Compte-rendu des tables rondes
Compte-rendu synthétique de la journée de tables-rondes sur « Les Enjeux de la ruralité en Europe » du 18 novembre 2009 à la Maison de l’Europe, en partenariat avec le CIDEFE.
Ce colloque s’est tenu consécutivement au sommet mondial sur la sécurité alimentaire de la FAO organisé du 16 au 18 novembre à Rome et dans un contexte européen marqué par l’adoption d’un nouveau traité, le traité de Lisbonne, qui donne des pouvoirs accrus à la Commission européenne en termes de politiques agricole et rurale. Cela implique donc une réflexion pour donner de nouvelles impulsions à la hauteur des enjeux mondiaux, et qui s’inscrivent dans le long terme pour l’aménagement des territoires, l’environnement et sa préservation dans une optique de développement durable. Les espaces ruraux sont destinés à nourrir la population mais se doivent aussi d’offrir un cadre de vie respectueux des hommes et de la nature. Ce sont des défis de long court.
En sa qualité de président du CIDEFE, Jean-Claude Mairal a souhaité rappeler que les élus locaux sont confrontés à la question de l’avenir de la ruralité, une question qui a été traitée à la fondation sous un angle spécifique, celui des « Enjeux ruraux et agraires en Afrique », donnant lieu à un séminaire pluriannuel et à une restitution lors d’un colloque international à Dakar en janvier 2008 intitulé « L’Afrique et l’Europe dans la nouvelle géopolitique mondiale ».
Si les territoires urbains sont de plus en plus nombreux, il rappelle que les campagnes sont indispensables à la vie humaine, à l’alimentation, à la biodiversité. Ce sont des espaces naturels, récréatifs aussi. Ils sont soumis à des degrés divers à la désertification, les agricultures font face à de nombreuses difficultés, les jeunes partent pour les villes. Au niveau mondial, un milliard de personnes souffre de la faim, les Ÿ sont des ruraux, qui plus est, paysans. Les migrations vers les villes ont des conséquences dramatiques dans des pays comme le Brésil où environ 57 millions de personnes vivent dans des bidonvilles. Si on ne prend pas cette question à bras le corps, les Nations unies estiment à 150 le nombre de villes qui pourraient devenir ingouvernables à moyen terme. On peut effectivement mettre en doute la capacité des villes à garantir un emploi et un logement décents pour tous. Par ailleurs l’extension de la ville touche les territoires agricoles qui subissent des dégradations des sols, de la qualité de l’eau, etc.
Dans des pays comme la Finlande, il semble qu’on ait réuni les conditions pour le maintien d’emplois dignes en milieu rural. Il s’agit de penser une alliance des villes et des campagnes qui assure un mieux-être sur l’ensemble des territoires.
Les enjeux agricoles
Marjo Riihela, attachée agricole à l’Ambassade de Finlande en France, a exposé les particularités de son pays composé à 78% de forêts, ne comptant que 9% de terres agricoles. La Finlande n’est pas compétitive sur le plan de la production céréalière, puisqu’elle produit moitié moins que l’Europe occidentale. L’habitat est dispersé. Les centres ruraux faiblement peuplés sont nombreux. La qualité des sols et de l’eau offrent des possibilités pour la mise en valeur des espaces. Le tourisme et la transformation du bois constituent l’essentiel de l’activité économique en milieu rural. 40% des entreprises y sont situés. La vitalité des espaces ruraux tient notamment à la présence de ces petites entreprises polyvalentes. L’entreprenariat énergétique est en extension (bioénergie issues du bois).
La politique rurale a connu trois phases :
- Lors de la période d’industrialisation jusqu’en 1975.
- Avec le planning de politique rurale de 1975 aux années 80 : création de l’Etat-providence, d’emplois dans les communes, sociaux, de santé.
- Le développement rural basé sur des programmes : une politique active depuis les années 90 jusqu’à aujourd’hui.
Actuellement, on compte plusieurs représentants des ministères et d’autres types d’acteurs impliqués dans le développement rural : les entreprises, les ONG, les communes, les groupes d’action locale, qui sont essentiels.
La Finlande a défini sa stratégie de développement rural pour la période 2007-2013 selon le calendrier européen. Les priorités sont :
- Développer une agriculture et sylviculture durables.
- Favoriser la compétitivité et la mise en réseau des entrepreneurs pour un accroissement des emplois, et encourager le développement fondé sur l’initiative locale.
