistes.
Dans les années trente, le plein-emploi est proclamé priorité n°1 de la politique macro-économique. Le budget s’alimente d’une politique monétaire expansionniste. Les emplois publics dont les salaires sont garantis par des conventions collectives ont rendu possible par la constitution d’un mouvement social-démocrate des travailleurs, l’hégémonie de la social-démocratie.
Mais le budget trouvait surtout ses financements dans les taxes et dans des politiques macroéconomiques contra cycliques, lorsque les politiques de taux monétaires et de change étaient aussi déterminées par la participation aux institutions de Bretton Woods.
Les taxes étaient allouées aux dépenses sociales. Dans les années 70, les taux d’assurance sociale atteignaient les 100% comme dans les autres pays nordiques. L’Etat-providence a permis la création de nombreux emplois dans le secteur social. Il favorise les fonctions positives de l’industrie en rapprochant les producteurs et les consommateurs (entreprises pharmaceutiques en lien avec la sécurité sociale ; entreprises d’électroménager avec le logement), ce qui permet aux acteurs économiques de relever la compétition mondiale.
Autre pilier du modèle : la régulation du marché du travail, par une politique sélective du gouvernement favorisant le recyclage des travailleurs et leur mobilité, et l’instauration d’une politique salariale solidaire permise par des syndicats unis et forts. Cette politique repose sur la redistribution du surplus sur les salaires, et des formations et une mobilité de la main-d’œuvre nécessaire aux profits du capital et des entreprises. L’économie est faiblement orientée vers l’exportation sur le marché mondial et dotée d’institutions d’intermédiation entre les syndicats, l’Etat et l’organisation du capital financier qui structure une négociation tripartite dans les domaines essentiels du crédit, des salaires, de l’investissement.
Mais la crise que le modèle connaît à partir de la fin des années 90 détermine ses limites. Les tentatives amorcées dans les années 70 d’accroître l’organisation sociale des travailleurs pour tendre vers le modèle du travailleur proudhonien (Boyer), afin de limiter les structures bureaucratiques au profit de l’humanisation et de la démocratisation ont été abandonnées à la fin des années 80, période où les objectifs de plein-emploi et de solidarité salariale deviennent moins prioritaires.
Cette dérive peut être expliquée par la domination progressive des intérêts du capital nord-américain sur les secteurs économiques européens par le truchement des multinationales et de l’investissement direct étranger. Les contradictions du capitalisme américain se seraient déplacées en Europe, y générant stagnation et impasses révélatrices de l’incompatibilité de ce système avec l’accumulation du capital européen et ses formations sociales. La Suède n’a pas été épargnée. Ses entreprises se sont transnationalisé à l’aide de capitaux américains. Au lieu d’accroître la négociation tripartite et l’intermédiation réclamées par l’aile gauche du parti social-démocrate, le gouvernement a fait le choix dans un contexte où les actionnaires ont acquis plus de pouvoir, du néolibéralisme.
Ce choix des socio-démocrates pourrait s’expliquer par un basculement d’un discours défini par une synthèse marxiste / keynésienne, à un discours technocratique et utilitariste. On assiste également à une démobilisation des organisations du monde du travail, ou à la constitution d’une force contre-hégémonique.
Ce modèle a donc de nombreux atouts, mais s’est laissé façonner par le capitalisme nord-américain. La prudence de la Suède vis-à-vis de l’Union européenne n’est-elle pas la marque d’une volonté de protéger le modèle antérieur ?
Mario Candeias, politologue, chercheur à la fondation Rosa Luxemburg et à l’institut de la théorie critique de Berlin, trouve dans la théorie féministe le moyen de mettre en avant les formes de reproduction sociale, de compenser les manques de la théorie marxiste, et de donner une autre définition du travail social qui devrait être un enjeu d’intérêt public.
Le concept de travail socialement nécessaire recouvre les tâches domestiques qui ne dégagent pas de surplus. C’est souvent la responsabilité des femmes. Mais au XIXe siècle, les faibles salaires ont contraint les femmes et les enfants à travailler. La domination capitaliste a conduit à déstructurer les familles ouvrières. Leur travail était nécessaire pour assurer la reproduction sociale.
Mais le travail au foyer perdure entretenu par le mode de production et l’exploitation par le travail des hommes. Il est invisible, isole les femmes. Ainsi se créent des relations asymétriques de pouvoir entre hommes et femmes.
