Quelles marges de manœuvre pour Obama et quelle stratégie pour la gauche face à une droite dure, à la crise et aux attentes ?

Rencontre du mardi 21 septembre 2010 avec Mark Kesselman, professeur émérite de science politique à l’université Columbia de New York (Etats-Unis).

La vidéo de la conférence est disponible.


 

Barack Obama et le parti démocrate abordent les élections de mi-mandat qui renouvellent la totalité des élus de la Chambre des représentants et 37 sièges au Sénat, dans un climat qui selon tous les observateurs, leur est très défavorable. Le risque d’un basculement de majorité -au moins à la Chambre- le 2 novembre prochain est en effet élevé. Le débat s’articule principalement autour de la critique des plans de relance élaborés par la maison blanche, de la reforme de santé qui préoccupent bon nombre d’Américains opposés à un Etat jugé trop puissant, et des perspectives économiques plombées par la menace d’une nouvelle récession et un niveau de chômage élevé.

Alors que le « stimulus package » de l’hiver 2009 présente un bilan mitigé et paraît désavoué par l’opinion qui n’en ressent pas les effets, Obama vient de décider d’un nouveau programme d’investissement dans les infrastructures d’un montant de 50 milliards de dollars, et d’une nouvelle politique fiscale plus favorable aux entreprises et aux classes moyennes, revenant ainsi sur le bouclier fiscal instauré par Bush pour les hauts revenus.

Rejetés en bloc par les Républicains, poussés à une certaine radicalisation par l’émergence de groupes ultraconservateurs comme les « Tea Parties », et jugés insuffisantes par les plus progressistes, ces mesures sont au coeur d’une campagne qui s’organise dans un contexte politique et social en mouvement. Les syndicats, les organisations de gauche, de défense des droits des citoyens investissent davantage la scène politique et pourraient avoir une influence sur les élections en décidant de soutenir les candidats démocrates.

Cette rencontre avec Mark Kesselman éclaire sur le débat électoral en cours, la situation économique et sociale des Etats-Unis et le positionnement des organisations de la gauche américaine.


 

Compte-rendu du débat

A six semaines des élections de mi-mandat, Barack Obama présente un bilan contrasté qui met en évidence une situation contradictoire sinon paradoxale. Elu grâce à de fortes mobilisations populaires, Obama aurait fait le choix d’une politique qui s’éloigne de son électorat, mais peut-il dans un second mouvement le reconquérir ? Critiqué par les Américains qui estiment pour les Ÿ d’entre eux que le gouvernement agit en faveur des riches, le président n’aurait pas saisi l’opportunité créée par la crise d’opérer de profonds changements. Avec celle-ci, le capitalisme serait ressorti renforcé (sur le plan politique). Pourtant, les plus fortunés expriment leur profond mécontentement parfois avec violence, en raison notamment de la volonté du président de supprimer les allègements d’impôts pour les très hauts revenus, une mesure instaurée par G. W. Bush [1].

Des travailleurs pauvres et modestes aux couches les plus aisés, une colère forte s’exprime donc dans la société américaine. Elle prend des formes diversifiées : un regain des mobilisations sociales dans les milieux syndicaux et les mouvements sociaux, une radicalisation d’une frange conservatrice animée par des individus blancs souvent racistes, dont les Tea Parties sont emblématiques, dans la droite républicaine.

Le profil de réformateur modéré de Barack Obama qui s’esquisse depuis son élection à la Maison blanche, s’explique selon Mark Kesselman, par un grand nombre d’éléments de contexte qui forcent le dirigeant au compromis, voire pour certains, à la compromission. Le passif de Reagan et Bush, le conservatisme des institutions avec un système de vote des lois très rigide, l’identité sociale et politique morcelée du pays et marquée par la question raciale, rendent les réformes difficiles. Malgré cela et dans un contexte de très vive opposition, Obama a remporté plusieurs victoires politiques : le vote de la réforme de santé, de la réforme financière -dont l’un des principaux points forts est d’avoir voté l’augmentation des fonds propres des banques réduisant ainsi le périmètre de leurs activités spéculatives-, de l’allongement de la durée de l’assurance chômage, la signature du traité de désarmement nucléaire START avec la Russie. En revanche, les mesures n’ont pas été au rendez-vous sur le dossier climatique et énergétique, sur l’immigration et le droit syndical puisque l’Employee Free Choice Act, loi sur la réforme de la représentativité, a été mise de côté.

