Les Organisations Paysannes (OP), porteuses des nouvelles perspectives au monde rural Nigérien ?

par Dodo Boureima Secrétaire exécutif de l’Association pour la redynamisation de l’élevage au Niger (AREN).

Communication de Dodo Boureima, secrétaire exécutif de l’Association pour la Redynamisation de l’Élevage au Niger (AREN).

I. Brève présentation du Niger :

1.1 Le Niger en chiffres

  • Superficie : 1 267 000 km2
  • Population : 12 000 000 d’habitants dont 51% de femmes
  • 173ème pays en indice de développements humains (PNUD) 2006.
  • Pays enclavé situé à 700 km du port le plus proche
  • 85% de la population est rural

1.2 Etat des lieux des mutations socio-économique et écologique actuelles

  • Forte pression sur les ressources naturelles ;
  • taux d’accroissement démographiques élevé (3,4 %) ;
  • désertification : 2/3 du territoire impropre à l’agriculture ;
  • dépeuplement des campagnes par l’exode et la migration de bras valides ;
  • une paupérisation grandissante en milieu rural (65%) vie en dessous de seuil de pauvreté (PNUD) ;
  • 1300 milliards de dettes ;
  • PNB/habitants a chuté de plus de 50% entre 1985 et 2006 ;
  • Apport du secteur rural au PIB 36% ;
  • Importation de produits laitiers est passé de 6 à 10 milliards par an ;
  • 90% de la production des unités laitières sont issu des produits importés.

1.3 Leurres ou réponses aux défis du monde rural

De la colonisation à nos jours, des tentatives d’organiser le monde rural ont été entreprises pour insoufler une certaine forme de développement du secteur rural.

Cependant, il y a lieu de souligner qu’avant les années 90, ces tentatives ressemblent beaucoup plus à des leurres qu’à des réponses qu’exige la situation.

Ainsi pendant toute cette période, les institutions ou Organisations mises en place défendent davantage l’élite dirigeante le monde rural. Elles sont toutes orientées vers la satisfaction des besoins Gouvernants.

Ainsi le Niger a connu :

Pendant la période coloniale :

  • les sociétés indigènes de Prévoyance (Juin 1980)
  • les sociétés mutuelles de développement rural (arrêté du 24/08/53)

De l’indépendance

De 1960 aux années 90, le Niger s’est caractérisé par le règne du parti unique et la dictature militaire.

Durant cette période aucune forme d’association n’est permise en dehors de celles qui suivent, et qui sont inspirées par le pouvoir pour le besoin de sa cause.

  • UNCC
  • UNC
  • La Jeunesse politique
  • La Samaria

Mais ces dictatures n’ont pu empêcher la dégradation des conditions de vie de la majorité des nigériens.

Les sécheresses récurrentes auxquelles s’ajoutent des politiques nationales inadoptées et internationales injustes et déloyales, ont fini de libérer les paysans de la léthargie dans laquelle ils ont été emprisonnés.

Les années 90 furent le prélude d’une marche irrésistible vers la prise en main véritable de leur destin.

II. Mouvement paysan nigérien en construction à partir de 1990

2.1. Caractéristiques fondamentales des nouvelles Organisations paysannes au Niger.

Ces Organisations qui sont nées véritablement dans les années 1990 ont pour originalité l’exercice total de leur souveraineté :

  • autonomie de gestion ;
  • liberté d’Association ;
  • habilité à négocier avec des partenaires.

Malgré les difficultés et les contraintes liés au contexte, les Organisations Paysannes (OP) s’obligent à relever le défis de construire une société civile rurale forte dans un monde globalisé où les grandes puissances de l’argent relayés par une élite nationale imbue de ses intérêts, imposent le rythme de production et de commercialisation.

Pour cela, conscientes de leurs faiblesses, les OPA s’organisent en unissant leur force dans des regroupements ou cadres de concertation comme la Plate Forme Paysanne du Niger. A travers ceux-ci, une analyse de la situation à permis de mettre en lumière les enjeux ruraux, les défis à relever et les stratégies pour apporter des réponses aux préoccupations du monde rural.

2.2 Un mouvement riche de ses diversités

Née dans des contextes différents, le mouvement tire ses racines des paysans eux-mêmes, des fils de paysans scolarisés, des paysans inspirés par la réalisation de projets et des ONG.

D’autres parts les Organisations Paysannes Agricoles (OPA) sont des structures de manières et à des niveaux différents. C’est ainsi que la paysanne des Organisations Paysannes Agricoles se compose d’Association, d’union de Fédération, des collectifs et des cadres de concertation, des groupements. Enfin, au delà des différences, les Organisations Paysannes Agricoles composant le mouvement ont en commun le Développement pour finalité.

