Left Forum 2016

Participation de la Fondation au Left Forum 2016, 20-22 mai, John Jay College of Criminal Justice, université de la ville de New York.

Vous trouverez sur cette page le compte-rendu de Daniel Cirera et dans la rubrique "media associés" les verbatims des entretiens réalisés par Christophe Deroubaix, journaliste à l'Humanité, ainsi que le texte de Bill Fletcher, "Pourquoi les progressistes ont besoin d'une stratégie électorale - et vite".

Le Left Forum qui se tient chaque printemps à New-York est un bon indicateur des questions posées dans le mouvement progressiste nord-américain et la gauche radicale, universitaire et militante, par le contexte politique et social. En 2014 les discussions tournaient autour des luttes sociales, particulièrement contre les bas salaires et pour le salaire minimum à 15 dollars. L'an dernier beaucoup de débats portaient sur les luttes contre les violences policières, portées par le mouvement Black Lives Matters suite à la mort de Michael Brown, un jeune noir de 18 ans abattu alors qu'il était sans arme, en août 2014 par un policier dans la ville de Ferguson. Cette année, l'intérêt des participants s'est focalisé sur l'impact, la signification, la portée et les prolongements de la candidature de Bernie Sanders aux primaires démocrates, l'enjeu de l'élection du 8 novembre, le défi posé aux organisations et mouvements progressistes.

Un paysage politique bousculé

Pour un Européen, et un Français en particulier, la situation est d' autant plus captivante qu'elle est nouvelle et inattendue. L'élection de Barack Obama en 2008 avait déjà étonné. La rupture tenait aux origines du président dans un pays où le racisme reste une donnée irréductible de la société.

Cette fois, la surprise surgit de l'émergence de deux candidats,  qui bousculent un paysage politique traditionnel, apparemment inamovible, l'un du côté démocrate, l'autre à droite chez les Républicains,. La victoire de Donald Trump, le milliardaire populiste, réactionnaire et xénophobe, a longtemps paru peu envisageable, face à l'appareil républicain. Aujourd'hui son élection à la présidence n'est plus écartée des pronostics.

L'autre surprise est venue de la percée de Bernie Sanders, le sénateur du Vermont, indépendant même s'il vote comme ses collègues Démocrates, se déclarant ouvertement "socialiste". Face à la candidate qui incarne "le système", la Secrétaire d'Etat Hillary Clinton, son irruption dans les primaires démocrates a stupéfait le monde politique, l'opinion et les commentateurs.

Sa candidature, de témoignage au départ, a gagné en crédibilité au fil des primaires dans les etats. Au lendemain du vote en Californie début juin il l'avait emporté dans 23 primaires, rassemblant 12 des 27 millions de votants Démocrates. Avec plus de 1800 délégués, il est incontournable pour peser lors de la Convention qui doit se tenir le 27 juillet, même s'il est acquis que, sauf accident, Hillary Clinton sera désignée comme la candidate du parti.

Son succès, comme celui, d'une nature différente,  de Trump, témoigne de ce qui travaille en profondeur la société américaine, traumatisée par la crise de 2008, fracturée par l'explosion des inégalités. Il manifeste l'effondrement du "rêve américain" qui touche de plein fouet les couches moyennes. Cette polarisation renvoie à une crise des institutions et du système politique installé, avec le rejet de tout ce qui touche à "l'establishment". Les provocations réactionnaires de Trump, protectionnistes  jusqu'à la xénophobie anti-immigrants et un anti-isalmisme virulent,  trouvent leur écho dans une Amérique blanche raciste désorientée. Cette Amérique qui s'était exprimée dans le mouvement des Tea Parties voit dans cette élection le moment ou jamais de la revanche sur les années Obama.

L'irruption politique des mouvements

Plusieurs éléments expliquent l'impact de la candidature de Bernie Sanders. Le plus frappant est le soutien massif à ce sénateur de 75 ans d'une nouvelle génération qui y voit une rupture avec l'état existant, avec des élites coupées du peuple, corrompues par l'argent, au service des "vautours" de Wall Street, et impuissantes à régler des problèmes tels que le chômage, la pauvreté, les inégalités.

En ce sens, on ne peut comprendre le mouvement qui porte Sanders qu'en mesurant que ce candidat incarne l'irruption politique du mouvement de luttes de ces dernières années, notamment depuis 2008. Luttes contre la précarité des jeunes, des immigrés, des femmes, pour le salaire minimum à 15$, contre le pouvoir de la finance. Expression politique d'Occupy Wall Street  dénonçant en 2011 la dépossession du pouvoir des 99% par les 1% les plus riches, des mobilisations pour le droit à la santé. Sanders assume et revendique cette filiation quand il explique que la politique électorale a toujours été un prolongement de mouvements politiques.

