Énergie : sens et contresens

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La reconnaissance, en janvier 1999, par la majorité de l’Assemblée nationale française d’un droit à l’électricité pour tous est une décision jurisprudentielle qui fonde en droit la reconnaissance des besoins humains en énergie. Mais dans le prolongement ont eu lieu des modifications importantes du marché dont la caractéristique est de réduire le citoyen à un client et à sa solvabilité.

C’est pour cette raison que la reconnaissance de ce droit devrait être étendue à l’énergie en général. De même que pour les journaux, qui transportent l’information, des tarifs postaux spéciaux ont été imposés dans le prolongement de la Révolution française, par l’État, l’énergie n’étant pas non plus une marchandise comme une autre doit continuer à bénéficier d’une tarification adaptée. C’est pour cette singularité recouverte par la notion d’énergie que l’on comprend bien que le problème ne peut être traité dans le cadre du « libéralisme ». La concurrence et la production privée ne sauraient assurer à elles seules un droit égalitaire pour tous à l’énergie. La nécessité de répartir de façon juste pour tous les citoyens l’énergie en tant que produit vital implique l’existence d’un service public avec choix et contrôle citoyens de la politique énergétique. Comme l’écrit Michel Clerc, président de l’association Droit à l’énergie-SOS futur : « Aujourd’hui, le dixième de la population mondiale consomme 80% de l’énergie produite sur notre planète quand deux tiers de cette population disposent de moins de un dollar par jour pour vivre. »

On comprend, dans ces conditions, qu’il ne peut y avoir d’authentique développement « durable » sans universalisation concrète du droit à l’énergie.

ÉNERGIE ET MATIÈRE : LA MASSE

Au sens physique, l’énergie est l’aptitude à effectuer un travail mécanique avec la matière que l’on considère encore souvent comme une relation d’antériorité chronologique de l’esprit sur la nature (idéalisme), ou, au contraire, d’une chose sur l’idée (matérialisme mécaniste), et avec l’information, qui est le contenu de la communication. Elle est l’une des « trois parties intégrantes du réel ». Il existe un grand nombre de formes d’énergie (mécanique, calorique, électrique, nucléaire, etc. ). Le principe d’équivalence permet de passer de l’une de ces formes à une autre. La situation se pose différemment dès lors que l’on pense, en matérialiste conséquent, la matière comme une catégorie philosophique signifiant l’objectivité de tout le réel. Le concept d’énergie ne conduit pas à « répudier le concept de matière […]. L’opposition entre la matière et la conscience n’a de signification absolue que dans des limites très restreintes : en l’occurrence uniquement dans celles de la question gnoséologique fondamentale (sur laquelle sont fondées les sciences dites cognitives) : Qu’est-ce qui est premier et qu’est-ce qui est second ? Au-delà de ces limites, la relativité de cette opposition ne soulève aucun doute. […] Car l’unique propriété de la matière que reconnaît le matérialisme philosophique est celle d’être une réalité objective, d’exister hors de notre conscience » (Matérialisme et Empiriocriticisme, Lénine, 1908). Dire que le concept de matière peut « vieillir » relève du « babillage puéril » de la philosophie idéaliste. La matière est la globalité de la réalité objective, idées et illusions comprises. Le concept de Science (avec une majuscule) s’appuie depuis plus de deux mille ans sur la « question de confiance dans le témoignage des organes des sens » et la connaissance de la réalité objective. Cette question de l’antériorité chronologique de l’esprit sur la nature ou de l’inverse est pourtant sans cesse redébattue par ceux que Lénine qualifie de « clowns titrés professeurs ». Étymologiquement, le mot « énergie » signifie « force en action » (energeia ) et il est apparu dans ce qu’on appelle le bas latin ou latin de cuisine, dans les années 1500. Pendant longtemps, le terme a été réservé à l’énergie mécanique ou cinétique (d’un corps en mouvement), dite également énergie actuelle et énergie potentielle d’un corps en repos situé dans un champ de forces. Sans apport extérieur, leur somme (dite énergie totale) est constante. Pendant longtemps, la physique classique a considéré l’énergie comme un attribut de la masse. Aucune interprétation politico-historique n’est ici possible. C’est seulement avec Albert Einstein (1879-1955) qu’a été posée l’équivalence de la masse et de l’énergie ! Il ne s’agit pas à proprement parler d’une équivalence entre e et m dans l’équation einsteinienne e = m c [ puisque le principe d’équivalence s’applique au calcul de la quantité d’énergie déployée et non à la nature de cette énergie. L’équivalence des formes d’énergie et leur hiérarchie ont longtemps dissimulé les deux principes de la thermodynamique.

