Allocution d’ouverture de Robert Hue
par Robert Hue
Président de la fondation Gabriel Péri, sénateur-Maire du Val d’Oise, vice-président de la Commission des Affaires étrangères et de la Défense, ancien secrétaire national du Parti communiste français.
24 janvier 2008
Mesdames, Messieurs, Cher(e)s ami(e)s,
Depuis la première édition du colloque de Dakar, en décembre 2005, consacré aux nécessaires « nouvelles relations entre la France et l’Afrique », la fondation Gabriel Péri a fait une priorité de ses activités de recherche, de confrontation et d’analyse sur l’Afrique. Nous avions pris l’engagement en 2005, ici même, d’inscrire les travaux du premier colloque dans une continuité, ce qui s’est traduit par la publication de ses actes, diffusés largement en Europe et en Afrique. Puis nous avons installé un séminaire portant sur le thème, fondamental, des enjeux ruraux et agraires en Afrique. Cela nous a permis de mieux connaître les idées développées par les chercheurs, les syndicalistes paysans, les cadres politiques africains sur le sujet. Et aussi de mettre en valeur les contradictions actuelles du développement agricole dans le monde et les enjeux spécifiques - dans leur dimension politique - qui concernent le continent.
Par ces activités, suivies de publications elles aussi largement diffusées - vous les avez sous les yeux-, la fondation a élargi son champ d’investigation mais aussi ses réseaux, en prenant contact avec des centres de recherche, des universitaires, des responsables syndicaux à travers l’Afrique du Nord, de l’ouest et centrale.
Elle a, notamment, pu nouer des relations de travail riches en perspective avec la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique basée à Addis Abeba. La Fondation Gabriel Péri a d’ailleurs été invité à un colloque que la Commission organisait à Rabat, en octobre dernier, sur les impacts des politiques néolibérales.
Cet enrichissement des perspectives donne à la fondation du crédit pour traiter avec audace et créativité du rapport entre la France, l’Europe et l’Afrique en prenant à contre-courant certaines des tendances « lourdes », ou plus « contemporaines », des relations entre nos pays. Depuis 2005, notre ambition a grandi : il s’agit de proposer une vision de la mondialisation au plan stratégique et d’évaluer la pertinence, aujourd’hui d’un pôle réunissant l’Afrique et l’Europe.
L’Europe métissée est fondamentalement liée à l’Afrique : par l’histoire ; par les flux des personnes ; par l’avenir.
Il ne s’agit pas, ici, de se laisser aller à de grandes envolées sur un avenir « eurafricain » fragile, abstrait, même illusoire, comme si l’Afrique, dans la mondialisation, ne pouvait exister qu’en s’arrimant à l’Europe.
L’Afrique est indépendante, elle choisit ses partenaires. Le temps où ceux-ci imposaient des accords selon leur seule volonté, leurs seuls intérêts est révolu. L’émancipation africaine fait d’ailleurs peur à ses partenaires traditionnels : la France, l’Union européenne, les Etats-Unis. En effet, les pays africains contractualisent désormais avec la Chine, l’Inde, les pays du Golfe.
Pour que le partenariat avec l’Europe apparaisse à l’Afrique comme une nécessité, il faut d’abord clarifier la compréhension que ces deux entités ont de leur histoire commune, donner à voir la vision que l’Afrique a d’elle-même dans la mondialisation -c’est en cela, principalement, que notre colloque espère être utile- et s’entendre sur les fondements d’une telle alliance.
Il est ensuite indispensable de définir les objectifs de ce partenariat et les choix stratégiques auxquelles souscriraient les deux parties prenantes.
En fait, il ne s’agirait pas d’un partenariat exclusif, imposé avec autorité par l’Europe, auquel cas le projet serait voué à l’échec, mais d’un contrat humaniste, progressiste qui aurait l’ambition réelle et les moyens de relever les défis de l’Afrique qui sont aussi ceux du monde : Défis démographiques, écologiques, sociaux, économiques ; défi, également, de la paix.
