Appels à participation

Le Marché et le Socialisme sont-ils durablement compatibles ?

En novembre prochain, les jeudi 13 et vendredi 14, à l’initiative de la revue LA PENSEE et de la FONDATION GABRIEL PERI, en partenariat avec la FONDATION ROSA LUXEMBURG, se tiendra à l’UNESCO un colloque international sur « Marchés, sociétés, histoire ». Nous souhaitons attirer votre attention sur cette réunion scientifique et en souligner l’intérêt.

A priori, tout semble clair. Le marché serait une procédure, un ensemble d’institutions et de règles ainsi qu’un état d’esprit indispensables au fonctionnement des sociétés modernes. Le Président de la Fondation, Robert Hue, s’est exprimé sur ce point, lors d’une rencontre à Pékin en 2005. Le texte de son intervention peut être consulté sur le site de la Fondation. On peut donc en conclure que le rôle du marché ne serait plus aujourd’hui « un problème politique » a priori, que ce soit au plan français ou international.

Les problèmes en suspend, pratiques et théoriques, demeurent cependant considérables. Dans son numéro 347, la revue La Pensée a cherché à en identifier quelques uns. Essayons de nous interroger à nouveau, sans prétention d’exhaustivité.

  1. Les marchés, soit. Mais quels marchés et pour quelles activités ? Le capitalisme peut être caractérisé comme le système social le plus marchand qui soit. On observe même aujourd’hui la prétention de ce système social à étendre le domaine marchand de son emprise. Il existe donc des degrés, des modalités et des territoires de marché potentiellement distincts d’une forme sociale à l’autre. L’un des objectifs du colloque ne pourrait-il pas être de débattre de ces frontières et de leur incidence sur les sociétés considérées ? 
  2. L’histoire et l’archéologie montrent d’ailleurs que le marché est une forme très ancienne de communication économique entre les hommes. On devrait en déduire logiquement qu’une forme sociale n’est pas capitaliste pour la raison qu’elle serait marchande. On devrait en déduire également, ce qui revient au même, que la marchandise relève de formes sociales diverses et que la marchandise de l’Antiquité romaine, par exemple, n’est pas identique à la marchandise capitaliste. Dans ces conditions, comment se fait-il que l’existence contemporaine du marché soit très souvent associée à l’idée de capitalisme, non seulement par l’opinion courante mais par des scientifiques reconnus ? Que penser de cette approche ?
  3. L’une des raisons majeures légitimant peut-être cette relation biunivoque entre capitalisme et marché ne tiendrait-elle pas au fait que les marchés capitalistes seraient infiniment plus amples et plus efficaces que les marchés des époques antérieures. On observerait, d’une époque historique à l’autre, des différences entre les marchés. Mais on observerait aussi la convergence historique de la forme marché vers une forme supérieure ? La question est alors posée de savoir si, en adoptant la thèse de la nécessité du marché, les partisans d’une transformation radicale de la société capitaliste ne s’enferment pas dans une contradiction logique. D’une part, ils (elles) reconnaitraient la validité du marché pour le fonctionnement social. Mais d’autre part, prévaudrait l’idée selon laquelle la forme marché capitaliste serait très supérieure aux formes marché des époques précédentes. La conclusion serait-elle que la société ne pourrait être organisée que de manière capitaliste ?
  4. Les organisateurs du présent colloque récusent cette conclusion. Ils sont prêts à en débattre. Les problèmes sont certainement énormes, mais ils sont soulevés de manière concrète. Le moins qu’on puisse dire aujourd’hui est que le marché capitaliste mondialisé ne parait pas en mesure d’assurer, par exemple, la gestion des ressources énergétiques mondiales, la sauvegarde des équilibres naturels, l’allocation optimale à long terme des ressources financières ou la reproduction de la force de travail salariée, que ce soit dans les pays développés ou en développement. De toute évidence, il apparaît que le système est secoué de crises fortes et engendre spontanément des effets désastreux. Se posent alors les questions suivantes. Suffirait-il d’en colmater les brèches et les insuffisances pour que le capitalisme fonctionne convenablement ? Est-il temps, au contraire, d’entreprendre le changement en profondeur du système capitaliste et de ses marchés ? Quelles nouvelles formes de marchés se dessinent alors ? Les expériences sociales de mise en cause du marché capitaliste, observées ici et là, ne sont-elles pas l’amorce de ces changements ? Ces interrogations méritent la discussion active à laquelle vous êtes invités.