Malgré des résultats inégaux selon les Organisations Paysannes Agricoles, la visibilité du mouvement est globalement remarquable dans le pays.

2.3. Des forces certes mais aussi des faiblesses.

Dotés d’une base sociale forte, couvrant l’ensemble des secteurs ruraux, le mouvement couvre plus de 90% de la population nigérienne. Organisé, il représente une force sociale, économique et politique qui s’impose dans le paysage des acteurs de la vie nationale.

D’autre part, actuellement les Organisations Paysannes Agricoles dépassent l’activisme pour s’impliquer dans les débats d’idée : OGM, souveraineté alimentaire, la gouvernance, Equité/genre, Droit des communautés.

Enfin, les Organisations Paysannes Agricoles (OPA) participent à de nombreux réseaux sous régionaux, régionaux et internationaux : ROPPA, Billital Maroobé, Conseil Mondial des Eleveurs (CME).

Cependant ces Organisations Paysannes Agricoles connaissent aussi des faiblesses. C’est ainsi que le regroupement reste encore faible ce qui peut affaiblir leur force de pression. Leurs capacités organisationnelles restent encore faibles. Ce qui handicap leur capacité de mobilisation des ressources financières.

Plate Forme Paysanne
Diagnostic Institutionnel et organisationnel
 CASPANI
Les organisations paysannes nigériennes en mouvement
 
Forces Faiblesses Forces Faiblesses
Personnalité juridique (arrête n 293/MI/AT/DAPJ/SA) du 16 Septembre 1998

Existence de texte de base

Charte de la Plate Forme, Règlement Intérieur

Objectifs clairement définis

Motivation des membres du bureau de la Coordination (bénévolat des plusieurs années)

Membre de plusieurs organisations para-régionales et internationales

Participation à plusieurs rencontres internationales

Existence de partenaires financières disponibles

Inactivité des coordinations régionales et locales

Lacunes techniques et institutionnelles

Diversité des structures membres (faîtière, coopérative de base, etc.)

Faible mobilisation des membres bénéficiaires sur le terrain de ressources financières propres

Analphabétisme des membres

Manque de personnel technique compétent, bénévolat

Manque des plans d’action et de système de gestion adéquat

Faiblesse des financements mobilisés

Absence d’un mécanisme adéquat de circulation de l’information

Mauvaise répartition des tâches et des rôles

Faible développement de la base associative et de l’aspect genre

Faible représentation dans le processus de prise de décision au niveau local

Émergence de leaders paysans et des intellectuels militants

Devoir de changement et d’évolution largement partagé

Participation active dans le débat d’idées sur le développement national

Priorisation de l’autonomie financière et institutionnelle

Représentation de la majorité de la population nigérienne (+90%) de la force sociale

Participation à de nombreux réseaux sous régionaux et régionaux

Disponibilité des partenaires financiers à collaborer avec les OPA

Force de pression affaiblie par le poids des autres grands acteurs de la vie nationale

Faibles capacités organisationnels

Invisibilité des OPA au niveau des instances nationales

Absence d’actions orientées vers le futur de façon globale

Absence d’autonomie financière et technique

Absence de mécanismes d’information performants

Inamovibilité des dirigeants malgré les dispositions statutaires et réglementaires

Analphabétisme des membres

Faiblesse de la connaissance sen vie associative et institutionnelle

Faiblesse de la prise en compte du genre

La définition de ces forces et faiblesses du mouvement associatif nigérien devraient permettre l’élaboration d’un plan stratégique ayant pour but d’apporter les solutions efficaces. A’ la lecture de ces diagnostics la formation de façon générale devra être retenue comme priorité des actions que les OPA et leurs partenaires devraient mettre en avant.

III. Témoignage du chemin parcouru par les Organisation paysannes Agricoles (OPA)

3.1 Constitution des cadres et des réseaux d’action

De 1990 à nos jours, nous assistons à un foisonnement d’initiatives à la mesure de la diversité des Organisations paysannes Agricoles (OPA) et des défis à relever :

  • Une implication forte dans l’amélioration de la gouvernance par l’examen critique de tous les projets de textes, de mesures administratives concernant la vie des communautés : Projet de Code Pastoral, code forestier.
    Exemple : Des efforts déployés par des cellules de GRN/D, la place que les Organisations Paysannes Agricoles occupe dans des comités mixtes de suivi de l’élaboration des projets de ces textes.
  • Une revendication permanente concernant l’amélioration des conditions de vie des paysans, du coût de la vie, de l’inclusion sociale.
    Exemple : Coalisation contre la vie chère, boycotte des marchés à bétail (AREN), forum social, participation effective à l’atelier sur la souveraineté alimentaire organisé par ROPPA et tenue à Niamey.

