Compte-rendu de la soirée inaugurale
Vendredi 18 novembre, a eu lieu à la maison de la chimie, la soirée inaugurale du séminaire « mouvement des religions et mouvements des rapports sociaux » qui se déroulera tout au long de l’année 2006. Cette introduction au séminaire dirigé par Antoine Casanova a permis à Robert Hue, le président de la fondation Gabriel Péri de redonner à la fois les objectifs généraux de la fondation ainsi que le sens général du séminaire. Antoine Casanova a, de son côté, pointé les thématiques et les problématiques principales qui seront abordées lors des futures séances de travail.
Pour Robert Hue, le travail qui s’enclenche autour du thème « mouvement des religions et mouvements des rapports sociaux » est nécessaire car « les religions sont une partie importante de l’histoire sociale de l’humanité ». « Il ne faut pas négliger, pas minorer l’étude de cette question sous peine de ne pas comprendre les évènements d’aujourd’hui et de laisser le champ libre à l’obscurantisme » a-t-il ajouté en soulignant qu’il s’agit de « s’intéresser aux mouvements contradictoires qui traversent les grandes religions. Des mouvements qui peuvent porter des concepts touchant à la libération humaine, mais également de défense d’un type d’ordre dominant ». Un cadre qu’Antoine Casanova approfondit dans son intervention, en estimant qu’il est « grandement indispensable de travailler à cerner, à mettre en partage des éclairages transversaux ». « Les religions et les différents types de courants qui les traversent ont constitué une part importante de l’histoire humaine et de sa culture. Les ignorer, c’est laisser le champ libre à l’obscurantisme car l’absence de connaissance nourrit les lectures intégristes » souligne-t-il. « Les grands types de religion ne sont pas des blocs homogènes. Monsieur Islam n’existe pas » assure-t-il.
Une analyse qui vaut également pour le catholicisme, dans lequel « il existe des lectures, des interprétations des textes -mais également de la tradition- différentes voire radicalement opposées ». Antoine Casanova souligne que les religions sont des « processus vivants » et que « les processus de la foi sont inséparables des rapports sociaux ». « Les religions ne sont pas des entités transcendantales, quoiqu’en disent les intégristes, » ajoute-t-il en montrant « combien l’histoire sociale des religions est faite d’interactions historiques faites d’emprunts réciproques ». Par exemple entre l’Islam et la Chrétienté au 13ème siècle avec le travail du philosophe et théologien islamique Averroès sur Aristote, réalisé dans un contexte de modification profonde des rapports sociaux lié à l’émergence de l’urbanisation. L’averroïsme influencera une partie de la pensée chrétienne au point que, durant la seconde moitié du 13ème siècle, l’évêque de Paris condamnera durement l’averroïsme latin.
Un exemple qui illustre, selon Antoine Casanova, le mouvement des religions. « Aux cours des siècles et en liaison avec les évolutions des rapports sociaux, le mouvement des religions présente deux grands pôles » explique-t-il. D’une part, « une lecture non exclusive mais en osmose avec les classes dominantes », c’est par exemple l’évolution de la notion de péché dans la religion catholique qui de faute devient désobéissance. L’autre pôle fait une lecture des écritures et de la tradition qui portent « les exigences et les aspirations des ’laboratores’ », selon la division en trois ordres de la société médiévale : oratores (ceux qui prient, le clergé), bellatores (ceux qui combattent, la noblesse), laboratores (ceux qui travaillent).
« Entre ces deux pôles, il existe nombre d’entrelacements, particulièrement en période de crise » ajoute Antoine Casanova qui souligne qu’aujourd’hui encore ces deux grands pôles existent, dans un moment historique particulier. « L’humanité actuelle, en France, en Europe et dans le monde est contemporaine et actrice d’un tournant des capacités intellectuelles et des forces productrices qui, loin de se réduire à des aspects techniques et économiques, constitue une nouvelle étape de l’hominisation » précise-t-il. Une nouvelle étape qui rend « possible, légitime, réaliste, une transformation complète des conditions de travail, de la vie sociale économique, politique, fondant son efficacité à la fois sur le développement des capacités en leurs diverses composantes et sur celui d’une démocratie autogestionnaire. » Mais d’ajouter qu’il existe un « deuxième et tout différent chemin qui est aujourd’hui hégémonique : celui de l’utilisation des capacités nouvelle de l’humanité, des immenses ressources financières dégagées par le travail humain dans le cadre contraignant et spécifique de la stratégie des maîtres de firmes industrielles et financières, eux même en osmose avec les milieux sociaux et politiques qui dirigent les grands états et les institutions internationales comme le FMI ». Les deux grands pôles d’élaboration théologique sont face à ce courant dominant. L’un pour l’accompagner et le soutenir en remettant en cause l’égalité des droits, l’égalité homme-femme, ainsi que la démocratie et la laïcité : dernier exemple en date, les projets de constitution européenne.
S’ajoutent à cela des processus d’intégrismes, appuyés sur des « bricolages de références et de symboles, au sens que Claude Lévi-Strauss donne à ce terme dans La pensée sauvage, » que l’on retrouve chez les sectes « protestantes d’Amérique latine, les groupes ’évangéliques’ liés au parti républicain de George W. Bush, ou encore dans le catholicisme avec certains mouvements dit ?charismatiques’, mais aussi dans différentes mouvances des organisations islamistes. Dans le même temps, il se cherche aussi « des voies neuves de libération humaine dans lesquelles les croyants en dieu occupent une place importante » et de citer les textes des évêques latino-américains autour de la problématique « à qui profite le libre-échange ». « Une démarche inséparable de leur foi en dieu » précise Antoine Casanova.
Un tableau de la situation qui montre bien « pourquoi il est important de travailler sur cette question » conclut-il en annonçant le programme du séminaire qui verra se succéder des chercheurs comme Isabelle Richet, professeur à l’Université Paris X, sur les « rapports entre courants religieux, société et enjeux politiques dans les Etats-Unis d’aujourd’hui » ; Michel Vovelle qui traitera « des relations entre la Révolution française et les caractéristiques originales de la voie française sur le terrain des rapports entre religions, sociétés et Etat » ; François Houtard, chercheur, président de la Fondation Tricontinentale de Louvain la Neuve, directeur de la revue « Alternatives sud », qui interviendra sur le thème : « où en est la théologie de la libération en Amérique latine ? » ; Michel Simon et Guy Michelat sur les « rapports entre classe ouvrière, attitudes religieuses et attitudes politiques dans la France de la fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle » : ou encore Mohsen Ismael, docteur en sciences islamiques et peut-être Rachid Benzin sur proposition des participants à cette séance inaugurale.
Compte-rendu réalisé par Stéphane Sahuc.