- Améliorer la qualité de vie.
La politique met également l’accent sur l’aide aux producteurs dont les objectifs sont de favoriser l’action agro-environnementale, d’accroître l’entreprenariat et l’emploi pour empêcher les départs pour la ville. De nouvelles aides qui sont des sources de revenus garanties sont accordées à ceux qui vivent à la campagne ou ceux qui veulent s’y installer.
Le programme LEADER (Liaisons entre Actions de Développement de l’Economie Rurale) de l’Union européenne cofinance des projets de développement rural initiés par des acteurs locaux dans le but de revitaliser les zones rurales et de créer des emplois, et permet d’investir dans la mise en œuvre des nouvelles technologies, la formation, l’environnement.
Ioan Negrutiu, professeur de biologie, directeur du Département de biologie de l’Ecole normale supérieure de Lyon, a abordé les enjeux de la ruralité en Roumanie en distinguant les périodes suivantes :
- 1938-1968 : la fin d’une légende selon laquelle la Roumanie aurait pu devenir le grenier de l’Europe. Sa production de céréales représente 8% de celle de l’Europe et 15% de sa production nationale est exportée en Europe.
- 1968 - fin des années 80 : la collectivisation forcée des terres engendrent de nombreuses difficultés.
- 1988/1989 : Le pays échappe au plan de systématisation [1] des campagnes regardée à la loupe par le camp occidental. Une nouvelle initiative est mise en place « les villages roumains ». Des jumelages avec des communes occidentales sont réalisés et permettent une action de la société civile avec un bilan intéressant.
A la chute de Ceausescu, la réforme foncière distribue des terres aux paysans qui en avaient été dépossédés. Les structures collectives sont démantelées. - En 2007, l’adhésion à l’UE ouvre une nouvelle page de l’histoire agricole et rurale de la Roumanie [2].
L’IAASTD (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development) [3], a délivré une expertise solide proposant des éléments pour une agriculture d’avenir en Roumanie. Constituée de plaines sèches sur un tiers de son territoire à l’Est, l’Ouest et au Sud, traversée par les Carpates, la Roumanie est le 7e pays agricole d’Europe. Les terres agricoles représentent 15 millions d’hectares. Sur les 10 millions d’hectares de terres arables, 80% sont éligibles aux aides directes européennes. La réforme foncière dénommée « le retour à la terre » a donné naissance à 4 millions de petites fermes de 2 hectares et demi, évolution similaire à celle de la Bulgarie. La population agricole représente 35% de la population active, en 1990, c’était 29%.
L’agriculture est placée dans l’économie informelle qui constitue 1/3 du PIB. La production agricole s’est effondrée. Les intermédiaires se sont multipliés, la corruption s’est développée malgré les pressions pour faire entrer cette pseudo–économie dans le schéma communautaire.
La démographie se caractérise par une baisse du taux de croissance de la population et du taux de fécondité qui est passé de 2,3 enfants par femme en 1989 à 1,3 en 2008. Les campagnes sont également touchées par le départ de 2 millions de Roumains travaillant à l’étranger.
Selon l’IAASTD, il semble que le nouveau paradigme de l’agriculture en Roumanie réside dans une « révolution agriculturelle », le développement d’une agroécologie sur des petites exploitations avec des technologies nouvelles, qui serait le pilier d’un développement durable, produirait la nourriture en quantité suffisante, et ferait l’interface avec l’activité économique et sociale. La Banque mondiale s’est offusquée de telles recommandations et a réalisé une contre-expertise qui ne propose pas de vision stratégique sur le long terme.
La Roumanie produirait 80% des céréales (blé, seigle, orge, maïs) enregistrées au niveau de la PAC. Elle est déficitaire en légumes et en fruits. Les supermarchés envahissent le pays et font entrer des produits périssables provenant de pays lointains. Dans le même temps, les marchés locaux progressent. L’UE demande à la Roumanie d’accroître sa production de viande et de lait. Selon la FAO, la production totale de viande en Roumanie estimée à 8 millions de tonnes ne représenterait que la moitié de son potentiel. Le pays n’a pas les moyens d’atteindre les 10 millions de tonnes réclamés par l’UE.
Les aides européennes ont fait un bond important. Le budget total, alloué à la Roumanie, pour l’agriculture et le développement rural, pour l’intervale 2007-2013, s’élève à 14,5 milliards euros, dont plus de 6,4 milliards sont dirigés vers le premier pilier (aides directes et aides au marché), et 8,23 milliards vers le développement rural et pêche [4].
