Agricultures africaines et accords de partenariat économique

par Marc Dufumier

Agronome, professeur à AgroParisTech.

24 janvier 2008

D’après les statistiques récentes de la FAO [1], les prix internationaux des produits agro-alimentaires auraient bondi de près de 36% en 2007, après une hausse de déjà 6% en 2006. Ce renchérissement considérable des produits vivriers sur le marché mondial fait peser de graves menaces sur l’alimentation des populations les plus pauvres de l’Afrique sub-saharienne. Viandes et céréales sont d’ores et déjà devenues inabordables pour les couches sociales les plus modestes et les manifestations observées récemment à Dakar témoignent des difficultés accrues que celles-ci rencontrent pour se nourrir. Ceux des pays qui, soumis aux conditionnalités imposées dans le cadre des plans d’ajustement structurels, n’ont pas protégé leur agriculture vivrière par des droits de douane d’un montant suffisant, risquent de souffrir de graves pénuries dans un avenir proche. Les productions destinées à l’exportation ne permettent plus en effet aux pays africains de se procurer les devises qui leur seraient nécessaires pour acheter les produits vivriers dont ont besoin leurs populations rurales et urbaines sans cesse croissantes. Et il sera désormais illusoire de compter sur une éventuelle « aide alimentaire » internationale pour pallier leur déficit en denrées vivrières. Car force est de reconnaître que les dons en nourriture ne manquent pas de se tarir lorsque les grandes puissances céréalières parviennent aisément à écouler leurs surplus à des prix élevés auprès des pays les plus fortunés (cf. graphe ci-dessous). Des famines ne sont donc pas à exclure, au cas où interviendrait des accidents climatiques ou phytosanitaires semblables à ceux observés dans les années soixante-dix. A l’origine de l’envolée actuelle des prix sur les marchés internationaux, on découvre des causes fort diverses, dont certaines sont strictement conjoncturelles (la baisse des stocks mondiaux résultant de la mise volontaire de terres en jachères en Europe et aux États-Unis, des accidents climatiques simultanés en Ukraine et en Australie, les anticipations des spéculateurs sur les marchés à termes, etc.) ; mais d’autres apparaissent bien plus structurelles : un accroissement démographique mondial encore soutenu [2], la demande croissante en produits carnés et laitiers de la part des classes moyennes émergentes de l’Asie orientale et méridionale [3], la transformation croissante de produits agricoles en agro-carburants, etc. Le fait est qu’une proportion toujours plus importante des céréales et des oléagineux produits dans le monde sont destinés prioritairement à nourrir des animaux et abreuver des voitures, au risque de ne plus pouvoir être achetés par les populations les moins solvables des pays du Sud. Et des craintes sérieuses existent par ailleurs en ce qui concerne les effets prévisibles du réchauffement climatique sur les fluctuations futures de la production céréalière mondiale.

Les années prochaines pourraient donc s’avérer fort difficiles pour celles des nations africaines qui ne parviennent plus à satisfaire leurs propres besoins en produits agro-alimentaires. Or du fait du peu d’attention portée à l’agriculture par maints gouvernements et les bailleurs de fonds internationaux au cours des dernières décennies, les pays d’Afrique traversent presque tous une crise agraire et rurale d’une extrême gravité dont les conséquences se manifestent déjà sous de multiples aspects : diminution des pouvoirs d’achat et des niveaux de vie, malnutrition croissante, décapitalisation des exploitations, moindre production de biomasse, érosion croissante des sols, exode rural accéléré et migrations massives vers l’étranger, tensions sociales aiguës et risques croissants de guerres civiles, etc. Nombreux sont désormais les jeunes adultes qui essaient de fuir la misère de leurs régions d’origine et de migrer vers l’Europe ou les dernières zones forestières encore libres d’accès.

Les experts s’accordent aujourd’hui sur le fait que cette crise économique et alimentaire dont les pays de l’Afrique sub-saharienne sont plus particulièrement les victimes trouve son origine dans la faible productivité et l’insuffisante compétitivité de leurs agricultures. Faute de revenus suffisants, les paysanneries africaines n’ont guère été jusqu’à présent en mesure d’équiper leurs exploitations agricoles et accroître leur productivité. La question est donc de savoir quelles sont les conditions socio-économiques qu’il conviendrait de réunir au plus vite pour que les agriculteurs africains puissent élever sensiblement cette dernière et soient ainsi en mesure d’assurer par eux-mêmes la sécurité alimentaire de leurs pays, tout en dégageant des revenus suffisants pour pouvoir vivre et travailler dignement au pays, sans devoir quitter brutalement leurs régions d’origine.