Ce n’est pas une affaire symbolique : les fondements d’un éventuel projet commun de ce type sont marqués du sceau de l’idéologie. Or il est à craindre - la France pesant d’un poids encore essentiel dans l’Union européenne - que les orientations idéologiques prises par Nicolas Sarkozy à l’égard de l’Afrique (et qu’il a exprimées avec clarté à l’université Cheick Anta Diop le 26 juillet dernier) fragilisent d’emblée toute perspective de partenariat avec le continent.
Alors que la France s’apprête à prendre la présidence de l’UE, il faut veiller à ce que la stratégie de Lisbonne adoptée en décembre dernier lors du sommet Europe-Afrique ne véhicule pas les mêmes présupposés idéologiques et les mêmes idées reçues.
Sémou Pathé Gueye, philosophe, ici présent, se livrera en séance à une explication de texte du discours du président français, qui a suscité de nombreuses réactions virulentes d’historiens africains comme Achille MBEMBE, Ibrahima THIOUB, Mamadou DIOUF. Car on ne peut éprouver que colère et indignation quand le président Sarkozy prétend, je cite, que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ; quand il ajoute que dans l’imaginaire naturaliste africain, il n’y a, je cite, « pas de place pour l’idée de progrès ». Et quand il assène que le malheur de l’Afrique fut longtemps de ne pas participer au grand métissage de l’esprit humain.
Ce discours témoigne d’une terrible ignorance de l’histoire, de sa complexité et de la diversité des sociétés, de la géographie et des pratiques africaines. Je ne citerai, en exemple, que l’ingéniosité des paysans africains qui ont su, par leur inventivité et leur connaissance, issues de leurs terroirs, s’adapter aux milieux les plus hostiles.
Ce discours nourrit une tendance régressive et réactionnaire en France, plus importante qu’on ne le croît, et qui s’était déjà manifestée avec la volonté de députés de l’UMP de reconnaître par la loi « les aspects positifs de la colonisation ».
Rejeter consciemment l’Afrique dans l’immobilisme, ignorer l’histoire, privilégier une vision folklorique et entretenir l’Afro-pessimisme pour condamner le continent au fatalisme et au traditionalisme structurel : tout cela permet aux pays occidentaux de justifier la domination qu’ils subissent. Le pôle unissant l’Afrique et l’Europe doit au contraire se fonder sur le respect et l’égalité.
Je le dis clairement : l’Europe doit contribuer loyalement à la valorisation de cette histoire africaine si mal connue, et à la compréhension de sa complexité. Toutes choses indispensables pour permettre à l’Afrique de prendre toute la place qu’elle mérite dans la mondialisation.
L’un des rôles d’un organisme comme le nôtre doit être, par conséquent, de valoriser le travail scientifique visant à contredire ces idées reçues, ces présupposés idéologiques. Il est temps de faire savoir aux responsables politiques et aux décideurs, qui continuent visiblement de l’ignorer, que l’Afrique contribue à la civilisation depuis l’apparition de l’homme ; qu’avant la colonisation, les échanges étaient, de la côte swahilie à Dakar, d’une forte intensité ; que les villes connaissent un métissage bien plus ancien que d’autres villes d’Europe et de France.
Car ces préjugés, tout comme les lectures ethnicistes des conflits africains -le Darfour et le Kenya plus récemment en fournissent des exemples- ne servent qu’à éluder les problèmes fondamentaux qui ont trait à la responsabilité politique des gouvernants et des acteurs extérieurs, que ce soit des Etats ou des entreprises.
Le pôle que je conçois doit soutenir les visions progressistes visant le développement humain, la réduction des inégalités, et l’avènement de la justice sociale.
Comment pourrait-on alors souscrire à ce que nous propose encore une fois l’équipe française au pouvoir, qui crée un ministère de l’immigration, de l’identité nationale et du co-développement ? L’UE met au premier plan de ses relations avec l’Afrique la gestion des flux migratoires par la constitution d’une Europe « forteresse », tout en organisant avec la carte bleue instaurée depuis octobre 2007, un « échanges de compétences », ce qui peut bien entendu favoriser la fuite des cerveaux. La France, en tête de pont, organise son immigration choisie, et expulse les sans-papiers par milliers pour atteindre les chiffres fixés par la présidence. Des femmes, des hommes et des enfants sont entassés dans des centres de rétention gardés par des bataillons de CRS. Tout cela sans consultation, sans contrôle parlementaire. L’approche régressive des migrations s’est encore consolidée avec la question de l’instauration des tests ADN.