Quelles sont les analyses des scientifiques sur les évolutions engendrées par ces nouvelles dispositions depuis la réforme ? Elles sont rares. Une étude sur le changement des sols au pied des Carpates depuis la réforme foncière indique un effondrement de la production du fait de l’abandon des terres cultivables par des agriculteurs qui ne sont pas parvenus à obtenir des revenus satisfaisants de leur travail. L’adhésion à l’UE devrait encourager l’accroissement des parcelles à des fins productives.
I. Negrutiu a présenté le point de vue d’un grand entrepreneur agro-industriel roumain possédant 25 mille hectares de terres, et celui d’un leader syndicaliste paysan. Selon le premier, l’agriculture est détruite, les capacités productives ne couvrent que la moitié des besoins de la population. Pour le second, le devenir de l’agriculture est délibérément placé entre les mains des gros investisseurs. Il met en cause l’incompétence politique des dirigeants du pays, et les grands patrons de l’agriculture productive. Ils sont au nombre de cinq, dont le plus fortuné dirige Interagro, une société roumano-britannique. Les multinationales comme Cargill sont très bien positionnées.
L’agriculture est toujours de type médiéval, avec des terres fragmentées à outrance. Les 4 millions d’euros de l’UE ne pourront contribuer à résorber la crise que s’il y a un véritable pilotage stratégique du gouvernement et s’il n’absorbe l’intégralité des fonds communautaires. Une mesure pour la réinstallation des jeunes fermiers a été prise mais l’envergure et la rapidité de sa mise en œuvre laissent dubitatif. Les stratégies financières et énergétiques sont également à revoir.
Un programme d’experts a découpé arbitrairement le pays en 8 régions de développement pour correspondre aux critères européens, sans se soucier de la cohésion sociale sur les territoires. Par conséquent, même le plan cadastral du pays est à repenser.
En conclusion, on observe un appauvrissement des paysans roumains ; des décisions qui sont prises sans tenir compte de l’avis des populations. Il semble qu’il y ait un renoncement politique à considérer que l’agriculture paysanne peut donner des évolutions positives et un développement durable. Or le pays est en situation « d’urgence agro-rurale ». Une espèce de buffle est actuellement en voie de disparition.
Marc Dufumier, agronome, directeur de l’UFR Agriculture comparée et développement agricole à AgroParisTech, a souligné que les raisons de la hausse de la production végétale étaient la hausse de la consommation de viande –selon lui trop excessive-, l’utilisation des céréales pour l’alimentation animale et pour les agrocarburants (éthanol et agrodiesel). Mais nourrir la planète pose d’abord problème parce que les gens sont pauvres, ils ne parviennent pas à gagner suffisamment d’argent pour manger correctement. Les trois quarts des affamés étant des paysans, des ruraux ou d’anciens agriculteurs qui ont migré vers les villes, la solution réside donc dans la création de revenus qui permettent aux populations de vivre dignement là où elles habitent. Le second enjeu est de créer des revenus agricoles issus de produits et de services environnementaux qui visent notamment à garantir la sécurité sanitaire des aliments.
Les politiques doivent aussi s’inspirer de la PAC telle qu’elle a été mise en place après la seconde guerre mondiale. Les droits de douane, les prix stables, rémunérateurs et incitatif ont permis un accroissement de la productivité. Mais, désormais, il faut s’interroger sur ce caractère incitatif : que veut-on inciter ? Il est clair que ce dont on a besoin est différent de ce qui a été fait dans le passé. En raison d’une trop forte spécialisation sur les produits à prix incitatifs, l’Europe est aujourd’hui déficitaire en protéagineux, en légumineuses pour l’alimentation humaine et animale.
Il faut assurer un meilleur pouvoir d’achat pour la main d’œuvre des villes afin qu’elle puisse acheter des produits locaux de meilleure qualité mais plus chers.
Le nouveau commissaire européen pour l’agriculture devra arrêter les exportations de surplus, une mesure que les élus doivent réclamer afin d’utiliser les terres libérées pour la production de protéines végétales. Cela permettra de lutter contre les migrations vers la ville et d’avancer sur la voie d’un développement durable, contrairement aux méthodes précédentes friandes de pesticides qui ont pollué les eaux souterraines et de surface (nitrates de Bretagne). La stabilité agro structurale des sols est désormais fragilisée, comme en Normandie.