- Le premier, formulé par le physicien anglais James Prescott Joule (1818-1889), est dit « principe de conservation de l’énergie ». C’est un principe d’équivalence entre la chaleur et le travail mécanique. On pourrait le résumer ainsi : si un système thermodynamique effectue un cycle, c’est -à-dire une série de transformations à la fin desquelles le système revient à son état initial, la somme algébrique des quantités de chaleur et la somme algébrique des quantités de travail sont proportionnelles.

- Le second principe, formulé par le physicien anglais William Thomson Kelvin (1824-1907) et par le physicien allemand Max Planck (1858-1947), affirme qu’il est impossible de construire une machine cyclique ayant comme effet de produire du travail en échangeant de la chaleur avec une source unique. Il y a une limite quantitative à la transformation de chaleur en travail : une partie de la chaleur absorbée par le système doit être rejetée et n’est donc pas transformée en travail. On appelle « entropie » la tendance qu’a un système isolé à évoluer vers un stade d’équilibre thermodynamique.

CONSERVATION ET DÉGRADATION

Aujourd’hui, l’accent est mis sur la variable qui exprime globalement le fait que l’énergie se conserve, se transmet telle quelle ou se dégrade. C’est pourquoi on distingue l’action de maintenir dans son état actuel une réalité quelconque–le philosophe Baruch Spinoza disait qu’il faut que chacun mette du soin à « persévérer dans son être », ce qui signifie que la conservation n’est pas forcément la négation de toute activité – de la « dégradation » qui est un concept exprimé par le second principe de la thermodynamique dit de Carnot et Clausius. Dans un système physique clos, la quantité totale de l’énergie est conservée, mais la chaleur (l’énergie calorique) n’est pas totalement transformable en travail ou énergie mécanique. On dit qu’elle est de l’énergie dégradée. La dégradation de l’énergie manifeste le caractère IRRÉVERSIBLE, donc historique, de certains processus physiques, c’est-à-dire le caractère essentiel de la variable temporelle (considérée comme indifférente par la mécanique classique). Déperdition ou dissipation de l’énergie, les différentes formes d’énergie, bien qu’équivalentes après Einstein, ne possèdent pas la même aptitude à fournir du travail mécanique.

PAS DE SYMÉTRIE ENTRE LE PASSÉ ET LE FUTUR

Il ya Prigogine a introduit dans La Nouvelle Alliance, métamorphose de la science, l’idée que le temps historique n’est pas réversible et que la nature a donc une histoire. Le physicien français contemporain Michel Paty est donc forcé d’admettre la métaphore prigoginienne de la flèche dès lors que l’on parle du temps en thermodynamique : « Le cours du temps du passé vers le futur avait été postulé au départ, par exemple quand Aristote définissait le temps comme le nombre du mouvement en rapport à l’avant et à l’après. » Mais l’uniformité du temps et la parfaite symétrie entre le passé et le futur supposées par la mécanique classique impliquaient la RÉVERSIBILITÉ des lois du mouvement : cet état de chose demeure d’ailleurs encore dans le cadre de la relativité générale. Mais elles sont généralement attribuées à l’entremise de la thermodynamique (rapport entre chaleur et travail) et de l’IRRÉVERSIBILITÉ qui en résulte. Tous les états et processus naturels sont irréversibles parce qu’inscrits dans un temps non circulaire. L’entropie qui mesure le degré, le désordre d’un système en physique et l’évolution en biologie sont d’ores et déjà des expressions scientifiquement avérées de l’irréversibilité.