A l’évidence, on ne peut traiter ainsi de telles questions. Dans les conditions actuelles du développement, les migrations du Sud vers le Nord ne s’inverseront pas, bien au contraire.
Le projet de co-développement qui nous est proposé comme solution se révèle, d’une part, en déconnexion totale avec les réalités et les besoins ; d’autre part, il sert de prétexte pour réduire l’aide publique au développement de la France, et à fortiori de l’Europe, et à l’aide au retour des migrants dans leur pays d’origine. La France se dédouanerait ainsi de toutes les coopérations d’envergure qu’elle a la responsabilité de mener envers l’Afrique.
Nous abordons ici un autre thème fondamental pour le partenariat qui unirait l’Europe et l’Afrique : l’aide publique au développement. Force est de constater que, là encore, les conditions d’un contrat « gagnant-gagnant » entre l’Europe et l’Afrique sont loin d’être réunies. La France, par exemple, n’a versé en 2007 que 0.42% de son PIB à l’APD alors qu’elle avait pris l’engagement d’y consacrer 0.5% de ses ressources. Elle est « à la traîne », derrière l’Espagne, l’Allemagne, les pays scandinaves. Pour autant, les efforts européens doivent être relativisés. En effet, en 2006, les annulations de dette, comptabilisées dans l’APD, ont représenté jusqu’au quart du total de l’aide européenne en 2006.
Nous ne pouvons également passer sous silence que la France profite de sa coopération pour assurer des marchés à ses entreprises, dont une partie des investissements se retrouvent alors comptabilisée dans l’aide publique. L’aide perdure ainsi sous des formes nouvelles, et ces pratiques n’encouragent évidemment pas un développement endogène du continent et des pays africains.
Artificiellement calculée, l’aide publique au développement est en outre de plus en plus utilisée comme une aide compensatoire servant à panser les conséquences de politiques commerciales destructrices. L’augmentation du FED (fonds européen de développement), par exemple, doit en partie financer le volet développement des accords de partenariat économique, c’est-à-dire les coûts d’ajustement des réformes libérales imposées aux pays ACP dans le cadre de la renégociation des accords de Cotonou !
Au contraire de cette logique, il faut revoir fondamentalement les relations économiques et commerciales que l’Europe entretient avec l’Afrique. Les pays ACP n’ont pas tiré pleinement profit des accords de Cotonou, certains ont même été freinés dans leur développement. Mais les accords de partenariat économique proposés par l’UE pour remplacer le système de préférences commerciales initiales, non conforme aux règles de l’OMC, auraient des conséquences terribles pour les pays ACP : chute des recettes douanières, impossibilité de protéger leurs marchés, destruction des activités productives, principalement agricoles. Les APE incluent également la déréglementation des échanges dans les services, l’investissement, le crédit, l’assurance. Autant dire que cela ouvre des marchés prometteurs aux entreprises européennes, mais réduit à néant la constitution d’entreprises, de banques, d’assurances, dynamiques en Afrique et susceptibles de soutenir les activités génératrices de revenus.
En majorité, et à tous les niveaux de la société, les Africains ont rejeté la méthode même de négociation des ces accords, particulièrement déséquilibrée. Notre colloque sera d’ailleurs l’occasion de faire le point sur la politique commerciale à instaurer entre l’Afrique et l’Europe.
Car la question n’est pas seulement d’augmenter les échanges entre deux continents qui ont des niveaux de compétitivité si éloignés. Elle est d’abord de donner le droit aux pays africains de faire ce que les Européens ont fait eux-mêmes avec succès : protéger leur marché dans le cadre de marchés communs régionaux par le biais de droits de douanes conséquents. L’Europe doit apporter la garantie aux pays africains de pouvoir choisir leur propre mode de développement. Elle peut lui proposer plusieurs choix stratégiques qui servent le développement de l’Afrique.