L’alimentation en protéines du bétail européen est assurée par le soja importé du Brésil. La paille et le fumier manquant, l’azote se déverse dans les rivières, les nappes et les mers provoquant la prolifération des algues vertes. Les engrais de synthèse utilisés en agriculture sont fabriqués par l’industrie chimique avec du gaz naturel en provenance de Norvège, de Russie et donc à grand coup d’énergie fossile. En Normandie et en Picardie, les taux de nitrates sont presque excédentaires.
Il est donc impératif de réfléchir à une autre agriculture car celle-ci émet trop de gaz à effet de serre. Des moyens naturels existent pour lutter contre : les prairies fixent naturellement le carbone. Il faut favoriser l’humus et cultiver des légumineuses qui sont la meilleure façon de limiter les protoxydes d’azote. Les luzernes, les poids chiches sont d’excellents fertilisants des sols.
Dans les négociations internationales, le préalable est la remise en cause de l’accord de Blair-House de 1992, précédent les accords du GATT, entre les Etats-Unis et l’UE leur permettant de maintenir l’ensemble des aides aux producteurs. Car aujourd’hui les accords internationaux autorisent toujours la production pour l’exportation. L’UE pourrait définir des droits de douane sur les protéagineux. Une pression doit être exercée sur le successeur de Mariann Fischer Boel, commissaire européenne en charge de la PAC.
C’est aussi un objectif pour les négociations à Copenhague. Les moyens manquent pour financer les politiques de lutte contre le changement climatique en Afrique, une mesure efficace et simple pourrait permettre de produire de l’azote en circuit court en associant des céréales et des légumineuses. Il faut fabriquer de l’humus enrichi en azote et davantage de protéines végétales.
L’UE doit renoncer à exporter ses surplus à des prix de dumping. Il faut isoler les Etats-Unis et les latifundiaires d’Amérique du Sud, instaurer des protections en Europe et jouer des économies d’échelle pour les régions austères comme en Finlande ou dans les Carpates. Il est nécessaire de rebâtir une politique agricole raisonnable.
Les Brésiliens ne sont pas fiers de produire du soja, alors qu’un nombre croissant de personnes souffrent de la faim. Chaque pays a un intérêt dans ces changements nécessaires. Il faut jouer sur la qualité des produits, développer une agriculture de terroirs reconnu par le consommateur.
A l’OMC, les grands négociateurs ont pris les devants en déplaçant les enjeux sur la propriété intellectuelle pour lutter contre la contrefaçon. Ainsi les appellations d’origine contrôlée deviennent des marques, si bien qu’un fromage de telle marque pourra être produit n’importe où.
Le premier pilier de la PAC, 9.5 milliards d’euros, destiné aux aides découplées de la production - dont les grands producteurs céréaliers et sucriers sont bénéficiaires- doit être réorienté vers un autre type d’agriculture de qualité.
La restauration collective peut constituer un débouché durable. Dans les écoles par exemple, cela permettrait de réhabiliter le culturel par le cultural, d’éduquer les enfants au goût grâce à la définition d’un cahier des charges biologique. Car lorsque l’agriculture bio sera plus importante, elle deviendra moins chère. En Bretagne, les producteurs de lait biologique ont montré la voie en montant une filière rentable qui n’a pas autant souffert de la crise que la filière traditionnelle.
Cela concerne les agriculteurs mais aussi les élus locaux des communes rurales et urbaines, qui doivent revendiquer le retour à des circuits courts, les directeurs d’écoles, les parents d’élève. L’objectif est de pousser à une redéfinition de la demande du client face aux multinationales de l’agro-alimentaire qui font pression sur les agriculteurs.
Discussion
- La question peut-on nourrir la planète fait polémique : a-t-on les stocks nécessaires, le potentiel agricole pour y parvenir ?
- Que peut-on faire contre la concurrence entre travailleurs agricoles au sein de l’UE ? l’accroissement de la productivité ne s’accompagne pas d’une hausse des salaires.
- Comment les élus peuvent-ils avancer vers la mise en place de circuits courts ? Les schémas de cohérence territoriale - Plan local d’urbanisme sont des outils pour agir. Les niches laissées à l’abandon par les agriculteurs peuvent être investies. Les maraîchers reviennent.
- Face au vieillissement de la population rurale, comment attirer les jeunes et valoriser le métier d’agriculteur de proximité ?