UN ACQUIS ? NON, UNE ÉTAPE…

Le concept d’énergie qui s’est imposé vers 1850 a, qu’on le veuille ou non, inscrit l’« énergétisme » dans l’histoire de la science et de la philosophie comme une étape plutôt que comme un acquis définitif. En effet, après la relativité restreinte, les savants ne parlent plus d’énergie mais de MASSE. Ce n’est pas le cas du physicien écossais William Rankine ( 1820 -1872 ), qui, après avoir différencié les énergies mécaniques potentielles et cinétiques, jeta les bases de l’énergétique. Il participa également au perfectionnement de la machine à vapeur, notamment en inventant un cycle en thermodynamique qui porte son nom. Certains physiciens comme Émile Nyssens et Wilhelm Ostwal diront même jusqu’à affirmer : « Toutes nos actions, toutes nos opérations psychiques, reposent sur des variations ou des transformations d’énergie. » C’est ainsi que la physique, qui avait jusqu’alors été le modèle des autres sciences de la nature, vit son unité brisée et se trouva en crise à la fin du XIXe-début du XXe siècle. Le concept d’énergie , qui avait révolutionné la physique du XIXe siècle, a-t-il modifié l’évolution des autres sciences et est-il impliqué dans ce qu’on appelle la mutation fondamentale de la science à l’orée du XXe siècle ? La réponse, si l’on se réfère seulement à ce qui précède, serait plutôt négative. Toute fois, cette question s’est inscrite également dans une réflexion des philosophes contemporains sur les origines de la démarche actuelle de la Science. Le concept d’énergie, qui avait eu tant de mal à faire accepter son existence et la place qui lui revenait et qui s’était séparé des explications théologiques et géologiques, devint pendant plus d’un demi-siècle un acteur du processus évolutif en transmettant l’influence du milieu extérieur.

Les philosophies qui se référèrent à cette « pan-énergie » furent majoritairement « monistes », c’est-à-dire qu’elles confondirent les deux réalités principielles esprit et matière, ou énergie et matière, en une seule substance. L’énergie et la matière furent alors considérées par la plupart des universitaires enseignant la philosophie à cette époque comme deux caractéristiques inséparables de tout objet coïncidant avec l’idée d’unité de la nature. Alors qu’au tournant du siècle les concepts physiques d’énergie et de matière avaient déjà modelé tous les concepts philosophiques à leur image, leur divorce a conduit à une bienfaisante remise en cause du scientisme positiviste qui avait régné sans partage dans la seconde partie du XIXe siècle. Au XXe, certains savants et philosophes parlaient même de faillite de la science, qui n’avait pas su répondre aux grandes questions posées par l’humanité :« D’où vient l’univers ? A-t-il des limites dans l’espace et dans le temps ? Qu’est-ce que la vie ? »

OMNIPRÉSENCE DE L’« ÉNERGIE »

Cette remise en cause de la conception officielle de la science fut le signal de l’intégration du concept d’énergie dans tous les domaines scientifiques où il n’avait pas encore pénétré et des changements complets de paradigme, comme si la considération pour la science dépendait de l’intégration de tous les progrès en physique, car l’énergie était partout à l’origine de tout, y compris à l’origine de la pensée. On alla même jusqu’à distinguer les idées dynamiques des idées statiques. Les premières atteignant leur objectif, les secondes le manquant, les idées sans énergie restant dans la partie expérimentale le « fragment qui ne produit pas d’effet ».

Les systèmes philosophiques avaient jusque-là pris en compte, à des degrés divers et à la façon d’Aristote, l’idée d’énergie dans la vision du monde qu’ils analysaient. Vers la fin du XIXe siècle, l’énergie devint pratiquement le premier acteur, sinon l’acteur essentiel, de toute discipline. Le riche industriel belge Ernest Solvay (1838-1922) étendit cette généralisation aux phénomènes sociaux. Il se servit, notamment avec Wilhelm Ostwald, de l’énergétisme pour rejeter le concept de matière. C’est cette invasion de tout raisonnement par le concept d’énergie qui cessa progressivement dans les premières décennies du XXe siècle, sans que la raison en apparaisse évidente.

Le fait que l’univers continue d’évoluer avait déjà été évoqué par Pascal dans ses Pensées ( Brunschvicg, II, 77, Gallimard ). Il reprochait aux physiciens de son époque d’opposer artificiellement la question de l’origine et la question du comment. Il critiquait déjà cette chape religieuse qui pesait sur la dominante du savoir classique tout en soulignant que Descartes lui-même n’avait pu s’en détacher complètement : « Je ne puis pardonner à Descartes ;il aurait bien voulu dans toute sa philosophie se pouvoir passer de Dieu. Il n’a pu s’empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement. Après cela, il n’a plus que faire de Dieu » (Pensées , Brunschvicg, II, 77, Gallimard ). On peut parler ici d’une théorie implicite de l’origine divine de l’énergie. Avant que son existence et son implication soient reconnues, le concept d’énergie dut franchir une première série d’obstacles immédiats, dressés par les théories qu’il remettait en question et par les croyances qu’il bouleversait. Car, sur le plan géologique, L’énergie remettait en cause l’histoire de la Terre et, sur le plan théologique, le récit de la Genèse ou la création du monde par la seule volonté de Dieu. Une stratégie de conciliation entre les Églises et la science vit le jour. II faudrait la raconter en détail pour montrer comment elle a modifié l’herméneutique biblique.

