La Nouvelle question indigène. Peuples autochtones et ordre mondial

Rencontre-Débat

Avec la participation de :

  • Jean-Claude Fritz, professeur en science politique à l’Université de Bourgogne ;
  • Frédéric Deroche, doctorant en droit public ;
  • Raphael Porteilla, maitre de conférences en science politique ;

Tous trois animent depuis dix ans, au sein du Centre d’étude et de recherche politique de l’Université de Bourgogne, une équipe d’enseignants-chercheurs qui s’est vue confier par le Haut Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies une formation pour les cadres des organisations représentatives autochtones de l’ensemble du monde francophone. Ils ont aussi dirigé la parution d’un ouvrage collectif sur ces problèmes aux éditions l’Harmattan.

Mercredi 30 mai 2007 à 19 h,
salle des documents cinématographiques,
38 avenue des Ternes 75017 Paris,
Métro Ternes

Parler aujourd’hui d’une « nouvelle question indigène » peut sembler à beaucoup un anachronisme, ou du moins une préoccupation marginale et passéiste. Pourtant, depuis une vingtaine d’années, un mouvement important s’est développé sur la scène internationale où sont apparus, ou se sont re-manifestés, les peuples que l’on qualifie internationalement, suivant les continents et langues internationales de référence, d’« indigènes ou d’autochtones ».

En quoi cette question peut-elle se poser aujourd’hui, alors que l’histoire mondiale abonde de discours d’assimilation et en pratique d’anéantissement ? Les uns comme les autres « résolvant », dans des conditions certes très différentes, la question indigène.

De fait, la question indigène telle qu’elle est apparue dans le processus de colonisation était bien celle de savoir que faire des indigènes colonisés, quel destin leur accorder. Les indigènes étaient, à une certaine époque de l’histoire coloniale, souvent qualifiés de « natifs » ou de « naturels », mettant l’accent sur leur lieu de naissance dans le premier cas, et dans le second cas, de manière plus ambivalente, à la fois sur le fait qu’ils étaient « naturellement » sur place lorsque les colons y arrivaient et qu’ils n’étaient pas là par le processus de colonisation et de migrations liés à l’expansion européenne. Les indigènes posaient question aux européens en terme de la gène ou de l’utilité qu’ils représentaient pour eux : prendre possession de leurs terres, de leurs ressources, utiliser leur force de travail, contrôler leur comportement et leurs idées. Une fois la conquête assurée, la population indigène, subsistant encore en situation désormais souvent minoritaire, restait considérée avec méfiance ou hostilité le plus souvent, au mieux avec paternalisme. Comme le remarque un philosophe améridien Pueblo, « "Tuez l’indien et sauvez l’enfant" était le cri de guerre politique sans équivoque de l’ère assimilationniste américaine ». En Amérique du nord comme en Australie notamment, il s’agissait de compléter la politique répressive par le placement des enfants en milieu « civilisé » européen (institutions ou familles) pour les « désensauvager », en faire des être humains acceptables, civilisés.

Progressivement cependant, à la suite de la première guerre et surtout de la seconde guerre mondiale, la situation évolua : le rapport de force favorable au maintien des empires coloniaux se modifia pour des raisons multiples. La question indigène changea alors partiellement de sens, ou devint en tout cas plus complexe. Pour éviter ou retarder la décolonisation, la discussion s’ouvrait sur l’étendue des droits éventuels à accorder aux indigènes, à la place et au rôle qu’on pouvait et voulait leur accorder. Sans renoncer à la discrimination, le colonisateur ne pouvait maintenir tels quels les régimes répressifs antérieurs. Cela mit en débat les régimes de « l’indigénat, » sans pour autant aboutir, dans de nombreux cas, à mettre en cause leur logique... Mais il est vrai que la question indigène devenait plus complexe, puisque le problème des droits et d’une certaine participation à la vie politique était désormais posé, au moins dans certains contextes coloniaux. La décolonisation formelle commencée dans le monde afro-asiatique après la seconde guerre mondiale, en en couvrant progressivement la plus grande partie, s’étendit aux îles et enclaves des Caraïbes et du Pacifique.