Dans la hiérarchie des priorités stratégiques, la valorisation du capital humain occupe la première place. Le premier objectif du millénaire pour le développement est d’éliminer l’extrême pauvreté et la faim dans le monde. En Afrique subsaharienne, 50% de la population vit avec moins d’un dollar par jour. Comment combattre la pauvreté autrement qu’en permettant aux populations de vivre dignement d’un travail décent ? Il s’agit donc de leur assurer une activité qui génère des revenus.
Soyons clairs : pour les Africains, qui vivent encore en majorité dans les campagnes, l’agriculture doit devenir une priorité stratégique de toutes les coopérations, principalement l’agriculture vivrière visant à la souveraineté alimentaire.
Cette valorisation du capital humain passe en outre par l’éducation primaire pour tous, la formation et l’emploi. L’Europe doit en conséquence développer le transfert de compétences en même temps qu’elle doit favoriser le transfert des technologies. Celui-ci ne devant toutefois pas se faire au détriment des initiatives africaines et au prix d’un endettement sans limite, comme ce fut le cas dans les années 70 et 80.
L’Europe peut davantage soutenir ses efforts en direction de l’Afrique, car aucun territoire ne saurait relever les défis actuels de la mondialisation sans avoir une population éduquée, formée, dont toutes les capacités sont valorisées.
Evidemment, il est également primordial d’améliorer la santé en Afrique, de lutter contre les pandémies. Voilà une orientation stratégique d’avenir pour le pôle entre l’Afrique et l’Europe. Les engagements pris au sommet du G8, à GLENEAGLES, en 2005, n’ont pourtant pas été respectés. Monsieur Sarkozy voulait même réduire de 20 millions d’euros sa contribution au fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Rappelé à l’ordre par un chanteur, il est finalement revenu sur sa décision !
Dans le même ordre d’idée, les entreprises pharmaceutiques européennes doivent être contraintes d’opérer des stratégies cohérentes pour améliorer la santé des pays en développement et de l’Afrique, notamment en prenant en compte les capacités de paiement des populations pauvres. Les firmes doivent orienter leur investissement vers la recherche sur les maladies tropicales. Elles doivent devenir des partenaires de santé, se soumettre aux réalités sanitaires et proposer des solutions aux Etats dont les politiques sont souvent défectueuses en la matière. Rappelons qu’aujourd’hui encore 15 % de la population mondiale consomment 90 % des médicaments produits dans le monde.
Quant au défi énergétique il apparaît, à l’aube du XXIe siècle, comme un véritable enjeu de civilisation. Si un tel pôle doit émerger, alors il se concrétisera aussi par un partenariat stratégique en matière d’énergie. Bien sûr l’UE, et la France en premier lieu, ont besoin des matières premières de l’Afrique pour assurer leur développement, principalement de son uranium, pilier de l’indépendance énergétique française, et de son pétrole pour diversifier les sources d’approvisionnement européennes. L’Afrique, dont l’expansion démographique est forte, a elle-aussi besoin de l’UE pour résorber son déficit en électricité, sur des bases sécurisées et durables.
Le sommet de Lisbonne a retenu ce choix stratégique. Mais des garanties supplémentaires sont nécessaires. L’UE ne doit pas répéter la politique de pillage des décennies passées. Elle peut, elle doit créer les conditions d’un partenariat pour le développement dans le secteur énergétique en obligeant les compagnies extractives (pétrole, gaz et ressources minières) à publier, de façon systématique et transparente, le montant des taxes et redevances de toute nature qu’elles versent aux Etats des pays dans lesquels elles sont présentes.
De cette façon, les parlements et les citoyens de ces pays disposeront d’informations, sur la base desquelles ils pourront suivre l’usage fait de ces revenus, et veiller à ce que ceux-ci participent au développement et à la réduction de la pauvreté. Cette plus grande transparence permettra de lutter contre les détournements de fonds, la corruption et l’appropriation illicite des ressources.
La Grande Bretagne a tenté de mettre en ?uvre de nouveaux contrats énergétiques fondés sur la transparence. L’UE doit poursuivre dans ce sens.