Sans doute nous faudrait-il tout d’abord ne pas oublier les conditions agro-écologiques extrêmement contraignantes auxquelles les paysanneries doivent très souvent faire face : climat semi-aride des régions sahéliennes, sols lessivés et acides des zones les plus arrosées, terrains exposés à l’érosion sur les pentes montagneuses, etc. De même conviendrait-il de reconnaître l’exiguïté de nombreuses exploitations agricoles dans les régions montagneuses les plus densément peuplées de l’Afrique des grands lacs (Rwanda, Burundi, etc.). Mais une chose est sûre cependant : une grande gamme de techniques appropriées aux conditions agro-écologiques et socio-économiques des paysanneries africaines et ne supposant pas le recours à l’importation d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires existe d’ores et déjà dans la plupart des régions d’Afrique.

Les paysanneries africaines ont en effet déjà maintes fois fait preuve de leur capacité à innover et à modifier leurs systèmes de culture et d’élevage en tenant compte des évolutions de leur environnement agro-écologique et socio-économique. Ainsi en a-t-il été récemment, par exemple, dans le sud du Mali, où suite aux interventions multiformes de la Compagnie malienne des textiles (CMDT), de nombreux agriculteurs ont eu accès à des crédits gagés sur la production cotonnière et ont pu ainsi acquérir des animaux et divers équipements attelés. En moins de trois décennies, ces paysans sont parvenus à remplacer leurs anciens systèmes d’agriculture sur abattis-brûlis par un système dans lequel les champs cultivés le sont désormais tous les ans, sans période de retour à la friche (« jachère »). Ces parcelles sont situées sur un ager plus ou moins abondamment fertilisé par des apports de matières organiques en provenance des aires réservées à la pâture des animaux (saltus).

De même convient-il d’apprécier à sa juste valeur la façon avec laquelle de nombreuses paysanneries ont su intégrer différentes espèces d’arborées dans leurs systèmes de culture vivriers ; les arbres à enracinement puissant dont la croissance a été systématiquement favorisée au sein même des champs cultivés contribuent à fixer du carbone par photosynthèse durant la saison sèche, à puiser des éléments minéraux dans les couches les plus profondes des sols, à les fixer provisoirement dans leur biomasse aérienne, avec pour effet de fertiliser ensuite les horizons superficiels des terrains lors de la chute de leurs feuilles. Les arbres de la famille des légumineuses favorisent par ailleurs la fertilisation azotée de ces mêmes terrains grâce à des processus de fixation biologique de l’azote de l’air. Mais ces pratiques paysannes ont trop souvent été sous-estimées par les autorités politiques et les fonctionnaires de l’Etat et il est devenu urgent pour ces derniers de repenser totalement leurs politiques de recherche et développement technologiques au service des paysanneries.

Le fait est que les projets de recherche et développement trop directement inspirés des agricultures européennes ou nord-américaines n’ont pas vraiment obtenu les résultats escomptés. A l’opposé de la démarche qui consiste à vouloir ne sélectionner qu’un nombre limité de variétés “standards” en station expérimentale, pour tenter ensuite de les transférer aux paysans indépendamment de leurs différentes conditions écologiques, quitte à devoir à chaque fois artificialiser et uniformiser de façon draconienne les environnements dans lesquels on envisage leur mise en culture, il conviendrait d’opter désormais pour des approches beaucoup plus agro-écologiques consistant à adapter les systèmes de production, aux conditions écologiques prévalentes dans les diverses régions africaines : adaptation de ces systèmes à la diversité des sols et des microclimats, ainsi qu’aux “mauvaises” herbes, prédateurs et agents pathogènes, qui prédominent dans chacune des régions. Les agriculteurs pourraient ainsi tirer au mieux profit des cycles du carbone, de l’azote et des éléments minéraux, en sélectionnant à chaque fois dans leurs écosystèmes, les espèces, races et variétés, les plus à même de produire les calories alimentaires, protéines, vitamines, minéraux, fibres textiles, molécules médicinales, etc., dont les populations ont le plus besoin. Seraient ainsi privilégiés la croissance et le développement des plantes et des animaux sélectionnés dans leurs écosystèmes d’origine, sans avoir ensuite à remanier de fonds en combles ces derniers.

Mais on ne doit cependant pas oublier que les obstacles à l’accroissement des productions agricoles ne sont jamais d’ordre exclusivement agro-écologique et techniques ; elles résultent bien davantage des conditions dramatiquement défavorables dans lesquelles les agriculteurs ont accès aux terres, au crédit, aux intrants et matériels, aux marchés locaux des produits et du travail. En premier lieu, les paysanneries africaines les plus pauvres souffrent de leur sous-équipement. Car s’il est vrai qu’un nombre croissant de familles paysannes ont désormais accès à la traction animale et à des outils attelés, il n’en reste pas moins exact que la très grande majorité des agriculteurs africains continuent de travailler exclusivement avec des outils manuels : houes, bêches, machettes, bâtons fouisseurs, etc. Le problème est qu’avec ces seuls outils, il leur est quasiment impossible de produire suffisamment de nourritures pour leur propre consommation et/ou de dégager les revenus monétaires qui leur seraient nécessaires pour acheter de quoi manger. Les trois quarts des gens qui souffrent aujourd’hui de la faim et de la malnutrition sont ainsi des paysans dont le productivité du travail est insuffisante ; le dernier quart est le fait de ménages qui, faute de pouvoir devenir compétitifs, ont quitté brutalement leurs villages et ont rejoint prématurément la périphérie des grandes villes sans pour autant y trouver les emplois espérés.