La campagne électorale démarre dans un climat d’aiguisement des tensions politiques. Côté républicain, le taux de participation aux primaires a été plus élevé qu’aux derniers scrutins et que chez les Démocrates. Des candidats issus des Tea Parties ont été élus : Christine O’Donnell dans le Delaware, Joe Miller en Alaska, Mike Lee dans l’Utah, Rand Paul dans le Kentucky, Sharron Angle dans le Nevada, Marco Rubio en Floride, Ken Buck dans le Colorado et Ron Johnson dans le Wisconsin. Leurs positions extrémistes qui mettent en difficulté l’ensemble du parti pourraient néanmoins jouer en sa défaveur le 2 novembre.

Côté démocrate, les divisions sont moins grandes. D’une part, il y a un foisonnement d’initiatives à la base avec notamment la création de Democracy For America d’Howard Dean, la création de « Work Centers » au niveau local où les syndicats ont du mal à s’implanter, et un appel signé par 300 économistes contre l’austérité et la réduction des déficits en temps de crise. Mais dans son ensemble, la gauche américaine demeure multiple, et ne souhaitant pas désavouer Obama, elle agit avec prudence. Son objectif est de construire l’unité comme le démontre la manifestation décidée à l’initiative des syndicats et des mouvements sociaux, le 2 octobre 2010 intitulée « One Nation », pour l’emploi, la justice et l’éducation. D’autre part, il y a une démobilisation sensible des catégories de la population qui ont voté pour Obama en 2008, notamment les jeunes, les femmes et les Hispaniques.

Dans le débat, la politique étrangère reste secondaire. Si le retrait des forces d’Irak fait consensus, les rapports de B. Obama avec l’armée sont néanmoins caractérisés par une méfiance réciproque, en témoigne la révocation du général McCrystal, chef des troupes de l’Otan en Afghanistan, suite aux propos insultants que le militaire a tenu sur le vice-président des Etats-Unis, Joe Biden. Par ailleurs, depuis son élection, Obama mène en Afghanistan une guerre, dont les résultats sont assez médiocres.

Le président est peu contesté sur le terrain diplomatique ; mais à gauche, l’incompréhension demeure sur trois points : la guerre en Afghanistan ; le refus de lever l’embargo -simplement allégé- sur Cuba ; et de fermer la base de Guantanamo, contrairement à ce qu’il avait promis lors de la campagne présidentielle. Mark Kesselman insiste sur la nécessité de faire cesser les enquêtes suspectes sur les détenus et d’ouvrir les procès auxquels ceux-ci ont droit comme cela aurait du être fait depuis longtemps.

L’interrogation porte sur la nature du leadership américain que B. Obama entend reconstruire sur le monde. Si les Etats-Unis n’ont définitivement plus les moyens de rétablir une hégémonie agressive et impérialiste, ils ont la capacité d’imposer un soft power en redorant le blason d’une Amérique qui brillerait aux yeux d’un monde multipolaire par son engagement à relever les grands défis de l’époque : la crise économique et financière, l’enjeu climatique, la liberté contre le terrorisme.

Finalement, la tâche inouie à laquelle il a du faire face -relever le pays de la crise tout en fondant son action sur l’héritage des politiques reaganiennes et de Bush-, peut expliquer sa chute de popularité qui n’est en outre pas si vertigineuse qu’on veut le dire. Sa côte demeure légèrement inférieure à 50%, ce qui est bien au-delà de celles de certains présidents européens. Elle a très certainement été également affectée par sa gestion du désastre écologique et humain survenu à la suite de la fuite de pétrole provoquée par l’explosion d’une plate-forme d’extraction de l’entreprise BP dans le Golfe du Mexique en avril dernier. Bien que B. Obama ait déclaré que BP était la seule responsable et qu’elle paierait pour les dommages ainsi causés, il est apparu comme endormi aux yeux de l’opinion.

Ces épreuves qui jouent sur les élections de mi-mandat révèlent en tout cas la psychologie et les choix stratégiques du président Obama. Est-il modéré par tactique ou par conviction ? L’annonce du nouveau plan de relance de 50 milliards d’investissement faite le jour de la fête du travail, « Labour Day », se veut être un signe fort en direction de la classe ouvrière pour tenter de la rallier au camp démocrate. Les mesures seront-elles à la hauteur pour résorber la crise de l’emploi et la hausse des inégalités ? Peut-être pas dans un horizon de court ou moyen terme.

B. Obama avance sans doute vers un second mandat, une ambition commune à tous les présidents américains. Mark Kesselman, exposant la complexité de la politique américaine, du pays en lui-même et de la période actuelle, a même avancé qu’il avait de grandes chances de remporter l’élection à la magistrature suprême en 2012.


 

Notes
[1] Paul Krugman, « The Angry Rich », New York Times, 19 septembre 2010. http://www.nytimes.com/2010/09/20/o...


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