Constitution de cadres de concertations et de réseaux solides.

Pour constituer de points de compétences dans les débats nationaux, régionaux et internationaux.

A ce titre, on peut citer :

  • La Plate Forme Paysanne du Niger, constituée de 26 Organisations, membres du ROPPA dont la lutte pour l’avènement d’un commerce internationale équitable et de la souveraineté alimentaire, est reconnue à l’échelle mondial.
  • L’Antenne nationale de Billital Maroobé, constituée d’un réseau d’organisation d’éleveurs/ Pasteurs dont la vocation est le plaidoyer sur les institutions de la région UMOA, CEDEAO, Liptako Gourma, UA pour que les intérêts des éleveurs/pasteurs soient pris en compte. C’est un réseau qui touche déjà le Burkina Faso, Mali, Sénégal, Mauritanie, Bénin, Niger et Nigeria. L’un des membres fondateurs de ce réseau est une Organisation nigérienne.
  • Le Conseil pour l’action et la solidarité paysanne au Niger (CASPANI) qui regroupe plus d’une vingtaine d’organisations paysannes agricoles (OPA), et a pour mission "de contribuer de manière durable au développement économique, social et culturelle des producteurs oeuvrant dans le domaine de l’économie rurale".

L’Union des Femmes d’Afrique de l’Ouest et de Tchad (UFROAT) : c’est une Organisation féminine qui revendique les droits des femmes. Elle a à son actif plusieurs initiatives au Niger : Débats sur les conditions de vie de la femme rurale, la femme et la gestion des ressources naturelles. Elles est membre de la Plate Forme Paysanne du Niger et compte une déléguée parmi les membres du comité exécutif du ROPPA.

Cependant, au delà de son poids sous l’échiquier national et régional, les Organisations Paysannes Agricoles Nigériennes sont conscient des grands défis qu’elles ont à relever et que le contexte de vie du monde rural reste encore caractérisé par :

  • Une globalisation qui anéantit les efforts des producteurs ruraux à travers des politiques agricoles internationales qui leur échappent.
  • Une paupérisation croissante et rurale.
  • Une forte tendance à la privatisation des moyens de production qui prépare le terrain aux grandes firmes internationales.
  • Des politiques agricoles nationales inadaptées.

C’est face à tous ces défis que les Organisations Paysannes Agricoles Nigérienne se dotent des moyens et des compétences pour hisser les débats au niveau régional et international avec le concours de certains partenaires du Nord et à travers le ROPPA pour lutter contre :

  • les subventions de l’agriculture d’exportation du Nord ;
  • la protection des productions locales.

3.2 Perspectives

De plus en plus, les Organisations en prenant leur destin en main, ont compris pourquoi elles se battent, contre quoi et qu’est qu’elles peuvent faire et cela été réaffirmé très clairement à la rencontre Nyeléni (Mali) du 17 au 21 Février 2007 :

Pourquoi nous battons-nous ?

Un monde où ...

... où tous les peuples, nations et états puissent définir leurs propres systèmes et politiques de production alimentaire, garantissant à chacun d’entre nous une alimentation de qualité, appropriée, abordable, saine et respectueuse de la culture

... où le rôle et les droits des femmes dans la production alimentaire ainsi que la représentation des femmes au sein de tous les organes directeurs soient reconnus et respectes

... où tous les peuples de tous nos pays puissent vivre dignement, obtenir une rémunération décente pour leur labeur et aient la possibilité de rester chez eux

... où la souveraineté alimentaire est considérée comme un droit humain fondamental, reconnu et respecté par les communautés, les peuples, les états et les organes internationaux

... où nous puissions préserver et réhabiliter les milieux ruraux, les réserves halieutiques, le paysage et les traditions alimentaires reposant sur une gestion durable et respectueuse de l’environnement, des terres, sols, eaux, mers, semences, bétail et autre biodiversité ;

... où nous reconnaissons, apprécions à sa juste valeur et respectons notre diversité de savoirs, d’ aliments, de langues et de cultures traditionnels et la façon dont nous nous organisons et faisons entendre notre voix ;

... où existe une véritable réforme agraire intégrale qui garantisse aux paysans tous les droits sur leurs terres, qui défende et récupère les territoires des peuples autochtones, assure aux communautés de pêcheurs l’accès et le contrôle de leurs zones de pêche et écosystèmes, honore l’accès et le contrôle des pâturages et des voies migratoires, garantisse un travail décent pour une rémunération juste ainsi que les droits de tous les travailleurs et un avenir à la jeunesse dans les campagnes ;

... où la réforme agraire revitalise l’interdépendance entre producteurs et consommateurs, assure la survie de la communauté, la justice économique et sociale, la pérennité écologique ainsi que l’autonomie et la gouvernance locales, dans le respect des droits égaux entre les hommes et les femmes ;

... où le droit au territoire et à l’autodétermination des peuples est garanti ;

... où nous partageons pacifiquement et équitablement nos territoires entre nos peuples, que nous soyons paysans, communautés autochtones, pêcheurs traditionnels, pastoralistes, etc.