Matières premières, marché et société

Ce qui caractérise les matières premières, c’est à la fois qu’elles sont le produit de la nature, indispensables au développement humain et réparties de façon inégalitaire sur la planète. Aujourd’hui, en voie de raréfaction, elles sont l’objet d’enjeux stratégiques considérables, voire l’objet de tensions ou de guerres. Il est souvent admis que leurs spécificités n’en font pas des marchandises comme les autres.

Mis en accusation sur son efficacité, le marché n’a pas moins tenté de s’adapter à ces réalités, notamment sur les questions de long terme.C’est pourtant cette gestion qui est aujourd’hui en cause au travers d’une crise analysée lors du séminaire de la fondation Gabriel Péri sur l’énergie. Cette crise touche tous les aspects de la société. Crise sociale au travers de l’accès à l’énergie, à l’eau potable, à une alimentation équilibrée... Crise environnementale avec la question du réchauffement climatique ou des catastrophes écologiques à répétition. Crise de raréfaction de ressources naturelles sans recherche de substitution correspondante.

Plus que pour d’autres, il apparaît que le marché à lui seul ne peut réguler les matières premières. D’autant que si pendant une longue période leur prix tendait à être bas et cyclique conduisant à une sous-rémunération des pays producteurs dont le marché s’accommodait ; le développement des pays émergents et la contestation du monde unipolaire conduit à leur raffermissement. Problème aggravé par la spéculation accompagnant le mouvement et dont on voit bien les conséquences. Pour ne prendre que le pétrole, l’augmentation des prix des carburants devient insupportable pour les populations des pays consommateurs dont la substitution sur le court terme est impossible. Une politique énergétique, agricole se compte en décennies.

La question émergente devient donc celle d’un prix non pas défini par le marché mais d’un prix politique permettant le développement des pays producteurs et supportable par les pays consommateurs. Le hasard fait que souvent les pays producteurs sont des pays pauvres et les pays largement consommateurs développés. Cette réalité ouvre de réelles possibilités de coopération au travers de co-investissements de long terme comme du transfert de technologies contribuant à l’échange. Tout au long de ces dernières décennies, les luttes ont tenté de soustraire les matières premières du marché. Lutte pour la nationalisation des mines, du pétrole, de l’électricité, du gaz... Comme l’indiquait le Secrétaire général de la NUM (syndicat des mineurs d’Afrique du Sud), la difficulté réside dans la capacité d’état d’imposer à des multinationales, dont le chiffre d’affaires est souvent de beaucoup supérieur à leur propre PIB, des choix conformes à leur développement et à l’intérêt de leur population.

Aujourd’hui, les luttes tentent d’imposer au marché de s’investir dans la réponse aux besoins sociaux et environnementaux. Elles prennent souvent un caractère solidaire entre salariés des pays producteurs et consommateurs, au travers des comités de groupe. C’est ainsi que grandit l’idée de droits humains, droit à l’énergie, à l’eau articulé à des batailles pour que les matières premières soient reconnues comme biens publics mondiaux, régulés par de nouveaux rapports Nord-Sud basés sur des coopérations et des rapports démocratiques.

Bien sûr, notre réflexion devra porter sur une question qui se pose à tous : y aurait-il des exceptions qui confirment la règle ou les matières premières, par leur spécificité, seraient-elles révélatrices avant l’heure de l’incapacité du marché capitaliste de répondre aux besoins humains ? Les matières premières, à la fois marchandises et conditions du marché par les valeurs qu’elles portent nous interrogent sur cette problématique.


Issues à la crise du néo-libéralisme

Par Michael Brie, directeur du département d’analyse politique de la Fondation Rosa Luxemburg (Allemagne).
Traduit de l’Allemand.

Depuis les années 1970, les barrières de protection de l’Etat-providence ont été peu à peu réduites dans les centres du capitalisme, au point de créer une nouvelle structure institutionnelle. Le libre commerce et la libre circulation des capitaux, une division interne globale du travail, une large privatisation, un affaiblissement du salariat par la flexibilité, l’expansion du travail à mi-temps et des secteurs à bas salaires, ainsi qu’un alignement sur les Shareholder-Value [1] à court terme, en sont les piliers. Les fonds financiers disposant d’une mise en valeur à court terme, d’une haute flexibilité et d’un énorme potentiel de pression sont devenus les propriétaires dominants. La suprématie des USA s’est trouvé un nouveau fondement.