Les grandes priorités de sa plate-forme fournissent une indication des problèmes auxquels est confrontée la nation. Les salaires, le droit à la sécurité sociale pour tous ("single payer"), la taxation du capital, de Wall Street, la gratuité des études pour les étudiants - la dette pour études t atteint la somme faramineuse de 1160 milliards et concerne 40 millions d'Américains - ; la lutte contre les inégalités (couches moyennes, discrimination et violences raciales, égalité des salaires femmes/hommes, pauvreté, investissement pour les populations délaissée, en majorité afro-américaines); l'écologie et l'environnement avec l'opposition au "fracking" pour le gaz de schiste; les investissements massifs dans les infrastructures. Certains à gauche jugent son programme pas assez "anticapitaliste", ce qu'il ne revendique pas. Beaucoup, chez les progressistes, les syndicalistes, y voient des possibilités pour une vie meilleure et de justice sociale pour des millions de citoyens, notamment en ce qui concerne le système de santé, Sanders appelant à pousser la réforme d'Obama jusqu'au droit à la santé pour tous.

La "révolution politique" de Sanders

L'autre élément est l'appel d'air ouvert sur la démocratie, avec la dénonciation du pouvoir de l'argent sur la vie politique, de la coupure entre les élites et le peuple, dans une nation bâtie sur le mythe de l'excellence démocratique. Sanders appelle à une "révolution politique", par la participation des citoyens. Sa campagne en est l'illustration, avec une impressionnante mobilisation militante de "grassroots" ("à la base"), notamment de la jeunesse, les collectes de millions de dons de sommes modestes, face aux milliards déversés par les entreprises de Wall Street aux autres candidats.

Par son appel à une "révolution politique" Sanders ouvre pour beaucoup un champ politique jusque là verrouillé, et la perspective d'un changement politique crédible, ambitieux et réaliste. A l'extrême gauche on lui reproche ce réalisme. En fait il s'inscrit dans une conception proche de la social démocratie européenne pour "une vision progressiste de l'Amérique  qui reprend là où le New Deal l'avait laissée" (John Nichols, The Nation). Ce qui, avec l'ensemble de mesures progressistes concrètes est considéré par ses soutiens, comme l'agenda le plus progressiste le plus profond jamais porté par un parti aux Etats-Unis." Pour  Charles Lenchner un des animateurs de People for Bernie " ce serait un pas immense au coeur de l'empire" (cf. verbatim de l'entretien).

Parmi les critiques, revient celle de l'absence de visibilité de son engagement sur la question raciale (cf. le verbatim de l'entretien avec Michael Zweig). Elle n'est évidemment pas ignorée. Cependant, dans une approche traditionnelle, elle est intégrée dans la priorité accordée à la justice sociale. Le fait que l'électorat populaire afro-américain apporte plutôt ses voix à Hillary Clinton tient sans doute à l'attachement de cette communauté au Parti démocrate, à l'influence des Eglises et des pasteurs, dans les Etats du sud, comme à l'identification de la candidate à une continuité avec Barack Obama. Certains militants font remarquer qu'en l'occurrence un des intérêts de la campagne de Sanders consiste à faire revenir vers le vote démocrate les suffrages des ouvriers blancs attirés par le discours populiste de Trump. Ce vote peut être décisif dans certains états. (cf. le verbatim de John Mason).

La perspective

En cette fin du mois de mai, alors que s'approche la conclusion des primaires, et la probable désignation au final de Hillary Clinton, au coeur des débats est posée la question de la stratégie.  Faut-il se rallier à la candidate, ou maintenir une candidature indépendante? Quelle perspective offrir à ces millions de femmes et d'hommes, de jeunes entrés en politique? Comment ne pas laisser retomber l'enthousiasme militant et l'espoir de changement, et en faire une force qui influe?

Dans la gauche radicale, un courant influent prône de renverser la table en maintenant une candidature indépendante, pour fixer les électeurs en attente d'une offre réellement nouvelle, pour une alternative à Hillary Clinton, incarnation des élites et à Trump (cf. le verbatim de Shama Sawant élue socialiste de Seattle expliquant  que "notre loyauté va au mouvement et pas envers Bernie Sanders").

Les animateurs de la campagne considèrent pour la plupart qu'à la fin Sanders soutiendra sa rivale. Il s'agit d'éviter qu'un troisième candidature n'entraîne la défaite de la candidate démocrate, comme cela avait été le cas en 2000 avec Ralph Nader accusé d'avoir contribué à l'échec du Démocrate Al Gore face à Georges W. Bush. L'enjeu sera donc de peser sur les débats à la Convention nationale de juillet et sur la plate-forme de campagne qui y sera adoptée. Des proches du Parti démocrate font remarquer que la popularité de Sanders a fait bouger les lignes au point que le Wall Street Journal s'inquiète que "le glissement du parti vers la gauche pousse la candidate de ce côté".