... où, dans le cas de catastrophes naturelles et provoquées par l’homme et de situations post-conflit, la souveraineté alimentaire soit une « assurance » qui renforce les initiatives de reconstruction locale et atténue les répercussions négatives. Où nous gardons à l’esprit que les communautés touchées ne sont pas désespérées et où les organisations locales et fortes d’aide à l’entraide sont au cœur de la reconstruction.

... où le pouvoir des peuples à prendre des décisions relatives à leurs patrimoines matériels, naturels et spirituels soit défendu.

Contre quoi nous battons-nous ?

L’impérialisme, le néolibéralisme, le néocolonialisme et le patriarcat ainsi que tous les systèmes qui appauvrissent la vie, les ressources et les écosystèmes mais aussi leurs promoteurs, tels que les institutions financières internationales, l’Organisation Mondiale du Commerce, les accords de libre échange les multinationales et les gouvernements ennemis des peuples.

Le dumping d’aliments à des prix inférieurs aux coûts de production dans l’économie mondiale

La domination de nos systèmes alimentaires et agricoles par les multinationales qui font prévaloir les profits sur les peuples, la santé et l’environnement.

Les technologies et les pratiques qui minent nos capacités futures de production alimentaire, nuisent à l’environnement et mettent en péril notre santé. Entendons par là les cultures et les animaux transgéniques, la technologie terminator, l’aquaculture industrielle et les pratiques halieutiques destructives, la soi-disant révolution blanche des pratiques laitières industrielles, l’ « ancienne » et la « nouvelle » révolution verte et les « déserts verts » des monocultures industrielles d’agrocarburants et autres plantations.

La privatisation et marchandisation des aliments, des services publics et de base, du savoir, de la terre, de l’eau, des semences, du bétail et de notre patrimoine naturel.

Les modèles et projets de développement et l’industrie d’extraction qui déplacent les peuples et détruisent l’environnement et notre patrimoine naturel ;

Les guerres, les conflits, les occupations, les embargos économiques, les famines, les déplacements forces des peuples et la confiscation de leurs terres, ainsi que toutes les forces et gouvernements qui sont à leur origine et les appuient ; les programmes de reconstruction a la suite de conflits et de catastrophes naturelles qui détruisent nos environnements et nos capacités

La criminalisation de tous ceux qui luttent pour protéger et défendre nos droits ;

L’aide alimentaire qui cache le dumping, introduit des OGM dans notre environnement et systèmes alimentaires locaux et crée un nouveau colonialisme, l’internationalisation et mondialisation des valeurs paternalistes et patriarcales marginalisant les femmes, les diverses communautés agricoles, autochtones, pastorales et de pêcheurs dans le monde ;

Que pouvons-nous faire ?

Tout en travaillant avec la communauté locale a Sélingé pour créer un espace de rencontre a Nyeleni, nous nous engageons a développer notre mouvement collectif pour la souveraineté alimentaire en passant des alliances, en appuyant nos luttes respectives et en offrant notre solidarité, forces et créativité aux peuples du monde entier qui luttent pour la souveraineté alimentaire. Toute lutte, en tout lieu du monde, pour la souveraineté alimentaire, est notre lutte.

Nous avons abouti à plusieurs actions collectives afin de partager notre vision de la souveraineté alimentaire avec tous les peuples de cette terre, actions qui sont reprises dans notre document de synthèse. Nous mettrons ces actions en œuvre dans nos zones locales et régions respectives, au sein de nos mouvements et conjointement avec les autres, de façon solidaire. Nous partagerons notre vision et plan d’action pour la souveraineté alimentaire avec ceux qui peuvent être ici avec nous a Nyeleni, de sorte que l’esprit de Nyeleni se répande dans le monde et devienne la force puissante qui fera de la souveraineté alimentaire une réalité pour tous les peuples du monde.

Enfin, nous apportons notre soutien inconditionnel et inébranlable aux mouvements paysans du Mali et au ROPPA pour répondre à leur souhait que la souveraineté alimentaire devienne une réalité au Mali et par extension dans toute l’Afrique

L’heure de la souveraineté alimentaire est venue !


Fondation Gabriel Péri - Tour Essor, 14 rue Scandicci, 93500 Pantin - France / T +33 (0)1 41 83 88 50 - F +33 (0)1 41 83 88 59 - e-mail : fondation@gabrielperi.fr