Abya Yala nous appartient

« Abya Yala nous appartient »

Un documentaire de Patrick Vanier
Production Sycomore films, 2007.
Distribution / commandes :
http://www.fal33.org/index.php?opti...
Contact : franceameriquelatine@free.fr
Projeté le mercredi 14 octobre 2009.

Le documentaire

Depuis le début des années 1990, les communautés indigènes d’Amérique latine, en particulier de la région andine, sont engagées dans un processus de reconnaissance sociale et politique, de reconquête de leur terre et de leurs richesses.

De la colonisation espagnole jusqu’à l’ère néolibérale, ces populations ont vécu dans des conditions difficiles. En Bolivie, elles sont souvent forcées de travailler dans les mines. Elles n’ont pas accès à l’éducation, sont absentes des instituions et donc peu influentes en politique.

Mais face aux vagues de privatisations qui touchent tous les secteurs, les indigènes organisent la contestation. Ils gagnent leur première victoire en 2000 à Cochabamba contre la volonté du gouvernement de privatiser l’entreprise chargée de la distribution de l’eau. Puis lors de la « guerre du gaz » qui oppose le gouvernement allié aux entreprises souhaitant exporter la ressource par le Chili, et les populations indigènes, les contestataires réclament la nationalisation des hydrocarbures.

Ces années de mobilisations sociales aboutissent en décembre 2005 à l’élection du premier président indien d’Amérique latine, Evo Morales. Elle cristallise l’espoir d’un peuple qui y voit la consécration de ses luttes.

La rencontre avec de nombreuses personnalités indigènes mais aussi des universitaires, des analystes de la situation bolivienne et des simples citoyens permet de comprendre quels sont les principaux enjeux qui entourent l’arrivée au pouvoir de ce syndicaliste, leader du parti socialiste MAS (Movimiento al Socialismo). Actuellement engagée dans une dynamique historique de refondation de ses structures économiques, sociales et institutionnelles, la Bolivie est aussi traversée pas de nombreux clivages qui peuvent fragiliser les transformations en cours.

Le débat

La projection était suivie d’une discussion avec Alfonso M. Dorado, Premier conseiller chargé des affaires politiques à l’ambassade de Bolivie à Paris, et Yvon Le Bot, sociologue spécialiste de l’Amérique latine, directeur de recherches au CNRS.

Le documentaire de Patrick Vanier s’intéresse aux dynamiques historiques, sociales et politiques qui ont permis l’élection d’Evo Morales il y a 4 ans. Pour Alfonso M. Dorado, il est important d’observer ce qui s’est produit et ce qui est en cours depuis. Evo Morales incarne notamment pour les occidentaux un idéologue de premier plan du mouvement indigène. En effet, la nouvelle constitution mise en œuvre en janvier 2009, consacre la reconnaissance des droits des indigènes. 36 ethnies sont reconnues, ainsi que leur caractère nomade ou sédentaire. Mais la constitution innove aussi dans d’autres domaines avec ses 400 articles en constitutionnalisant notamment la fonction sociale et économique de la terre (« la sauvegarde des droits à la détention et à la conservation des terres est subordonnée à l’accomplissement de leur fonction sociale ou économico-sociale »), en garantissant un accès universel et équitable pour tous à l’eau et à l’assainissement, à l’électricité, au gaz, à la poste et aux télécommunications. La constitution reconnaît les services publics dont la mission est d’assurer une couverture la plus large possible, la participation et le contrôle social.

Cette nouvelle constitution a été adoptée en deux temps par une assemblée constituante, puis par référendum. Les questions soumises au peuple étaient les suivantes :

  1. Etes-vous d’accord avec le texte ?
  2. La superficie maximale d’une propriété foncière doit-elle être de 5 000 ou 10 000 hectares ?

A cette seconde question, 80% des Boliviens ont opté pour une limitation à 5 000 hectares. Cette disposition porte un coup d’arrêt aux latifundios (grandes propriétés foncières) souvent aux mains de familles qui détiennent les mass médias les plus influents. Il s’agit d’une révolution culturelle contre le colonialisme sur les ressources naturelles pratiqué depuis 200 ans.

L’histoire des mouvements sociaux de Bolivie, très actifs dans la dernière période en raison de la politique d’ajustement structurel des années 80, est liée à la problématique des ressources naturelles et de leur propriété. L’ancien président Sánchez de Lozada avait été contraint de fuir en raison des politiques de libéralisation qu’il avait engagées. C’est pourquoi la nouvelle constitution institue la propriété des richesses du pays au peuple gérée par l’Etat.

Sur les minerais, un décret de nationalisation a été adopté en mai 2006. Les recettes tirées de leur exploitation financent les programmes sociaux pour les femmes, les enfants et les personnes de plus de 60 ans.