Les techniques qui permettraient aux ménages paysans d’accroître leur productivité, d’élever leurs propres revenus et de résoudre les problèmes de la faim et de la malnutrition en Afrique, ne pourront être mises en œuvre que si sont préalablement réunies un certain nombre de conditions économiques, sociales et politiques ; parmi lesquelles il convient de citer surtout :

  • La sécurisation des droits d’accès et d’usage au foncier et aux ressources naturelles, dans les pays et régions où la terre ne fait pas encore vraiment l’objet d’une appropriation privative (Afrique de l’Ouest et Afrique centrale)
  • La redistribution du foncier agricole au profit des paysans pauvres dans les pays et régions où la concentration foncière héritée de l’histoire coloniale fait obstacle à la justice sociale et à l’intensification durable des systèmes de culture et d’élevage (principalement en Afrique australe et orientale)
  • La protection des agricultures vivrières à l’égard des importations en provenance des pays à agricultures déjà hautement productives et subventionnées, par le biais de droits de douanes conséquents, afin que les paysans africains puissent très vite bénéficier de prix plus rémunérateurs, incitatifs et stables.

Il ne faut pas exclure que les prix internationaux des produits agricoles et alimentaires soient amenés de nouveau à baisser dans quelques années lorsque les exploitants agricoles latifundiaires des pays du "Nouveau monde" (Argentine, Brésil, Australie, États-Unis d’Amérique, etc.) seront parvenus à élargir sensiblement leurs surfaces cultivées et accroître un peu leurs rendements. Le plus urgent sera alors de libérer les paysanneries africaines de ce que certains appellent le “libre” échange sur le marché mondial des produits agro-alimentaires et ne plus les mettre en concurrence avec les exploitants des divers pays où la productivité agricole est bien supérieure à la leur.

Prenons l’exemple d’un paysan pauvre de la Casamance (sud du Sénégal) qui repique encore son riz à la main : Il ne peut guère repiquer plus d’un demi hectarepar an ; et sans aucun moyen pour fertiliser sa rizière, son rendement net à l’hectare ne parvient pas à atteindre une tonne de paddy ; ce qui ne lui donne pas plus de 500 kg par actif et par an. A l’opposé, ses concurrents de Camargue ou de Louisiane qui disposent de tracteurs, de semoirs de grande largeur et de moissonneuses-batteuses automotrices, parviennent chacun à implanter plus d’une centaine d’hectares par an ; et avec l’emploi d’engrais chimiques et de produits phytosanitaires, ils peuvent aisément obtenir des rendements supérieurs à 5 tonnes à l’hectare ; soit un produit brut d’au moins 500 tonnes par actif et par an. Même en considérant que les 4/5 de leur production servent à couvrir les coûts en semences sélectionnées, intrants chimiques et usure des matériels, la valeur ajoutée annuelle par actif n’en équivaut pas moins à 100 tonnes de paddy par an, soit 200 fois plus qu’avec le paysan casamançais. Sur le marché de Dakar, les riz de Casamance côtoient malheureusement des riz thaïlandais, européens et nord-américains. Pour pouvoir vendre leur riz aux mêmes prix que ces concurrents, les paysans sénégalais sont finalement obligés d’accepter une rémunération de leur travail 200 fois inférieure à celle des exploitants du "Nord". Comment pourraient-ils, dans ces conditions, dégager des revenus suffisants pour équiper davantage leurs exploitations et devenir compétitif à leur tour ?

Productivités du travail comparée : Casamance (Sénégal) et Camargue (France)


Casamance Camargue
Surface / actif / an 0,5 hectare 100 hectares
Rendement à l’hectare 1,1 tonne 5 tonnes / hectare
Produit brut / actif / an 550 kg de paddy 500 tonnes de paddy
Valeurs perdues Semences : 50 kg pour 0,5 ha 4 / 5
Valeur ajoutée / actif / an 500 kg de paddy / actif / an 100 tonnes / actif / an

Le drame est que de tels écarts de productivité existent aussi avec l’arachide, le mil, le sorgho, le coton, etc. Chacun d’entre nous sait, par exemple, que sur les rayons d’un quelconque supermarché, en Europe comme à Dakar, un litre d’huile d’arachide se vend à peu près au même prix que le litre d’huile de tournesol situé à ses côtés. Mais a-t-on alors vraiment conscience qu’il y a 200 fois plus de travail agricole dans le premier que dans le second ? Le drame est que lorsque nous nous échangeons de l’huile d’arachide et de tournesol au même prix sur le marché international, les Sénégalais offrent 200 fois plus de travail qu’il ne leur en est donné en contrepartie.