- Il faut une politique publique qui réponde au défi des 10 années à venir ? que révèlent la crise des producteurs de lait et les types de propositions pour sortir de l’impasse ?
- A partir des compétences particulières des collectivités territoriales, comment la PAC peut-elle être mobilisée ? il faudrait une articulation entre la nouvelle PAC, les initiatives locales et le niveau régional. Quel est le rôle des groupes leaders dans l’industrie ? il faut une association des réponses du terrain avec les niveaux nationaux et européen.
Marc Dufumier estime que développer la qualité artisanale de l’agriculture en Europe n’a de sens que s’il y a en effet la capacité de nourrir la population au Sud. Or, seulement 1,5 milliards d’hectares sont cultivés sur terre et selon la FAO il reste 4,2 milliards d’hectares cultivables en dehors des forêts et des endroits protégés. Ces espaces se situent en majorité en Amérique latine et en Afrique, où l’on constate la persistance de méthodes anciennes comme l’abatis-brulis avec des friches de 10 à 15 ans. L’élargissement des surfaces est donc possible, mais à condition qu’il se fasse dans le respect de la biodiversité. On pourrait envisager l’intensification sur les 1,5 milliards d’hectares de terres et laisser le reste mais à condition de faire un usage intensif des produits naturels renouvelables. L’énergie solaire doit être davantage valorisée, car elle est actuellement sous-employée au sud. Les paysans doivent associer plusieurs cultures, avec des rotations, planter des plantes à enracinement profond qui vont chercher le phosphate, le calcaire, et développer l’agroforesterie (culture de sorgho sous acacia albida).
Le rapport IAASTD constitue effectivement la référence pour la définition d’une nouvelle vision pour l’agriculture. En Europe, les 9,5 milliards d’euros du premier pilier de la PAC doivent servir de levier financier.
La concurrence internationale sur les produits agricoles et issus de l’agriculture doit être limitée par des politiques publiques qui empêchent l’extension des terres pour une agriculture extensive qui nuit à l’emploi. En France, on observe une difficulté réelle pour l’installation des jeunes à la campagne car ils ne parviennent pas à obtenir de terres.
Ioan Negrutiu a questionné l’autisme politique des gouvernements qui, malgré les préconisations, les échecs, les risques, ne font rien pour mettre en place une alternative à l’agro-business. Selon lui, l’UE pratique un colonialisme de proximité et achève ce que la stratégie du Pacte de Varsovie avait engagé.
Les contraintes mondiales, notamment la démographie, doivent être prises en compte. Mais les projections qui sont faites sur 2050 ne sont pas pertinentes. Il s’agit de régler les problèmes tout de suite. Cela passe par une remise en cause de la domination des « Big 10 », détenant le monopole de la commercialisation des produits agricoles et des semences, s’appropriant la nature et le vivant.
Il est donc impératif d’effectuer un changement cultural. Le végétal est matrice et motrice de la vie sur terre. Au niveau de l’OCDE, les pays ne sont pas menacés au niveau de la ressource en eau, mais ailleurs, la ressource hydrique et son accès sont beaucoup plus problématiques.
Il est aussi impératif de réhabiliter la science, la biologie et la bioéthique dans l’enseignement, de manière à ce que chaque citoyen ait conscience de l’importance et du fonctionnement de la nature. Ces savoirs n’ont pas seulement leur place dans les écoles d’élite comme à normale sup.
Marjo Riihela rappelle qu’une rencontre interministérielle de l’OCDE en février 2010 traitera de ces enjeux. Elle souligne le rôle du consommateur qui influence la production. Les agriculteurs ne font pas que produire pour toucher des subventions. C’est pourquoi l’accent doit être mis sur la conscientisation du consommateur, et ce depuis le plus jeune âge via l’école.
L’aménagement de l’espace
Robert Hue, sénateur, président de la fondation Gabriel Péri, a insisté sur le rôle que peuvent jouer les services publics dans la dynamique des territoires ruraux. La vitalité des campagnes est de plus en plus menacée par le démantèlement des services publics. Par ailleurs, l’espace rural européen ne peut plus être considéré indépendamment de la relation entre ville et campagne. La fonction traditionnelle de la ruralité comme support de la production agricole n’est plus prédominante en Europe. Cadre de vie, loisirs, détente, préservation des ressources naturelles, prévention des catastrophes naturelles : ses fonctions se sont diversifiées.