Dès lors, pour les anciens colonisateurs, la « question indigène » était résolue : ce n’était plus leurs problèmes, si ce n’est au niveau non négligeable des travailleurs migrants et des anciens combattants. Quand on recommença à parler de « peuples indigènes ou autochtones » et de leurs revendications, la réaction d’une partie du monde politique et de l’opinion publique en occident, dans la mesure où elle en avait connaissance, semblait en quelque sorte consister à voir dans les peuples autochtones en lutte « les colonisés des décolonisés », c’est-à-dire envisager les choses essentiellement dans la perspective du colonialisme interne dans les États. Mais cette attitude n’était pourtant pas possible, car au c ?ur des puissances occidentales comme les États-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la lutte remettait en cause les sociétés dans leurs fondements : si on appliquait une notion de colonialisme interne, elle mettait en cause des démocraties libérales occidentales. Pour d’autres pays comme la France, c’étaient des liens institutionnels intégrant ou rattachant des anciennes colonies, classées comme départements ou territoire d’outre-mer qui étaient remis en question par certains.

Sur la scène internationale, la question des peuples autochtones s’ajoutait à celle posée en termes juridiques différents des peuples en retard de décolonisation : celui du Timor oriental, désormais depuis peu doté de son propre État, celui des Sahraouis du Sahara occidental (ex-espagnol), celui des Palestiniens, etc. Le droit à l’autodétermination prévu pour eux tardait à s’exercer, quand il n’était pas remis en cause. Le peuple kurde, après avoir historiquement entrevu des possibilités d’autonomie, du moins dans une partie du territoire qu’il occupe, restait sans État et souffrait de sévères répressions. Grandes puissances dans le cadre de la guerre froide et États voisins soulevaient des problèmes qui, pour être posés pour des raisons de stratégie politiques nationales ou mondiales, n’en était pas pour autant dépourvus d’une certaine réalité, même si celle-ci variait en caractères et en degrés : Le Tibet pour la Chine, l’Asie centrale pour l’Union Soviétique, Hawai et Porto Rico pour les États-Unis, le Cachemire pour l’Inde, le Pakistan oriental pour le Pakistan.

Peuples, peuples autochtones, minorités, les commentateurs avaient quelques difficultés, parfois légitimes, à situer les acteurs et les enjeux des conflits et des revendications. Dans ce contexte difficile émergea cependant progressivement, dans les décennies 1970 et 1980, un mouvement international des peuples autochtones, qui se renforça considérablement dans la décennie 1990.

En ce sens une « nouvelle question indigène » était posée à la société internationale qui allait accepter, au moins dans certaines de ses organisations et instances, de la prendre en considération, en instaurant la participation des représentants des peuples autochtones eux-mêmes. Le caractère « nouveau » n’exclut pas de nombreux liens avec « l’ancienne question indigène » : toutefois le contexte institutionnel et politique international est sensiblement différent, et si les revendications se rejoignent souvent, l’affirmation de la singularité et le souci de l’identité culturelle qui la fonde sont plus marqués dans cette nouvelle question indigène, avec la crise de la société internationale et la crise du « développement » défini de manière unilinéaire et suivant un modèle unique (avec quelques variantes) venu de l’extérieur. Le sens du sous-titre « peuples autochtones et nouvel ordre mondial » se trouve dans cette dynamique historique, dans la mesure où les peuples autochtones sont en quelque sorte une catégorie créée par l’ordre mondial dans ses mutations historiques et contemporaines, mais aussi parce que les peuples autochtones, refusant d’être un objet de discussion ou d’étude, interpellent en tant que sujets cet ordre mondial, à la construction duquel ils veulent participer avec la perspective d’en changer le sens, c’est-à-dire la signification et la direction.

La rencontre-débat, organisée par la Fondation Gabriel Péri, en partenariat avec l’Institut de documentation et de recherche sur la paix ( IDRP), traitera de ces questions.


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