Le fait pour les pays des régions intertropicales humides de l’Afrique de spécialiser leurs économies dans l’exportation de café, cacao, poivre ou bananes, produits pour lesquels il n’existe pourtant pas de concurrents 200 fois plus productifs dans les pays du Nord, ne semble pas non plus devoir être la solution. Les paysans africains rentrent en effet en compétition avec ceux des pays d’Asie et d’Amérique latine qui, soumis à la même concurrence des produits vivriers en provenance des grandes exploitations du Nord, ont aussi spécialisé leurs systèmes de production vers ces mêmes produits. Tant et si bien qu’en concurrence les uns avec les autres, tous les pays du Tiers-Monde finissent par en livrer des quantités excédentaires et contribuent à provoquer la chute de leurs prix sur le marché international. Cette chute des prix n’est enrayée que lorsque les agriculteurs du Sud renoncent à fournir de tels produits tropicaux ; et cela n’intervient que lorsque leurs exportations deviennent moins rémunératrices que les cultures vivrières destinées aux marchés intérieurs. En définitive, la rémunération des producteurs africains de café, cacao, bananes, poivre et autres produits tropicaux, finit elle aussi à s’aligner sur celle procurée par les cultures vivrières pour lesquelles les agriculteurs du Sud souffrent de la concurrence des pays du Nord.

Telle que recommandée par l’OMC et envisagée dans les avant-projets d’accords de partenariat économique (APE) avec l’Europe, la "libéralisation" des échanges internationaux vise pourtant à éliminer toutes les formes de protection aux frontières et à supprimer toutes les taxes ou subventions qui pourraient aboutir à des "distorsions" de prix sur les marchés nationaux de produits agricoles. Chacun des pays en concurrence serait alors amené à spécialiser son économie en fonction de ses propres "avantages comparatifs". Mais de quels "avantages comparatifs" peuvent encore disposer les paysanneries africaines, sachant que les écarts de productivité sont si élevés dans le domaine agricole et qu’il n’est plus guère possible de créer des emplois en quantité suffisante dans les villes pour les victimes de l’exode rural prématuré ? Qui donc oserait aujourd’hui investir dans celles des villes africaines où les troubles politiques vont directement de pair avec l’exode rural et la misère croissante qui affecte les nouvelles populations urbaines ? Le plus "rentable" n’est-il pas devenu pour l’Afrique d’exporter clandestinement sa force de travail vers l’Europe, puisque les paysans ruinés qui migrent vers les grandes villes ne parviennent plus à y trouver les emplois et les revenus qui leur permettraient d’assurer le bien-être de leurs familles ?

La question n’est donc pas seulement de lutter contre les subventions aux exportations agricoles des pays riches mais de donner aussi le droit aux nations africaines de faire ce que les Européens ont fait eux-mêmes avec succès au lendemain de la deuxième guerre mondiale : protéger leurs agricultures vivrières dans le cadre de marchés communs régionaux par le biais de droits de douanes conséquents. Il ne pourra en être ainsi que si les normes fixées à l’OMC s’éloignent des règles du "libre échange" ; et les gouvernements européens seraient bien inspirés de s’en écarter délibérément lorsqu’ils proposent des "accords de partenariat économique" aux gouvernements africains. Mais tel n’a pas été le cas jusqu’à présent et ces derniers ne devraient donc surtout pas signer ces accords dans l’état où ils leur sont proposés aujourd’hui avec insistance. Et il va de soi que si les gouvernements africains devraient logiquement être autorisés à protéger leurs agricultures de l’importation des surplus européens en produits vivriers, il faudrait que l’Europe cesse de vouloir exporter ces derniers à tous prix. D’où l’urgence de la voir réformer sa Politique agricole commune (PAC), de façon à réorienter son agriculture vers la satisfaction des besoins manifestés sur son marché intérieur, quitte à y encourager des processus de production plus artisanaux et plus respectueux de l’environnement.

[1] Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.

[2] De l’ordre de 28 millions de bouches supplémentaires à nourrir tous les ans

[3] La consommation de viande par les Chinois est passée de 20 à 50 kilos par habitant en moins d’une génération. Cette demande accrue en produits animaux a des conséquences d’autant plus importantes sur l’augmentation de la demande en produits végétaux qu’il faut environ de trois à dix calories végétales pour fournir une calorie animale.