Le milieu rural au niveau européen se caractérise par une forte diversité. Ceci interroge la définition même que l’on donne à la « ruralité » qui est un domaine complexe, champ de compétences partagé entre différents ministères. La ruralité se caractérise en effet par des organisations d’hommes et de femmes, des activités économiques variées (agriculture, artisanat, commerce, PME…), des services au public (médecine, transports, technologies d’information et de communication), des espaces à gérer avec les conflits d’usage potentiels, et qui renvoient vers la question du foncier et de l’urbanisation.
Mais ces territoires ruraux sont toujours identifiés comme un sujet politiquement important, qui implique à la fois l’échelon national, le niveau régional, et le niveau local. L’importance des zones rurales diffère d’un pays à l’autre, tout comme l’approche des pouvoirs publics vis à vis de ce milieu et des priorités qu’ils retiennent. Alors que dans certains pays le maintien d’un niveau de services de base dans les zones rurales est une priorité comme en Finlande, ailleurs, comme en Grande Bretagne, cela est moins important compte tenu du rapport coût/efficacité des mesures qu’il conviendrait de mettre en place pour satisfaire les besoins d’une population réduite.
Le défi reste de maintenir le niveau de la dépense publique consacrée au développement rural et d’assurer une coordination, une gouvernance cohérente et de bonnes coopérations entre les différents niveaux d’interventions et les acteurs : l’Etat, l’UE, les collectivités territoriales, les opérateurs privés, les associations, etc. L’Etat conserve partout l’exclusivité des relations avec Bruxelles (programmation européenne du développement rural pour la période 2007-2013) et, s’agissant de l’élaboration des politiques et programmes, il est soit l’exécutant (cas de la Finlande), soit joue un rôle essentiel de coordination et de cadrage des programmations régionales. Les collectivités territoriales, les acteurs locaux et régionaux, l’échelon politique régional jouent aussi un rôle de premier plan et montrent l’intérêt d’une approche où la dynamique vient des acteurs de terrain. Comment avancer pour une meilleure concertation et participation des acteurs ? Un équilibre entre les différents niveaux et une meilleure intégration dans une stratégie, une vision d’ensemble semblent nécessaires.
Pedro Tarno, chef d’unité développement rural à la Commission européenne, a expliqué la politique de développement rural de l’UE telle qu’elle a été décidée pour la période 2007-2013. C’est à la fois une politique sectorielle et territoriale, qui vise le développement soutenable des centres ruraux et la valorisation de la multifonctionnalité de l’agriculture. Les conférences de Salzbourg de 2003 et 2006 dont l’objectif politique majeur était d’inverser l’exode rural, d’établir un équilibre plus juste entre zone rurale et urbaine, ont préparé la mise en place du FEADER (Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural).
La stratégie de Lisbonne (2000) et le Conseil européen de Göteborg (2001) ont précisé les orientations et préparé la mise en place d’une méthodologie spécifique avec le schéma leader. Les compétences de la politique européenne visent l’amélioration des capacités humaines, la restructuration et la modernisation notamment des infrastructures pour l’industrie agro-alimentaire, l’amélioration de la qualité de la production.
Programme européen destiné aux zones rurales, LEADER a pour axe fondamental de renforcer la compétitivité des territoires en favorisant le partenariat public-privé, avec une gestion décentralisée effectuée par les GAL (groupe d’action locale).
78 milliards d’euros sont destinés au développement rural soit, en 2009, 21% de la PAC. Par exemple, la France qui reçoit 6.4 milliards pour la période 2007-2013, se situe dans la moyenne. La Pologne touche 13 milliards d’euros. 60% des crédits de l’axe 1 (renforcer le potentiel de recherche des pôles de compétitivité, des filières d’excellence et moderniser les structures d’enseignement supérieur qui s’y rattachent) vont à l’industrie agro-alimentaire. La France touche des indemnités compensatoires (pour les zones difficiles à mettre en valeur) d’un montant supérieur à celui des mesures environnementales.
Ce dispositif coexiste avec 27 stratégies nationales et 94 programmations de développement rural. L’Espagne, l’Italie, la Grande Bretagne ont choisi des programmations régionales. La France est un modèle hybride.
10% des fonds sont destinés aux jeunes qui s’installent en milieu rural.