Avec le fordisme, et le taylorisme, les gains de productivité atteignent des sommets au prix de cadences infernales et d’une destruction de la représentation syndicale (combinaison de la coercition et du consensus). Cela renforce la répartition des tâches et des rôles entre hommes et femmes. Les travailleurs ne doivent pas passer leur temps libre à se fatiguer en s’amusant. Ils doivent -et la femme tout particulièrement- être disciplinée, sains et bien entretenir leur famille. Une nouvelle image de la femme émerge, morale et idéologique, elle doit se subordonner au mâle. La production de commodités et l’économie de subsistance sont remplacées par les biens industriels et les services commerciaux. La petite famille se concentre sur la consommation et la reproduction de la force de travail. La reproduction de la classe ouvrière, le besoin et l’envie de consommer soutiennent la valorisation du capital, et l’expansion des marchés.
Avec le néolibéralisme et les nouvelles technologies, le capitalisme se restructure et le travailleur devient plus autonome. Les emplois intellectuels à haute qualification augmentent et encouragent souvent le salarié a travaillé plus longtemps. Les problèmes professionnels empiètent sur la vie privée, changeant le mode de vie, les habitudes de consommation et les relations de genre. Le capital délègue l’exploitation au salarié, c’est une forme d’auto exploitation. Il consacre son temps libre à améliorer ses performances en faisant du fitness ou en pratiquant des thérapies, en s’adonnant à l’ésotérisme… on encourage l’individu à être unique et original mais dans les limites des besoins du marché et du capitalisme.
Le néolibéralisme a fait évoluer la femme dans un rôle de femme active, volontaire et performante qui a disqualifié l’organisation collective des femmes revendicatrices, jugées démodées et hostiles aux hommes. Ces femmes carriéristes peuvent assurer les tâches domestiques et l’éducation des enfants grâce à des employées à domicile, souvent des femmes venues de l’étranger, des travailleurs migrants. On observe donc une nouvelle division de classe, avec des aspects ethniques.
Ainsi, il est temps de repenser la valeur sociale du travail et son sens. Il existe des activités qui se situent en dehors de la sphère marchande et dont le bon déroulement est fondamentalement lié au mode de production capitaliste qui entraîne aussi des relations spécifiques entre hommes et femmes.
Pierre Musso, professeur de sciences de l’information et de la communication à l’université Rennes II, distingue trois révolutions. La première dite « numérique » ou postindustrielle ouvre de grandes possibilités d’accès à l’information et aux échanges à l’échelle planétaire, mais elle technologise la société et la politique. La mutation technologique provoque trois conséquences : la convergence technique tout autant stratégique qu’économique. La dématérialisation d’un certain nombre d’activités et de supports ; un changement de modèle économique affectant les industries de la culture et de la connaissance. La numérisation s’est érigée au rang de mythe rationnel indiscutable qui s’accompagne de métadiscours sur l’économie de la connaissance ou de « l’immatériel », etc.. Ces discours légitiment les politiques de financiarisation et de dérégulation. Les utopies technologiques se sont substituées aux utopies sociales et politiques. Les révolutions techniques précèdent les révolutions sociales. La technique serait révolutionnaire par nature.
La seconde révolution est idéologique, néoconservatrice et restauratrice du néolibéralisme théorisé par l’école de Chicago et aurait conduit à la crise systémique. Elle sert à justifier les réformes de l’Etat engagées et avance que les mécanismes naturels sont harmonieux. Les ultralibéraux mettent en avant la liberté la plus totale alors que les classiques soutiennent le critère du plus grand bonheur public possible. Ils excluent le devoir de bienfaisance de l’Etat qui doit se limiter à garantir la sécurité.
Le « sarkoberlusconisme » qui en est un des avatars, tendrait à déréguler l’Etat-providence et à le débarrasser de sa gangue assurantielle et culturelle. Il conduit un double processus de délégitimation / relégitimation de l’Etat : déstructuration de l’Etat-providence et recomposition de l’Etat libéral. Il tient donc un discours de rupture et révolutionnaire à l’intérieur du capitalisme.