CONSTITUTION DE LA THERMODYNAMIQUE

On peut donc, pour résumer ce qui précède, affirmer que le concept d’énergie a été progressivement introduit en mécanique aux XVIIe et XVIIIe siècles, même s’il mit un long temps à sortir de son rôle subalterne. Du point de vue du vocabulaire scientifique, le mot « énergie » a, semble-t-il, été introduit par Jean Ier Bernoullien 1717, avec pour définition le produit de la force par le déplacement (c’est-à-dire en termes modernes, le travail ), et avec pour corrélat un principe de conservation valant pour les travaux virtuels de la statique. Dès cette époque, le principe de la conservation de l’énergie se démarquait de son modèle aristotélicien qu’est la « clause d’immutabilité de la substance ». Le principe de conservation de l’énergie, comme le principe de conservation de la matière, concernait en effet une quantité interchangeable plutôt qu’une identité singulière. Emmanuel Kant fit un compromis entre les deux types de clauses d’invariante dans sa première analogie de l’expérience, en indiquant, d’une part , que le principe de permanence prescrit la stabilité de l’objet individuel et, d’autre part, qu’il a pour répondant en mécanique la conservation de la quantité de matière. Toujours est-il que ce n’est qu’au milieu du XIXe siècle que la conservation de l’énergie devint le concept central de la physique en tant que quantité strictement conservée dans les processus faisant intervenir conjointement les effets gravitationnels, élastiques, cinétiques, électriques, magnétiques et thermiques. Le plus grand pas accompli dans cette direction fut d’affirmer que la conservation de l’énergie vaut partout et toujours , jusques et y compris dans des cas où il se révèle impossible d’obtenir la conversion intégrale d’une forme de la capacité à produire des changements en une autre. Ce pas était lié à l’élaboration de la thermodynamique, science particulière du rapport entre travail et chaleur.

INTRODUCTION D’UNE RELATION D’INCERTITUDE

Cette extension sans fin du domaine de validité du principe de conservation de l’énergie suscita un projet d’unification théorique dans deux directions concurrentes. L’une tendait à généraliser la représentation mécanique, et l’autre à lui donner une unité purement formelle et quantitative, indépendamment des modèles mécaniques. Au XXe siècle, l’universalité du principe de conservation de l’énergie fut amplifiée en même temps que se révélait de plus en plus son caractère plus fonctionnel que substantiel. La relation d’équivalence de l’énergie et de la masse fut établie par Albert Einstein en 1905 dans le sillage de sa théorie de la relativité restreinte. Elle contenait en germe une synthèse formelle de la discontinuité atomiste (avec les particules de son noyau, l’atome n’est plus la plus petite partie de la matière) et du continuisme énergétique dans le cadre de la toute nouvelle théorie quantique des champs. Les principes généraux de la physique quantique amenèrent, en outre, à retirer à l’énergie son rôle traditionnel de propriété d’objet ou de réalité autonome, et à lui assigner le statut de produit d’observation. L’énergie fut donc corrélativement assujettie à une relation d’incertitude. Il existe un point de vue apte à embrasser les conceptions classique , relativiste et quantique de l’énergie. C’est le point de vue du théorème établi en 1919 par la mathématicienne allemande Emmy Noether qui posa un lien entre les lois de la conservation de l’énergie et la structure de l’espace-temps.

Toujours est-il que le concept d’énergie a donné naissance à une réflexion orientée sur l’analyse de l’évolution de la pensée à travers les différents systèmes philosophiques de l’ensemble du XXe siècle. Car l’histoire de cette fin de siècle fut marquée par une effervescence intellectuelle dont l’origine fut cette crise de la physique qui s’étendit comme une « contagion » – consciente ou inconsciente – aux autres sciences. Ce phénomène prit curieusement une grande extension au pays de Descartes où l’on parla de « faillite de la science » ! Le malaise et l’idéologie qui soutenaient cette crise se transmirent dans toute l’Europe. La crise des sciences « dures » fut donc accompagnée par une crise de celle que l’on appelait alors la « science des sciences », la philosophie.