Avec le bilan de santé de la PAC, des modifications devront être intégrées notamment concernant les transferts de crédit du pilier 1. Les plans de relance adoptés pour faire face à la crise vont aussi engendrer des modifications, ainsi que les nouveaux défis : changement climatique, le développement des énergies renouvelables, le soutien au secteur laitier, l’eau, la biodiversité…
De 1991 à 2009, les dépenses de la PAC ont évolué. Les subventions à l’exportation sont désormais faibles. Les aides directes à la surface ont augmenté à partir de 1992 et à partir de 2005 sont devenues des aides découplées de la production. Les dépenses pour le développement rural ont augmenté progressivement jusqu’à représenter un peu moins d’un tiers de la PAC, dont le budget total représente 40% de celui de l’UE (chaque Etat membre y contribue à hauteur de 0.4% de son PIB).
Le débat doit être lancé sur le futur budget de la PAC, sur les perspectives financières et les fonds structurels afin de trouver les synergies et les complémentarités nécessaires, notamment entre les stratégies sectorielle et territoriale.
Krassimir Djonev, représentant de l’Association nationale des maires ruraux de Bulgarie, maire d’une commune du centre-nord, a décrit la situation du monde rural bulgare composé de 231 municipalités. Le PIB par habitant y est en moyenne deux fois moins élevé qu’en ville. Le taux de chômage est de 35% alors qu’en zone urbaine, il ne dépasse pas 11%. La densité de population y est deux fois moins importante (35 habitants au km2). Le taux d’accroissement naturel est négatif et encore plus bas dans les campagnes. Les jeunes partent en ville.
80% des ruraux travaillent dans l’agriculture par nécessité. Une éducation de base est dispensée dans les villages, mais elle est de qualité médiocre. De nombreuses écoles ont été fermées par manque d’enfants. Les classes regroupent tous les âges. La population rurale n’a pas accès au service de santé. Les médecins ne travaillent que deux jours et demi par semaine et les services sociaux ciblent les plus de 65 ans.
70% des villages n’ont ni service de collecte des déchets, ni système d’assainissement des eaux. La ressource en eau est rationnée. De nombreuses routes sont inutilisables. Les produits agricoles sont consommés au niveau local en majorité. 40 à 70% sont perdus en raison de l’absence de circuits de commercialisation. 33% des agriculteurs n’ont pas accès à l’information sur les marchés et les prix.
La politique de développement rurale est sectorielle. L’agriculture est une priorité, mais la mise en application est complexe concernant le développement des infrastructures, des services, des communautés régionales. Depuis les années 1990, l’Etat consacre un budget à cette politique. A partir de 2007, il est absorbé dans le programme de développement rural de l’UE mais on n’en voit pas les résultats. Il n’existe pas de coopération entre les municipalités. Chacune d’entre elles a ses propres priorités. Il n’y a pas d’information, de transparence sur les financements. La population ne participe donc pas à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques.
L’association nationale des municipalités créée en 2003 a défini une stratégie pour développer le potentiel des communautés rurales. Elle représente les maires face au pouvoir central, fait circuler l’information, participe à la formation des élus et des citoyens, exerce un lobbying. Elle permet l’échange d’expériences et de données. Elle est en contact avec les organismes financiers et le secteur privé.
Les campagnes représentent 85% du territoire bulgare. La majorité de la population y vit. Mais il reste encore beaucoup d’efforts à faire pour valoriser le potentiel de ces espaces, qui peut contribuer à l’amélioration des conditions de vie.
Edith Heurgon, conseillère en prospective, directrice du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle, a présenté une synthèse du rapport de l’INRA intitulé "Nouvelles ruralités en 2030". Cette démarche prospective répond aux nouveaux enjeux que s’est posés l’INRA : identifier de nouveaux sujets de recherche au-delà de l’agriculture. La ruralité et la relation villes-campagnes ont été choisies. La méthode associe l’approche macro et empirique à partir des expériences vécues, des récits de vie afin de mieux connaître la manière dont les gens vivent, pour élaborer des politiques adaptées.
L’équipe de l’INRA a mis en place un groupe d’accompagnement ouvert, pluridisciplinaire. Ils ont défini plusieurs scenarios rendant compte de la diversité et de la recomposition des territoires en particulier des espaces ruraux. Le repeuplement des zones rurales est une donnée du changement. La « diagonale du vide » se restreint. Les populations se densifient à l’ouest, au sud, sur le littoral. Les gens sont attirés par le climat et la qualité de vie meilleure dans ces espaces.