Mais cette voie néolibérale de développement est maintenant dans une crise à cinq dimensions.

  1. La crise de suraccumulation s’est aiguisée.
  2. La crise écologique s’aggrave. Les systèmes sociaux garantissant l’éducation, la sécurité sociale et un Etat de droit apaisé ne sont plus assurés à la mesure de leur nécessité. 
  3. Beaucoup de sociétés occidentales ont été profondément divisées. La prise en charge de beaucoup d’enfants, de personnes âgées et de groupes sociaux démunis n’est plus effective. La flexibilité détruit même chez les personnes à revenus élevés les possibilités de disposer réellement de leur vie. On en arrive à une crise d’intégration.
  4. Jamais il n’y a eu autant de liberté dans le vote qu’aujourd’hui, mais en même temps les espoirs liés à cette liberté de choix sont de plus en plus déçus. Nous en sommes à une crise de légitimité du système politique, de la démocratie représentative.
  5. Les quatre crises susnommées provoquent de telles tensions économiques, politiques, culturelles et sociales, que la violence augmente. On vit une crise de sécurité.

Actuellement, des forces néoconservatrices et néo-social-démocrates luttent pour résoudre cette crise, mais dans une logique libérale et autoritaire, dans le souci de préserver leur suprématie. La profondeur de la crise peut amener les milieux dominants à favoriser des tendances telles que celles qui ont marqué la politique globale des USA durant ces deux dernières décennies, et celles en partie aussi de l’Union européenne. Guerres impériales à la recherche de matières premières et de zones d’influences, création de groupes sociaux sans droits (camp de rétention à Guantanamo et autres prisons secrètes, la situation des immigrés « illégaux », les émigrants clandestins etc.), exclusion de régions entières de tout développement, passage à l’Etat sécuritaire. Ici se révèlent les éléments d’un capitalisme débridé et rapace, de guerres et de conquêtes, qui ont façonné le national-socialisme allemand en un système d’extermination. 

Il y a un autre scénario d’issue à la crise : le passage vers un mode de développement solidaire des sociétés. Beaucoup d’éléments de ce nouveau développement solidaire sont nés dans cette société dominée par le capital. Le vieil Etat social et toutes les autres tentatives d’endiguement du capitalisme y ont contribué. Dans le débat contre le néo-libéralisme sont contenus aussi des prémisses de ce post-néo-libéralisme. Les luttes politiques et sociales contre la mondialisation capitaliste ont favorisé l’éclosion de germes d’une démocratie participative. Des individus ont commencé à nouveau à s’engager, et à développer contre toutes les résistances leurs revendications d’un mode de vie solidaire.

Une économie solidaire et un système de propriété au-delà de l’ancienne dichotomie, économie privée opposée à économie étatique. Elle serait le fondement d’un nouveau développement, basé sur un secteur public, communautaire, associatif solidaire et sur un secteur individuel et familial.

Un nouveau mode de vie, un développement solidaire qui unit travail, émancipation, épanouissement et engagement social, et une démocratie participative sont les éléments indivisibles d’un tel scénario.  


La globalisation des marchés et la formation des salaires

Par Nasser Mansouri-Guilani, économiste, directeur du département recherche de la CGT.

La hausse récente du prix des matières premières, dont certains ont atteint des sommets avant de reculer, et les arguments avancés par la Banque centrale européenne pour maintenir, malgré le retournement de la conjoncture et la menace d’une récession, une politique monétaire restrictive afin d’éviter un « effet de second tour » (sic) montrent l’intérêt qu’il y aurait à réexaminer la question de la formation des salaires dans un contexte de globalisation des marchés.

On le sait, l’effet de « second tour » renvoie à un mouvement d’augmentation des salaires visant à compenser la perte de pouvoir d’achat des travailleurs suite à l’accélération de l’inflation résultant, le plus souvent, de la hausse des prix des matières premières importés. De tels effets se sont produits en France dans les années 1970 suite à la hausse du prix du pétrole.