Tout projet d’exploitation d’hydrocarbures doit passer par la consultation avec les populations locales ce qui traduit la reconnaissance de leur rapport à la terre, héritage de leur culture indigène, et doit se faire au bénéfice de la communauté vivant sur ces terres.

Grâce à la réorientation des profits miniers et des hydrocarbures et avec le concours de Cuba et de sa méthode reconnue par l’UNESCO, l’analphabétisme a été éradiqué en moins de quatre ans. Le Venezuela a quant à lui apporter son aide dans le cadre de l’opération miracle (chirurgie).

La Bolivie poursuit également son intégration continentale avec l’UNASUR et l’ALBA qui est un projet de long terme, un « troc sophistiqué » entre Etats. Lancé avec le pétrole, il est complété avec des accords de coopération pour l’approvisionnement en sucre et la création d’un nouveau système de monnaie. Avec la Bancosur, des investissements productifs pourront être réalisés notamment dans l’agriculture.

Ces projets d’intégration se font en cohérence avec la démographie du continent puisque les communautés indiennes s’étendent au-delà des frontières, tout comme les mouvements sociaux. Ainsi il s’agit de proposer une vision globale, un projet politique pour l’union des peuples avec différents niveaux d’intégration.

Parmi les autres mesures, au niveau international, le Président bolivien et son gouvernement se sont prononcés contre la directive du droit ou retour, appelée « directive de la honte », en solidarité avec les clandestins en Europe.

Ils militent aussi pour une revalorisation de la feuille de coca, ce qui n’est pas compris par les occidentaux, alors que cette plante de par l’usage millénaire qui en est fait occupe une place centrale dans la médecine traditionnelle. Stigmatisée comme drogue par la convention internationale de 1961, sa mastication est interdite. Or l’utilisation de la feuille de coca est autorisée dans la fabrication de la boisson américaine du même nom. Cette disposition revient à nier la dignité du peuple cocalero, c’est pourquoi la Bolivie souhaite enclencher un processus de dépénalisation aux Nations unies.

Avec l’Etat plurinational de Bolivie institué par la nouvelle constitution dont le point fort est d’avoir été élaborée dans le cadre d’une assemblée constituante où chaque participant avait une vision claire de son mandat, le pays tourne le dos à l’Etat colonial que la précédente constitution datée de 1825 avait mis en place. C’est « un texte légitime et populaire ».

Yvon Le Bot a insisté sur la signification de l’expérience d’Evo Morales au gouvernement, rappelant qu’il n’était pas le premier président indien. Benito Juarez, Indien de Oaxaca, fondateur de la république mexicaine fut le premier indigène à exercer la fonction présidentielle au Mexique tout en conduisant une politique en défaveur des indiens. Au contraire, Evo Morales représente le premier président du mouvement indigène. Son parcours militant fait l’articulation entre la lutte syndicale des cocaleros, dans laquelle en tant que responsable de l’organisation syndicale, il a représenté le mouvement social, et la lutte politique grâce au MAS, un instrument politique qui est l’émanation des mouvements sociaux.

Comme Lula, président du Brésil, Evo Morales est issu du mouvement social paysan ce qui représente un profond changement avec les présidences précédentes blanches ou métisses et anti-indiennes.

Par ailleurs, la revendication des Indiens n’a rien à voir avec le séparatisme, mais avec la démocratisation de la société et l’affirmation de l’égalité. Si dans tous les pays d’Amérique latine, les gouvernements sont issus d’élections démocratiques (sauf à Cuba) – les guerillas ont disparues-, les transitions démocratiques ont parfois été formelles. En cela l’expérience bolivienne est intéressante car le pays travaille à redéfinir la souveraineté nationale alors qu’il a toujours été dépendant dans le processus d’exploitation des ressources naturelles. Au moment où l’on découvre que la Bolivie possède 80% du potentiel mondial de lithium, matériau utilisé dans les moteurs électriques, les téléphones et ordinateurs portables, les fusées… , comment va t-telle gérer la mise en valeur de ce potentiel sur lequel lorgnent de nombreuses firmes comme celle du Français Bolloré, en concurrence avec les entreprises chinoises ? La négociation sur le lithium est en cours.

La nationalisation mise en œuvre pour les autres matières premières apparaît originale dans le sens où il ne s’agit pas de revenir à une gestion étatique mais d’avoir une position favorable pour négocier avec les multinationales. Les contrats de partage de la production sont revus en faveur de la souveraineté nationale, alors qu’auparavant 82% des profits revenaient aux compagnies privées et 18% à l’Etat.