LA PHILOSOPHIE N’EST PLUS LA SCIENCE DES SCIENCES

On peut aussi écrire, d’une manière plus concise, que, jusqu’au milieu du XXe siècle, l’énergie nécessaire à la survie et au développement du monde vivant a été assurée directement ou indirectement par la transformation du rayonnement solaire arrivant sur la planète. Dans un premier temps, la maîtrise du feu a permis à l’homme de s’affranchir progressivement, dans son approvisionnement en énergie, des cycles d’ensoleillement saisonnier et journalier. L’exploitation intensive des combustibles fossiles amena, au XIXe siècle, l’explosion industrielle que l’on sait. L’origine de l’énergie solaire est connue depuis le début du XXe siècle. Elle provient de la fusion nucléaire des noyaux d’hydrogène qui composent l’essentiel de la masse solaire. L’énergie ainsi dégagée est, par nature, infiniment supérieure à l’énergie des réactions chimiques de combustion (y compris celle effectuée par catalyse ). L’explosion de la première bombe à hydrogène, en 1952, témoigne des potentialités énergétiques de ces réactions thermonucléaires

La question épistémologique de la généralisation et de l’extension de la maîtrise de cette colossale source d’énergie au service de l’humanité est, depuis, l’un des problèmes d’actualité sur lesquels tous les progressistes, pacifistes ou non, devraient impérativement réfléchir. Nous sommes ainsi amenés à distinguer deux types d’énergie :

les énergies naturelles fossiles datant de la formation même du système solaire et du cours des âges géologiques ; elles peuvent se tarir, et leurs stocks sont forcément limités (charbon, pétrole, gaz naturel) ;

les énergies de flux ou de transformation , comme l’énergie éolienne qui est l’énergie tirée du vent (on multiplie aujourd’hui les éoliennes), ou l’énergie marémotrice (celle de l’usine de la Rance a été inaugurée en France il y a quarante ans). La question de l’emplacement de l’usine devient alors celle où l’intervention humaine décisive permet de tirer d’une marée ou du vent, le maximum d’énergie.

Dans ces deux derniers cas, on trouve des énergies renouvelables qui utilisent des sources inépuisables d’énergie d’origine naturelle. En écologie, une énergie renouvelable est une source d’énergie qui se reconstitue assez rapidement pour être considérée comme inépuisable à l’échelle de l’homme. Les énergies renouvelables sont issues de phénomènes naturels réguliers ou constants provoqués par les astres, principalement le soleil (rayonnement), mais aussi la lune (marée) et la terre (énergie géothermique). Le caractère renouvelable d’une énergie dépend non seulement de la vitesse à laquelle sa source se régénère, mais aussi de la vitesse à laquelle elle est consommée (le bois est une énergie renouvelable tant qu’on abat moins d’arbres qu’il n’en pousse). Il faudrait ici parler du « réchauffement » de la planète.

MATIÈRE ET ÉNERGIE INDISSOCIABLES

Prenant appui sur la confirmation de l’unité de L’ÉNERGIE et du DYNAMISME grâce aux progrès de la connaissance de la matière vivante, les physiciens franchirent une première étape où les mécanismes vivants apparaissaient comme manquant de structures, ce qui fut à l’origine de philosophies (comme le spiritualisme énergétique de Bergson) dans lesquelles la matière a tendance à disparaître dans la représentation au profit de celle de l’énergie. Les images se survivent dans la mémoire et l’esprit. Se souvenir et imaginer ne sont pas une seule et même chose. Bergson renverse l’ordre réel des choses (l’esprit d’abord, la représentation ensuite, et l’activité pour finir, Matière et Mémoire, 72eme éd., PUF), alors que, dans la réalité, les pratiques humaines engendrent des idées qui, certes peuvent avoir un effet retour, mais ne sont pas pour autant à l’origine des représentations…