L’explosion des mobilités constitue un autre paramètre fondamental. Elles concernent l’information les biens, les personnes. Elles transcrivent la capacité des individus à changer d’environnement. On observe une croissance de la démographie périurbaine, un repeuplement des petites villes et une fuite des grands centres urbains.
Les attitudes vis-à-vis de la nature changent et se déclinent différemment, ce qui a une incidence sur la décentralisation et les politiques territoriales. Quatre scénarios imaginant plusieurs types de ruralités sont proposés :
Les campagnes de la diffusion métropolitaine : la périurbanisation victorieuse. Les grandes villes s’étendent, les métropoles s’étalent à des régions entières. La mobilité est forte, journalière. Ce schéma réclame des innovations dans les transports. Les habitants de ces zones veulent de l’espace et de la nature, tandis que les activités se polarisent dans le centre urbain. C’est un tissu discontinu d’habitat et de champs, d’agriculture interstitielle. La gouvernance s’apparente à celle du laisser-faire. L’exemple type serait la ville de Toulouse.
Les campagnes intermittentes des systèmes métropolitains. Entretenant un nouveau rapport au temps, les individus sont nomades et vivent entre les villes et les campagnes. Ils souhaitent tirer les avantages des deux mondes en fuyant leurs aspects négatifs. La demande de service est forte. Des conflits surviennent avec les agriculteurs et les autochtones. Main d’œuvre des services, une population nomade forcée s’y trouve. L’agriculture s’oriente vers des produits de qualité, du terroir. La gouvernance s’exerce par le public-privé. L’exemple type serait le Luberon, souvent surnommé « la banlieue du quartier latin ».
Les campagnes au service de la densification urbaine : la ville se verticalise. Trop vorace en énergie, les mobilités se réduisent avec l’aggravation de la crise énergétique. On observe une spécialisation fonctionnelle des campagnes. La population s’appauvrit et des risques de toute nature émergent. Exemple : Hong-Kong.
Les campagnes dans les mailles des réseaux de villes : une diversité des territoires ouverts sur la dynamique métropolitaine. C’est un maillage d’espaces ruraux et de réseaux de villes qui limite la périurbanisation. La gouvernance appelle des compétences en ingénierie territoriale. Exemple : La Manche. Ce scénario peut être le terreau de nouvelles solidarités. Alors qu’on pensait il y a 5 ans qu’il serait en recul, ce cas de figure se développe grâce à la diversification qu’il permet. Il offre stabilité et durabilité.
En conclusion, peut-on parler de nouvelles ruralités en émergence ? De nouveaux rapports villes-campagnes dynamiques transforment les espaces. Ils soulèvent des questions sur la relation à la nature, en termes de politiques publiques, notamment de transport, d’énergie et illustre la « géodiversité » des territoires selon la formule d’Armand Frémont.
Il est nécessaire de dépasser l’opposition villes-campagnes pour penser de nouvelles alliances entre elles, de nouvelles stratégies d’échanges entre territoire à vivre et territoire à produire, et inventer de nouvelles coopérations. Ces réflexions sont au cœur du débat sur l’avenir des « pays ».
[1] La systématisation est l’application pratique du programme idéologique de la Roumanie de Ceausescu consistant à mettre en œuvre un processus de refonte administrative et territoriale du pays.
[2] Atlas de la Roumanie, Violette Rey, La Documentation française, 2007, cf http://www.nonfiction.fr/article-47....
[3] Résumé exécutif du Rapport de synthèse de l’Evaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies pour le développement (IAASTD) : http://www.agassessment.org/docs/SR....
[4] « Dans le cadre du Système de Promotion et d’Aides aux Exportations financé par l’État, le Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural a mis en place le Programme de Primes à l’Exportation pour des produits agroalimentaires et le Programme d’Augmentation de la Compétitivité des Produits Agricoles.
Ces deux programmes ont pour mission d’accorder des primes à l’exportation, pour des marchandises recherchées sur les marchés extérieurs et éligibles, conformément aux engagements de la Roumanie lors de la Ronde Uruguay. » Site de l’ambassade de Roumanie à Paris.
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Documents à télécharger :
- Nouvelles ruralités en france
Présentation de l’intervention d’Édith Heurgon.
- Les enjeux de la Roumanie rurale
Présentation de l’intervention de Ioan Negrutiu.
- La ruralité en Bulgarie
Présentation de l’intervention de Krassimir Djonev. Attention,document en langue bulgare.
- Programme de développement rural européen 2007-2013
Présentation de l’intervention de Pedro Tarno.