L’expérience d’Evo Morales est aussi l’engagement d’une lutte contre le racisme, comme forme moderne de relation sociale, et contre les séquelles du régime colonial, pour la décolonisation. Il s’agit de déconstruire un passé de domination, d’exploitation, de mépris. Ce racisme peut être rapproché du néopositivisme darwinien lié à certaines formes du développement du néolibéralisme. Si tous les Indiens ne sont pas forcément totalement d’accord avec la politique d’Evo Morales, ils ne veulent pas qu’il échoue, car son expérience a une dimension universelle. Il entend fonder une culture politique où les principes de l’égalité démocratique se conjuguent avec les principes de différence et de justice sociale, où l’articulation entre les droits sociaux, culturels et politiques existe.

La Bolivie est soumise à de fortes tensions. D’après Alfonso Dorado, le coup d’Etat civico-préfectural qui a agité le pays a été instrumentalisé par les Etats-Unis, c’est pourquoi l’ambassadeur américain, son chargé d’affaires et la personne en charge de la lutte anti-drogue ont été expulsés.

L’ambition du président est aussi de garantir l’indépendance financière du pays en réduisant de moitié la dette extérieure. Les réserves nationales ont été multipliées par trois ce qui représente 8.2 milliards de dollars placés à la banque centrale de Bolivie et disponibles pour être investis dans les programmes sociaux.

La Bolivie veut se protéger d’un impérialisme qui a changé de visage. Il ne s’agit plus de l’impérialisme d’un Etat mais d’acteurs privés, des multinationales. Avec la création d’unions régionales permettant une autre intégration continentale, des nouvelles cartes géopolitiques se dessinent.

Concernant le gaz, la Bolivie, deuxième producteur après le Venezuela, a procédé à une nationalisation de la ressource selon un schéma qui diffère de celui des années 60. Désormais, les contrats ont été revus. L’Etat paye la multinationale pour la prestation de services. Ce procédé n’a pas fait fuir les entreprises, au contraire, Total a été la première a signé et les autres ont suivi.

La Bolivie souhaite également lutter sur la scène internationale contre les effets du changement climatique, pour le respect des écosystèmes, de la faune et de la flore, un principe qui a été intégré à la constitution : c’est le respect de la pachamama, la terre-mère, déesse-terre dans la religion des Amérindiens d’Amérique du Sud.

Grâce à l’intervention d’Evo Morales aux Nations unies, le 22 avril a été décrétée journée internationale de la terre nourricière. Il s’oppose au marchandage organisé des quotas d’émission de gaz à effet de serre et propose un transfert technologique pour permettre aux pays moins favorisés de mettre en œuvre de nouveaux procédés moins néfastes pour l’environnement.

La Bolivie entretient des relations mouvementées avec le Brésil. Petrobras est son plus gros client et s’intéresse aux nouveaux gisements de gaz et de pétrole, mais la Bolivie souhaite assurer grâce à eux son indépendance énergétique. Par ailleurs, elle veut diversifier ses clients.

Sur le plan de la politique intérieure, la nouvelle constitution définit cinq niveaux de l’administration publique : départemental, régional, des peuples indigènes et autochtones, municipal. Sont également définies des compétences exclusives. Les populations indigènes ont par exemple, un droit de regard sur l’exploitation des hydrocarbures. Mais les préfectures sécessionnistes revendiquaient une compétence exclusive sur les hydrocarbures et sur les terres, ce qui est inadmissible.

Pour conclure, Yvon Le Bot a souligné l’intérêt de l’expérience bolivienne pour les pays étrangers en termes de contrôle, de redistribution des richesses et de gestion de la dimension culturelle. Il s’agit d’une révolution démocratique et culturelle contre le racisme qui vise la reconnaissance des peuples indigènes et de leur dignité. Le massacre de paysans à Pando en septembre 2008 a suscité une réaction des Etats du continent solidaires de la Bolivie et prêts à agir dans le cadre de l’UNASUR. Ces nouvelles dynamiques sont importantes pour l’avenir.

L’enjeu des élections de décembre prochain pour la Bolivie est de ne pas se perdre dans la politique politicienne et de poursuivre un réel travail de reconstruction démocratique.

Enfin, on peut noter la dimension symbolique forte d’avoir nommé comme ambassadrice de Bolivie en France, une Indienne quechua, Madame Luzmila Carpio Sangueza.

Pour en savoir plus :

  • La Constitution politique de l’Etat plurinational de Bolivie en quelques mots, Ambassade de Bolivie avec la mairie de Chalette-sur-Loing.
  • La Grande révolte indienne, Yvon Le Bot, Editions Robert Laffont, 2009.
  • Bulletin de presse de l’ambassade de l’Etat plurinational de Bolivie en France, octobre 2009.