Ce contexte a fortement évolué. Le mécanisme institutionnel permettant un tel rattrapage des salaires, indexation, n’est plus à l’œuvre. Qui plus est, la globalisation de l’économie avec son corollaire le changement des rapports de forces entre le travail et le capital au bénéfice de ce dernier donnent une nouvelle configuration à la formation des salaires.

Les rapports entre l’offre et la demande sur le marché du travail deviennent plus complexes. Pour autant, la problématique de l’armée de réserve et son influence sur la formation des salaires préserve toute sa pertinence. Cette contribution vise à avancer quelques arguments à l’appui de cette hypothèse et à verser quelques idées en faveur d’un nécessaire changement des données au profit des travailleurs.

1. La globalisation de l’économie et le changement des rapports de forces entre le capital et le travail

De nombreux travaux mettent en évidence un changement radical des rapports de forces en faveur du capital à l’échelle planétaire.

La libre circulation des capitaux, alors que la mobilité du facteur travail n’est pas assurée, conduit à une mise en concurrence des systèmes socio-productifs et un affaiblissement du pouvoir de négociation des travailleurs, et cela alors même que le niveau général de la qualification de la force de travail s’améliore. Il en résulte une déformation du partage de la valeur ajoutée aux bénéfices des détenteurs de capitaux. Dans les pays avancés, cette évolution s’accompagne, entre autres, d’un développement du chômage et de la précarité, laissant une partie considérable de la force de travail, de façon permanente, en dehors ou à la marge du marché du travail. L’éloignement de cette population du marché du travail conduit certains chercheurs à considérer qu’elle ne joue plus le rôle de l’armée de réserve et que son existence n’a pas, ou peu, d’impact sur la formation des salaires, ce que ne confirment pas les données disponibles.

La déformation du parage de la valeur ajoutée nourrit un problème de débouchés, ce qui conduit à son tour à une financiarisation de l’activité économique. Les taux de rentabilité exigé nettement supérieurs au taux de croissance des richesses pèsent sur les investissements productifs et encouragent les délocalisations. Dans les pays avancés, ces évolutions affaiblissent davantage la position des travailleurs, tandis que dans les pays en développement les droits sociaux évoluent trop lentement en comparaison avec l’installation des unités productives. Dans un pays comme la France, les choix politiques opérés au nom de la lutte contre le chômage des personnes réputées non qualifiées amplifient ces tendances. Il s’agit particulièrement de la politique de la multiplication des exonérations de cotisations sociales dites patronales, qui n’est autre chose que la prise en charge collective d’une partie de la rémunération de la force de travail.

2.La revendication globale d’un travail décent

La financiarisation n’est pas une dérive du capitalisme ; elle résulte de la logique-même du capital. Elle se nourrit d’une amputation des capacités humaines et matérielles de production, aboutissant à une crise systémique telle que celle que nous connaissons aujourd’hui. Pour nécessaires qu’elles soient, les mesures de régulation financière sont insuffisantes. La sortie de cette crise nécessite de traiter les problèmes au niveau des mécanismes fondamentaux qui y ont conduit.

Si la financiarisation résulte et en même temps conduit à l’amputation des capacités humaines et matérielles de production, son issue se trouve bien dans la promotion de ces capacités.

S’agissant du marché du travail, la revendication d’un travail décent à l’échelle planétaire -portée notamment le 7 octobre dernier par des millions de travailleurs à travers le monde-, semble bien correspondre à cette problématique. Il s’agit de répondre, dans une démarche collective, à un ensemble de questions, parmi lesquelles les suivantes :

  • Les choix stratégiques des entreprises, notamment dans le cas des firmes multinationales. Cela pose, entre autres, la question des droits d’intervention des salariés sur ces choix ;
  • L’amélioration des droits sociaux. Cela pose surtout la question de la responsabilité des Etats de prendre des mesures, tant au niveau local qu’à l’échelle planétaire, et de les faire respecter ;
  • L’accroissement des niveaux de qualification et leur reconnaissance dans les salaires ;
  • L’instauration des mécanismes assurant une sécurité sociale professionnelle des travailleurs.

La réponse à ces questions ne se trouve pas uniquement dans le marché du travail. Elle nécessite des actions à plusieurs niveaux -de l’entreprise au monde en passant par le niveau local et régional- et dans plusieurs domaines, particulièrement dans celui des finances.

[1] Différence entre le prix de vente et le prix d’achat d’une action augmenté des dividendes reçus au cours d’une période donnée