Sanders a répondu après sa rencontre avec Obama, alors qu'Hilary Clinton est quasiment certaine d'obtenir l'investiture. Il déclare à la fois que "la lutte continue", qu'il refuse de se retirer de la course à la Maison Blanche, et qu'il fera tout pour que Donald Trump ne soit pas président des Etats-Unis. Pour ses proches, il faut être attentif au travail de la commission chargée de rédiger la plate-forme présentée à la Convention. Rester mobilisés, ne pas relâcher la pression, comme la campagne pour une sécurité sociale universelle. "Il s'agit maintenant de mettre les questions de personnes de côté et poser la question d'où se situe le parti afin que les Démocrates soient prêts non seulement à mener la bataille politique contre Donald Trump mais aussi de définir une vision qui stimule les électeurs et mobilise ceux qui sont en attente d'un changement progressiste" (John Nichols, The Nation). Car l'un des enjeux et une inconnue résident dans l'engagement derrière la secrétaire d'Etat de celles et ceux, notamment des millions de jeunes, qui se sont investi derrière une candidature "hors-système" et qui porte les exigences de justice sociale et de démocratie.

S'organiser ?

Au-delà donc de la Convention et de l'élection est posée d'ores et déjà la question des suites pour le mouvement. Notamment celle du type d'organisation, originale, qui puisse rassembler des forces très diverses, qui continue à mobiliser la jeunesse, et qui pèse sur les choix politiques. L'idée, récurrente dans la gauche américaine, de la création d'un Troisième Parti reste marginale, comme extérieure à la réalité du mouvement. L'organisation à Chicago, mi juin, du People's Summit sera une étape importante dans cette recherche d'une stratégie adaptée; Cette assemblée devrait rassembler des centaines d'organisations et de militants pour débattre, au-delà des échéances, des grandes questions sociales et démocratiques, qui rejoignent celles posées dans la campagne de Sanders.

La réponse n'est pas écrite, d'autant que d'ici la Convention de Juillet, il faut éviter une démobilisation. Il faudra ensuite trouver un nouveau souffle qui porte au-delà de l'élection. En outre la constitution d'un mouvement  doit tenir compte de la réticence à s'organiser, de la réticence avec tous les appareils politiques, du besoin d'un leader, du travail de convergence des revendications. Elle pose la question du rapport au Parti Démocrate et de la figure qui pourrait incarner un tel mouvement politique- comme Jessie Jackson dans les années 1980 à la tête de la Rainbow Coalition -. La désignation de soutiens à Sanders pour les primaires dans les élections locales, et pour le Congrès dans plusieurs états, leur élection seront, dans ce contexte, indicatifs de ce mouvement vers la gauche de l'électorat démocrate.

Quelles que soient les suites, le sentiment partagé est celui d'une opportunité, historique peut-être, et d'une responsabilité, dans un moment lourd d'incertitudes.

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C'est dans cette ambiance et la tension des questions inédites posées aux forces progressistes, que s'est tenu au Left Forum la table-ronde organisée par la fondation Gabriel Péri sur le thème " Néolibéralisme, malaises et frustrations : partis politiques, mouvements sociaux, et mouvement ouvrier organisé en France et aux Etats-Unis à l'ère du neo-libéralisme".

Déceptions, crise de la politique et des partis, débouché politique des mouvements sociaux, populisme anti-système, menace du populisme d'extrême-droite, offre politique à gauche... En se gardant de raccourcis réducteurs, le débat permet de répondre aux interrogations sur la situation en France et en Europe, avec le mouvement contre la loi El Khomry, (mobilisations syndicales et Nuit debout) et les luttes contre l'austérité, la déception envers François Hollande et la politique du gouvernement socialiste, la montée inquiétante et dangereuse de l'extrême-droite, les dynamiques et les blocages entre mouvement et politique, la recherche de solutions à gauche dans la perspective de 2017. Ces réflexions résonnent avec celles d'un public américain attentif lui-même impliqué dans un débat sur les opportunités et les risques en ce temps de crise, et les réponses de progrès à apporter au besoin très profond de changement du personnel politique, de pratiques, de justice sociale et de démocratie.

Participaient au panel Mark kesselman, professeur émérite de Science politique à l'Université de Columbia, Judith Stein, historienne, Graduate Center and City College (CUNY) de New-York, Gerald Friedman, économiste, Université du Massachussetts-Amherst, Christophe Deroubaix, journaliste à l'Humanité, auteur du Dictionnaire presque optimiste des Etats-Unis , et Daniel Cirera spécialiste des questions internationales et européennes, Fondation Gabriel Péri.

On se référera avec intérêt au blog de Christophe Deroubaix : "Les coulisses de l'Amérique"

presidentiellesamericaines.com

Compte-rendu Daniel Cirera.

Mai 2016

 


La fondation Gabriel Péri participe régulièrement au forum de la gauche américaine, à New York. Vous trouverez ci-dessous les comptes-rendus des dernières éditions.

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