Enfin, l’enjeu du développement et l’enjeu énergétique sont fondamentalement liés à l’environnement. Depuis Kyoto, les travaux du Groupe international sur le climat (GIEC) et la conférence de Bali, nous savons tous que l’avenir environnemental de l’Afrique aura des conséquences sur la planète entière, et qu’il est donc aussi de la responsabilité de l’UE et de l’Afrique de développer de nouvelles formes de solidarités économiques et écologiques pour mieux gérer les richesses et les conséquences environnementales des activités humaines. Face aux risques qui pèsent sur le continent, les moyens de l’Afrique sont faibles. L’UE peut contribuer à renforcer et élargir les pouvoirs des organisations régionales et sous-régionales environnementales africaines, telles que celle du Bassin du Congo, bloc forestier constituant le second poumon de la planète et qui regroupe aujourd’hui 15 pays. L’Afrique et l’Europe peuvent ensemble impulser la mise en place d’un « gouvernement écologique mondial », une ONU environnementale qui serait pourvoyeuse d’investissements productifs et d’emplois utiles et durables pour les populations dans l’agriculture et la gestion de l’eau -les grands fleuves s’assèchent, alors que l’Afrique n’utilise qu’à peine 5% de son potentiel hydraulique-, dans l’industrie, les services, le tourisme...
Les perspectives stratégiques communes de l’Afrique et de l’Europe sont donc nombreuses, et peuvent contribuer à une sensible amélioration des conditions de vie des populations. Mais la réalité des rapports de force est complexe. L’objectif de profit rapide, la captation des richesses sont des logiques tenaces qui révèlent le poids du pouvoir de l’argent dans le monde actuel, tandis que les bonnes intentions, les codes éthiques, les visions humanistes servent trop souvent de couverture. Dans ces conditions, l’ampleur des enjeux mondiaux, l’imminence des risques humains, naturels, économiques et de conflit, nous oblige à en revenir aux responsabilités et à mener le combat des idées quand nos adversaires - traditionnalistes, conservateurs ou faussement modernistes - n’ont jamais été aussi puissants.
Dire les choses ainsi ce n’est pas faire le constat accablé des difficultés, et renoncer par avance à les surmonter. C’est en appeler, au contraire, à la mobilisation des volontés, des intelligences. Puisse notre colloque être utile au service de cette ambition !
Une dernière chose, et non la moindre : l’instauration d’un nouveau type de partenariat exige de mettre fin à l’hypocrisie qui caractérise encore nos relations. Les observateurs européens et internationaux des élections en Afrique ne peuvent continuer de vanter des avancées soi-disant démocratiques et garder le silence sur de multiples fraudes, quand la commission européenne et la direction générale du développement posent comme condition première à toute aide financière la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption et la promotion de la démocratie. L’UE pratique également le « deux poids, deux mesures », lorsqu’elle refuse au Président du Zimbabwe de participer au sommet de Lisbonne, tandis qu’elle accueille sans sourciller les présidents togolais, gabonais, camerounais....
Elle ne peut également imposer de telles conditions à l’Afrique lorsqu’elle accueille dans ses banques et sur son territoire les capitaux des fortunes détournées d’Afrique.
Il faut donc, de part et d’autre, rendre transparentes les pratiques, et soumettre au contrôle parlementaire européen les choix politiques et économiques effectués à destination de l’Afrique.
De telles ambitions pourraient faire l’objet d’un contrat social et humain « gagnant-gagnant », selon l’expression que j’avais employée en décembre 2005 ici même. Si l’Europe fait l’économie d’un tel contrat, alors l’Afrique lui tournera le dos. Lorsque Le président Kabila décline l’invitation à se rendre au sommet de Lisbonne et déclare qu’il comptera sur l’aide de la Chine plutôt que sur celle de l’Europe pour la reconstruction de la RDC, on constate que les relations traditionnelles sont considérablement modifiées. Les pays européens ne sont plus les seuls partenaires. Les pays en croissance rapide, - la Chine, l’Inde, les pays du Golfe, le Brésil - qui engagent des projets originaux avec l’Afrique, trouvent les moyens d’apporter une réponse immédiate aux demandes exprimées et formulent un discours soucieux de la souveraineté politique des partenaires.