Par ailleurs, l’exemple de la biochimie, trait d’union entre physique et chimie, d’une part , et sciences du vivant, d’autre part , est celui d’une science particulière dont le développement fut totalement modifié par l’importance prise par le concept d’énergie. Cette invasion de tous les secteurs de la connaissance par le concept philosophique d’énergie cessa progressivement au fur et à mesure de la découverte des quanta, de la confirmation de l’existence des atomes qui associèrent définitivement matière et énergie sans possibilité de nier l’un des deux aspects, donnant ainsi raison aux hypothèses avancées à propos du matérialisme philosophique par Lénine dans Matérialisme et Empiriocriticisme contre l’idéologie idéaliste des disciples du physicien Ernst Mach. Ce dernier affirmait que la science marque une « étape dans la tendance de l’espèce humaine à se conserver, et ne vise donc nullement la vérité de façon désintéressée… ». De même que l’énergie a sa place dans le temps et dans l’espace, « formes a priori de la sensibilité » (Kant), elle peut servir en philosophie à inverser le rapport matérialiste entre la nature et l’esprit. C’est le cas de deux philosophies influentes à leur époque (celles d’Henri Bergson et d’Herbert Spencer) qui avaient intégré les concepts d’énergie et d’évolution.

Symétries et principes de conservation, parmi lesquels la symétrie temporelle et le principe de conservation de l’énergie, occupent une place privilégiée et se révèlent en fin de compte beaucoup plus généraux que les paradigmes théoriques successifs qui les ont incorporés. Que l’on réfléchisse ici un instant au paradigme de la souveraineté individuelle et au paradoxe de la démocratie. Le degré d’abstraction croissant des théories physiques doit donc, dans ces conditions, être considéré comme un progrès épistémologique, dans la mesure où l’énergie est l’expression datée d’un rapport entre la nature et l’homme.

Le comportement des consommateurs d’énergie est un facteur à prendre en compte dans la définition de l’énergie comme fonction de la matière. Même si aujourd’hui l’écologie a acquis dans l’opinion publique et chez les « experts » ses lettres de noblesse, la tendance est à prendre, dans ce domaine, la partie pour le tout.

LE DEVOIR ÉCOLOGIQUE

Le devoir d’écologie n’est invoqué par les dirigeants de l’économie mondiale que lorsqu’il accroît leur taux de profit ! Le système capitaliste actuel n’hésite pas à violer l’équilibre écologique de notre planète lorsque cela peut continuer d’orienter la production et la consommation en utilisant l’actuelle formation économique et sociale. Si nous continuons ainsi, nous allons droit vers une catastrophe pour tous les systèmes vivants. Notre économie industrielle actuelle a un effet dévastateur sur le climat, la faune, la flore et l’eau, donc sur l’homme. La pollution est en train de modifier considérablement notre système immunitaire et notre patrimoine génétique. De plus en plus d’espèces d’animaux sont en voie de disparition. Nos activités économiques de type capitaliste n’ont fait que dilapider les hydrocarbures et provoquer la famine pour un cinquième de la population mondiale. De plus, du point de vue des émissions de gaz à effet de serre, la création d’un « marché des droits à polluer » échoue à initier concrètement la baisse impérative des rejets polluants et ne fait qu’en organiser la marchandisation.

LE DROIT À L’ ÉNERGIE : UNE AFFAIRE DE CIVILISATION

« [La lutte] pour le droit à l’énergie prend sens à partir d’un constat fondamental : la régulation spontanée de la vie collective par les mécanismes du marché aboutit à des inégalités, des discriminations et des injustices sociales » (Le Droit à l’énergie, Olivier Frachon, Michel Vakaloulis [1]). Ce droit consiste à décloisonner l’espace des possibles au sein des formations capitalistes avancées. La posture assumée doit être offensive. La légitimité de cette revendication sociétale ne relève pas d’un souci humanitaire mais d’une conception politique de l’énergie en tant que produit vital, et de sa nécessaire réappropriation par l’ensemble des citoyens. Le droit à l’énergie est bien une dimension de la civilisation. Comme en politique, les théories scientifiques et les points de vue philosophiques sur l’énergie ne changent pas de façon cumulative. Ils chassent les précédents, qui deviennent des cas particuliers. Chaque nouvelle découverte oblige donc à repenser la totalité du réel.

[1] Le Droit à l’énergie, Olivier Frachon, Michel Vakaloulis, coll. « Le Présent Avenir », Syllepse, Paris, 2002, 184 p., 15€.

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