La troisième révolution nommée « saint-simonienne » reste à construire. Elle restaure l’utopie sociale et politique et rétablit le futur et le long terme comme horizon de l’action humaine en incluant les protections sociales et écologiques. Chez Saint-Simon (1760-1825) un des pères du socialisme, elle combine néo-industrialisme et universalisme, en supprimant l’Etat policier et militaire. Elle vise trois révolutions : politique où l’Etat, dont la fonction répressive est supprimée, doit assurer son rôle d’organisateur social ; économique en développant les travaux publics d’intérêt général exercés sur la nature ; morale, voire religieuse, car cela est nécessaire pour le maintien du lien social et pour fonder l’être-ensemble, la communauté civilisée. Il faut un réinvestissement du symbolique, au moment où le culte de la technique apparaît totémique, entraînant la perte du sens.
L’étymologie du mot révolution désigne l’évolution qui revient selon une temporalité cyclique, devenue dans l’histoire synonyme de rupture. Il serait pertinent de revenir à cette définition pour combiner de façon neuve, la réflexion sur la mutation technique actuelle avec la symbolique et l’utopie, comme l’ont fait les pionniers du socialisme.
Maurice Decaillot, économiste, conclut le colloque en désignant « la tenaille marchande » qui « enserre les échanges mondiaux ». celle-ci a mené à une impasse caractérisée par « une dépression appauvrissante de l’affrontement concurrentiel » et « une extorsion inflationniste et spoliatrice des dominations oligopolistiques ». Il est donc temps dans ce contexte de crise pourtant annoncée dans de nombreux ouvrages, de procéder à l’anticipation d’une alternative aux pratiques marchandes.
Cela se produit là où émerge de nouvelles formes de vie sociale, donc hors des hauts lieux des sociétés, dans les zones marginales.
Cette dérive qui assujettit les pouvoirs publics et institutionnels rend obsolètes les propositions de régulation étatique des mouvements de capitaux, d’assainissement de la vie financière, etc. les promesses de l’intervention des salariés, de nouveaux critères de gestion dans le contexte d’entreprises structurées par des groupes privés dominants se révèleront être des leurres. Le poids des mouvements protestataires réclamant par exemple un travail décent ou une sécurité d’emploi et de formation en est réduit. Ainsi émergent nécessairement des formes innovantes d’activité économique hors marché.
Des tentatives sociales ont été entreprises pour se défaire de l’exploitation du travail, mais sans succès. Il s’agirait de sortir du marché pour aller vers l’échange vrai, réciproque, solidaire, entre personnes socialement égales, selon une règle commune d’équité. Ce ne serait pas une transaction marchande foncièrement dissymétrique. L’échange équitable se réaliserait par un arbitrage dont la pratique existe dans de nombreuses expériences sociales à tous les âges (Aristote, Godelier). Mais s’il demeure difficile de définir les termes de cet échange et d’évaluer les biens, des procédures d’évaluation peuvent être réfléchies de façon coopérative avec l’aide de structures nouvelles telles des « places d’échanges équitables » qui suivraient l’arbitrage, la fixation des prix, etc.
Ces nouvelles structures fourniraient le cadre d’une autogestion démocratique des lieux d’activités. La régulation démocratique stimulerait l’adaptation des activités à la demande sociale et déterminerait les nécessaires évolutions. Des conventions démocratiques seraient établies avec les consommateurs et autres acteurs de la vie économique, politique, sociale et environnementale.
Cela rendrait possible un nouvel essor des services publics.
Quels acteurs sociaux pourraient s’engager dans ces processus ? De nombreuses populations ont démontré leur volonté de changement, en Amérique latine notamment. Des orientations convergentes apparaissent sur d’autres continents. Une partie des activités marchandes en difficulté (petite agriculture, petites entreprises) pourraient soutenir ces transformations et être les foyers d’innovations du monde du travail et de la création.
Quels cheminements pourraient concrétiser ces perspectives ? Les partenaires souhaitant s’associer doivent établir entre eux des rapports de solidarité mutuelle durables, qui se traduiraient par des réseaux d’aide financière ou technique, d’échanges de biens et de services respectant des objectifs d’équité. Cette émergence passe par le contournement des structures lourdes, gaspilleuses du grand commerce actuel, et par l’expansion des circuits courts reliant la production, la transformation, le transport, et la consommation.
Ainsi, les pouvoirs de négociation de l’ensemble des populations travailleuses se trouveraient renforcés.
De multiples initiatives d’acteurs de l’économie solidaire, de collectivités locales, de pays ou de groupes de pays organisent entre eux des échanges équilibrés mutuellement avantageux. Ils marquent les premier pas d’un mouvement mondial fondamental vers la redéfinition des échanges.