Ainsi, grâce à ses ressources et dans le contexte actuel d’exacerbation des tensions géopolitiques, l’Afrique s’est fait une place de choix dans la mondialisation. Et entre ses mains réside une part de l’avenir du monde.
L’UE peut aider à la promotion d’un nouveau type de contrat, mutuellement avantageux sur le long terme, reposant sur une vision stratégique commune du monde, et permettant de relever les défis mondiaux : ceux de la démographie, de l’environnement, de l’énergie, de la paix...
Le moment est d’autant plus opportun que l’Afrique chemine sur la voie de son unité. Les discussions sur les avancées de l’Union africaine, la vision stratégique de sa place dans le monde, ses limites, ses interrogations - autant de sujets dont nous débattrons pendant ces trois jours- démontrent que les relations bilatérales entre pays européens et africains sont sur le point d’être dépassées afin de mettre en ?uvre un partenariat intercontinental. Un pôle géostratégique sur la scène internationale qui évoluerait parmi les autres pôles et les autres partenariats stratégiques, car l’avènement du monde multipolaire et la complexification des échanges dans la mondialisation ne peuvent plus donner lieu à des partenariats exclusifs.
C’est l’esprit qui doit présider à des rapports fondamentalement nouveaux avec l’espace africain. En nous gardant, nous européens, d’imposer quelque directive, que ce soit. Ce serait un comble, quand nous éprouvons de grandes difficultés à poursuivre le processus de la construction européenne sur des bases politiques, démocratiques et sociales !
La bataille contre les APE en Afrique marque, de ce point de vue, un tournant. Les efforts de concertation entre les gouvernements, au sein des organisations régionales, avec les organisations populaires et syndicales et, finalement, le refus de signer les accords, est significatif d’une nouvelle démarche de l’Afrique. Le moment du contrat « gagnant-gagnant » - j’y insiste - conçu sur les bases d’une concertation réelle prenant en compte les revendications populaires et parlementaires est bel et bien venu.
Désormais, il s’agit de construire et de renforcer les bases démocratiques de l’Union européenne et de l’Union africaine.
Cher(e)s ami(e)s,
Nous avions conclu les travaux de la première conférence de Dakar, en 2005, sur l’idée d’un dépassement de la relation traditionnelle entre les pays africains et la France au profit de la création d’un axe majeur Europe-Afrique, susceptible de lancer une dynamique porteuse d’espoirs et d’ouvrir de nouvelles perspectives politiques.
Je tiens à cette idée !
D’autant plus que les échanges que nous avons eu tout au long de l’année, à la FGP, sur l’agriculture en Afrique notamment, ont permis d’élaborer un certains nombres de recommandations utiles pour un partenariat renouvelé entre l’Afrique et l’Europe. Mais le champ des problèmes à traiter et à investir est encore important. Il s’étend peut-être même à l’infini. Notre fil conducteur peut être le suivant et fait écho à un besoin essentiel et partagé : celui de donner un sens progressiste à la mondialisation.
Si, comme je le souhaite et comme je le pense, tous les participants jouent le jeu et acceptent de livrer une parole sincère et sans tabou, alors ces trois jours de colloque nous permettront de mieux connaître les réalités et les visions africaines de la mondialisation. Dès lors, nous pourrons mieux appréhender le rôle de l’Europe et de l’Afrique sur la scène mondiale, dans un contexte où les enjeux géopolitiques et géostratégiques gagnent en intensité.
Les ambitions sont élevées, sans doute, mais il me semble que la fondation Gabriel Péri, dont une des missions est de favoriser le brassage des idées, peut contribuer à relever un tel défi d’élaboration intellectuelle, à partir de notre héritage commun de luttes émancipatrices, et avec pour horizon l’avènement d’une mondialisation à visage humain, au service des peuples et de leur environnement.
Merci à vous d’avoir accepté de participer à ce colloque dont je viens de dire tout ce que nous pouvons en attendre.
Merci à Jean-Claude Mairal, animateur de notre séminaire à la fondation, et à Chrystel Le Moing, qui en est la cheville ouvrière.
Merci au PIT, co-organisateur de ce colloque, à l’Afaspa, et à la revue « Recherches internationales » qui contribuent à son organisation. Merci de votre attention.
